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Les facteurs d’une République désertée par ses électeurs


À peine installés, les nouveaux députés ont déjà défini leur mission. Sur Facebook, les vidéos se succèdent, portant la même grande ambition nationale : naql inchighalât al-mouwâtinine, « transmettre les préoccupations des citoyens ». L’Assemblée populaire nationale n’aurait donc pas accueilli des législateurs, mais inauguré un service de courrier politique.

Le mandat se résumerait ainsi à ramasser les plaintes dans la circonscription, à les ranger dans une sacoche, à monter à Alger et à les remettre au ministre compétent. Avec un peu de chance, celui-ci accusera réception. À ce compte-là, le Parlement n’est même plus une chambre d’enregistrement, mais une boîte aux lettres.

La modestie serait presque touchante si elle ne révélait pas une si petite opinion de la politique. Un député n’est pas élu pour informer le gouvernement qu’une route est dégradée, qu’un village manque d’eau ou qu’une administration refuse un document. Il dispose, du moins sur le papier, d’outils plus puissants qu’un formulaire de réclamation. Il vote la loi et le budget, amende les projets du gouvernement, interroge les ministres et contrôle l’usage de l’argent public. Son mandat est national. Il n’est pas le délégué commercial de sa wilaya auprès de l’exécutif.

Mais beaucoup semblent déjà avoir intériorisé leur véritable rang. Loin de se présenter comme les membres d’un pouvoir, ces élus adoptent le langage d’employés subalternes d’un centre de décision situé ailleurs. Leur rôle consisterait à écouter en bas, transmettre en haut, puis patienter entre les deux. La politique se réduit ainsi à une chaîne hiérarchique dont le député occupe un confortable échelon intermédiaire.

Les journalistes qui les couvrent ne les aident guère à relever le niveau. Eux aussi veulent savoir quelles « préoccupations » seront portées à Alger. Ils interrogent rarement ces élus sur les lois qu’ils comptent proposer, les crédits qu’ils refuseront de voter ou les ministres qu’ils contraindront à rendre des comptes. À l’APN, le micro transforme le parlementaire en coursier et le journaliste en préposé au tri.

Il faut dire que le « peuple » dont ils prétendent être la voix a surtout choisi de se taire. La participation aux législatives a dépassé de peu 20 %. Près de quatre électeurs sur cinq n’ont pas voté. Une fois les bulletins nuls écartés, les suffrages valables représentent à peine plus de 17 % des inscrits.

Ce silence ne signifie pas l’inaction. La société a développé ses propres stratégies de contournement face aux institutions. Elle travaille dans l’informel, épargne en espèces, change ses devises dans la rue et règle ses affaires par des réseaux de confiance. Près de 9 655 milliards de dinars circulent sous forme de billets et de pièces. Tout cet argent ne relève pas de l’économie souterraine, mais cette masse fiduciaire donne la mesure de la défiance envers les institutions.

Les députés disent vouloir être la voix du peuple. Encore faudrait-il comprendre que représenter ne consiste pas à répéter des doléances devant une caméra. Une voix peut se plaindre. Un Parlement doit décider.

Pour l’instant, l’Algérie dispose surtout d’une Assemblée de facteurs, chargés de transporter des messages vers un pouvoir qui ne siège pas avec eux.