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À l’UNESCO, la diplomatie du chahut


L’incident survenu le 20 mai 2026 au stand algérien à l’UNESCO ne relève pas d’une querelle folklorique. Il dit surtout la difficulté de Rabat à supporter que l’Algérie expose son propre récit.

La scène a quelque chose d’enfantin, mais il ne faut pas s’y tromper. L’infantilisme, en politique, peut devenir une méthode. On crie, on accuse, on envoie des relais se scandaliser devant une vitrine, puis l’on publie un communiqué pour transformer le trouble en indignation diplomatique. Le patrimoine cesse alors d’être un héritage à documenter pour devenir une clôture à défendre.

Ce n’est pas la première fois. Depuis des années, Rabat tente d’installer autour du patrimoine maghrébin une sorte de péage symbolique. D’un plat à un vêtement, en passant par les motifs, la musique, la broderie ou la céramique, chaque élément du patrimoine devient prétexte à tension. Cette obsession de l’appropriation trahit un malaise. Ceux qui sont sûrs d’eux n’ont pas besoin de faire la police devant le stand du voisin.

Le Maroc n’a pourtant pas les moyens d’intimider l’Algérie. Il dispose seulement de méthodes plus modestes mais bruyantes pour parasiter les espaces où elle expose son récit. N’étant pas en mesure de faire peur à l’Algérie, alors il l’importune. Et s’il se permet ces sorties de cour de récréation, c’est aussi parce qu’il sait évoluer dans un environnement français où ses excès trouvent plus souvent l’indulgence que le rappel à l’ordre.

L’UNESCO n’est pas un marché de quartier où l’on renverse l’étal du concurrent. C’est une enceinte censée consacrer la connaissance, la transmission et le dialogue entre cultures. Y importer des réflexes de nuisance, c’est abaisser le lieu même. On ne défend pas un patrimoine en agressant ceux qui exposent le leur. Et l’on ne gagne pas une bataille culturelle en se comportant comme le propriétaire jaloux d’un passé qui ne lui appartient pas.

Le patrimoine maghrébin circule, il a traversé des villes et des routes, des tribus et des familles, des marchés, des confréries et des exils. Cette circulation n’autorise pas le pillage symbolique, mais exige au contraire une grande rigueur dans l’identification des origines et des traditions. Qui a produit quoi, où et à quelle époque ? Dans quelle tradition ? Avec quelles sources ? La réponse sérieuse passe par la recherche. Immature, Rabat choisit trop souvent l’esclandre.

Il aime parler d’authenticité, mais se comporte comme si l’authenticité pouvait se décréter par saturation diplomatique. Il panique devant une exposition algérienne, puis laisse apparaître la grossièreté de sa méthode. Prétendre à la grandeur culturelle exige autre chose qu’un spectacle d’agitation vaine : ici, la crédibilité s’évapore au rythme du vacarme.

L’Algérie, elle, aurait tort de répondre au bruit par le bruit. Le meilleur antidote à cette agitation n’est pas la surenchère, mais la rigueur. Il faut documenter davantage, exposer davantage, publier et inscrire plus souvent. Les archives et objets, les inventaires, les photographies anciennes, les témoignages, les savoir-faire et les lieux de transmission sont plus efficaces qu’un communiqué de colère. Si Rabat veut transformer le patrimoine en match de supporters, l’Algérie doit en faire un dossier d’histoire.

Mais il ne faut pas non plus minimiser l’incident au nom d’une fausse hauteur. Les batailles de patrimoine sont avant tout des batailles de récit. Elles décident de ce qui sera reconnu, transmis, enseigné, labellisé, vendu, consommé et finalement retenu par le monde. Un pays qui laisse d’autres nommer ses objets finit par se faire déposséder de ses propres mots. C’est pourquoi les querelles sur un stand, un plat ou un vêtement ne sont jamais aussi petites qu’elles en ont l’air.

Ce qui s’est joué à l’UNESCO n’est donc pas une scène secondaire. Rabat ne supporte pas que l’Algérie sorte de la défensive et expose son patrimoine. Alors il brouille, accuse, importune. À défaut d’impressionner, il cherche à fatiguer et à perturber.

La manœuvre est voyante. Elle l’est même trop. Car lorsqu’une diplomatie en vient à faire du chahut autour d’un stand, elle ne prouve pas sa force. Le patrimoine n’a pas besoin de vigiles nerveux ni de relais agressifs. Il a besoin de mémoire, de preuve et de dignité. Tout ce que l’incident de l’UNESCO a, précisément, refusé d’honorer.