Un documentaire diffusé par des médias publics veut raconter une opération de déstabilisation des législatives du 2 juillet à partir de la Kabylie. Six hommes livrent leurs « aveux ». Des militants établis en France et au Canada apparaissent dans le récit, puis quatre Marocains, des transferts d’argent supposés depuis le Maroc et, finalement, un « agenda makhzeno-sioniste ». L’APS reprend cette construction sous le titre d’un « plan criminel » attribué au Mouvement pour l’Autodétermination (MAK).
Il manque pourtant une pièce essentielle à ce récit : la Kabylie elle-même.
Les personnes interrogées parlent de groupes WhatsApp, de réunions virtuelles et de consignes de boycott. Mais rien dans ce qui a été rendu public ne montre comment ces instructions auraient acquis une capacité d’action dans les villages, qui les aurait relayées localement ni quelles structures sociales auraient accepté de les mettre en œuvre. Entre un mot d’ordre lancé depuis l’étranger et la capacité à faire agir une région entière, il existe un espace que le documentaire laisse vide.
Il s’appelle encore largement taddart.
Le village reste en Kabylie un centre de sociabilité, de solidarité et d’organisation collective. La tajmaât, les comités et les associations ont changé avec le temps, mais ils continuent à intervenir dans les affaires communes et à produire des formes d’autorité locale. Les travaux consacrés à ces institutions villageoises montrent leur capacité d’adaptation et leur permanence dans la Kabylie contemporaine.
C’est à cette échelle que devrait aussi être mesurée l’implantation réelle du MAK. Combien de villages se reconnaissent dans son projet ? Combien de comités relaient ses mots d’ordre ? Quels acteurs locaux disposent de suffisamment de crédit pour transformer une consigne diffusée sur internet en décision collective ? Le documentaire ne fournit aucun élément permettant de répondre.
Il donne au contraire à quelques militants, dont plusieurs vivent à l’étranger, une représentativité qui reste à établir. Le MAK peut exister politiquement, diffuser son discours et entretenir ses réseaux sans disposer pour autant de l’autorité sociale nécessaire pour parler au nom de la Kabylie. Ses dirigeants revendiquent ce mandat. Rien ne montre que tadart le leur ait accordé.
La Kabylie vote encore
Le scrutin du 2 juillet apporte même un élément qui mérite davantage d’attention. La participation est restée faible à Tizi Ouzou et Béjaïa, respectivement 15,66 % et 14,98 %, mais elle a nettement progressé par rapport aux épisodes électoraux précédents.
Les deux partis étaient cette fois engagés dans la compétition. Le FFS a défendu publiquement sa participation, tandis que le RCD a choisi de revenir dans l’arène électorale pour préserver une représentation des forces démocratiques dans les institutions. Tous deux ont obtenu des députés dans les deux wilayas. À Tizi Ouzou, le FFS est arrivé en tête et le RCD a également décroché des sièges.
Cette remontée dit au moins une chose. Une partie de la population qui se tient à distance du pouvoir central conserve un intérêt très concret à avoir des élus capables de porter des dossiers locaux, d’intervenir auprès des administrations et de représenter la région à l’Assemblée. En Kabylie, le rejet ou la méfiance envers le système politique n’abolissent pas cette logique de représentation. Le village peut considérer qu’un député reste utile sans donner pour autant un blanc-seing au régime qui organise l’élection.
Le documentaire transforme une abstention ancienne en indice d’une entreprise séparatiste alors que l’abstention dépasse très largement la Kabylie. Le taux de participation aux législatives du 2 juillet n’a atteint que 21,24 % à l’intérieur du pays. Près de quatre électeurs sur cinq sont restés chez eux.
Karim Khelfane, président par intérim de l’ANIE, avait lui-même estimé que cette faible participation devait pousser les partis et la société civile à regagner la confiance des électeurs. Faire du MAK la clé de lecture de l’abstention kabyle revient à lui prêter une emprise non démontrée et à l’ériger artificiellement en interlocuteur de toute une région.
Une défiance plus ancienne que le MAK
Cette lecture efface aussi une histoire plus ancienne. La défiance de la Kabylie envers le pouvoir central est bien antérieure au MAK. Elle s’est construite au fil de conflits politiques, culturels et sociaux successifs, sans effacer pour autant l’attachement à l’Algérie. Dans beaucoup de villages, la mémoire de la guerre de Libération, de la Wilaya III et des familles de chouhada reste une composante forte de l’identité locale. Réduire toute radicalité politique kabyle au séparatisme revient à confondre deux histoires différentes.
La visibilité du MAK ne se traduit pas pour autant en emprise sociale. Une organisation peut occuper beaucoup d’espace sur les réseaux sociaux, susciter des controverses diplomatiques et monopoliser l’attention sécuritaire tout en restant périphérique dans les mécanismes ordinaires par lesquels une société locale prend ses décisions.
Le documentaire aurait pu apporter des éléments permettant de mesurer cette implantation. Il aurait pu montrer des relais villageois, des structures organisées, des moyens matériels ou des instructions opérationnelles destinées à empêcher concrètement le scrutin. Ce qui a été rendu public montre surtout des conversations, des contacts et des appels au boycott.
Pour comprendre ce qui s’est passé le 2 juillet, il faut regarder au-delà de lui. Le retour partiel des électeurs à Tizi Ouzou et Béjaïa lorsque le FFS et le RCD se présentent montre qu’une demande de représentation subsiste. Et pour savoir qui peut réellement mobiliser, arbitrer ou engager une communauté en Kabylie, il faut revenir au village.
Pour l’instant, taddart n’a pas donné au MAK le mandat qu’il revendique.