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Lettre à Madame la ministre de la Culture


Madame Bendouda,

Permettez d’abord que l’on vous félicite. Dans un pays où la culture peine souvent à trouver ses publics, vous avez réussi l’exploit rare de transformer un point de presse local en performance nationale. On croyait assister à une déclaration ordinaire, avec micros, caméras, élus en embuscade et phrases convenues. Vous avez offert mieux : une installation vivante sur le pouvoir, le cadre, le hors-champ et l’art délicat de perdre son calme devant tout le monde.

La scène, reconnaissons-le, n’était pas facile. Le P/APW de Laghouat, pris d’une audace photographique, tenta de s’approcher. Rien de révolutionnaire. Juste cette vieille gymnastique algérienne : se tenir près du ministre qui passe, entrer dans l’image, exister par contiguïté. Chez nous, certains élus ne cherchent pas toujours à faire l’histoire. Ils veulent juste apparaître sur la photo. C’est peu, mais c’est déjà une stratégie.

Il aurait suffi d’un sourire, Madame la ministre. Une phrase légère. Une pirouette. Un « laissez-le, il est chez lui ». Même un demi-geste de théâtre aurait sauvé la scène. Vous êtes ministre de la Culture, après tout : le burlesque, la comédie de situation et les figurants trop pressés font partie du patrimoine mondial. Mais vous avez préféré la verticalité. « Ça commence à m’énerver », avez-vous lancé, avant de menacer d’annuler la séquence. Admirable réflexe d’État : quand un élu dépasse du cadre, on annule le cadre.

C’est là que votre contribution devient précieuse. Vous avez rappelé à tous une règle fondamentale de la vie publique algérienne : le protocole supporte les élus tant qu’ils restent décoratifs. Qu’ils s’approchent, et les voilà encombrants. Qu’ils veuillent partager un peu de lumière ministérielle, et la lampe leur tombe sur la tête.

Bien sûr, l’élu était maladroit. Il pratiquait cette politique de couloir, de photo et de posture que l’on connaît trop bien. Mais enfin, il était élu. Mal élu, bien élu, peu importe ici : élu. Vous, Madame la ministre, étiez nommée. La nuance aurait mérité un peu de tact. On appelle cela la politesse institutionnelle.

Votre agacement a donc produit l’inverse de ce qu’il cherchait. Vous vouliez reprendre le contrôle de l’image ? Non, vous lui avez donné des jambes. Vous vouliez arrêter la scène ? Non, vous l’avez lancée sur la toile. Vous vouliez remettre chacun à sa place ? Internet vous a installés côte à côte pour longtemps : l’élu qui voulait entrer dans le plan et la ministre qui voulait l’en sortir.

Il faut dire que le spectacle était complet. L’élu cherchait son quart d’heure protocolaire. Vous avez fourni la bande-son. Lui voulait une photo. Vous lui avez donné une polémique. Il venait quémander un bout de prestige et le voilà reparti avec un rôle dans une petite fable nationale. Il devrait presque vous remercier.

Bref, cette scène en dit long sur votre humeur, mais surtout sur le fonctionnement d’un système. Elle montre un pays où les élus locaux cherchent leur légitimité dans l’ombre des ministres, et où les ministres oublient que l’autorité se grandit rarement en humiliant ceux qui gravitent autour d’elle. La politique, Madame la ministre, n’est pas seulement l’art de tenir un micro. C’est aussi celui de ne pas transformer un incident ridicule en symptôme officiel.

Ce fut un moment où vous devriez parler culture. Vous auriez pu laisser passer une maladresse et faire de cet homme un figurant. Vous en avez fait un personnage. Et on vous écris pour vous remercier de cette leçon involontaire de pouvoir.

Finalement, cette édition du festival soufi avait trouvé sa samaa principale : non pas au sein de la hadra, mais devant les micros. Un élu attiré par la lumière, une ministre irritée par l’ombre qui bouge et une caméra assez impolie pour ne pas détourner les yeux.

Veuillez agréer, Madame la ministre, l’expression de notre considération la plus encadrée.