Il est facile de proclamer que les pompiers algériens sont les meilleurs. Le patriotisme adore les classements qu’il n’a pas besoin de démontrer. Eux n’en réclament aucun. À chaque catastrophe, ils apportent leurs preuves, en Algérie comme à l’étranger, avec cette obstination silencieuse de ceux qui savent que leur travail commence précisément lorsque tout le reste s’effondre.
Dans une catastrophe, il arrive un moment où les discours deviennent inutiles. La fumée avale les routes, les familles quittent leurs maisons et l’État cesse d’être une abstraction. Il prend alors le visage d’une silhouette en combinaison, le dos chargé, le souffle court, qui avance vers le danger pendant que les autres s’en éloignent.
Ces derniers jours encore, face aux incendies qui ont frappé plusieurs wilayas, ce visage était celui des pompiers algériens.
Les bilans donnent une idée de l’ampleur, jamais de l’effort. Le 22 juillet, la Protection civile annonçait avoir éteint 142 incendies sur 195 en vingt-quatre heures. Le 24 juillet, elle faisait état de 141 feux maîtrisés sur 159. Le 25 juillet, à 7 heures, 91 des 103 incendies recensés au cours des vingt-quatre heures précédentes avaient été éteints. Au-delà de cette arithmétique sèche, il y a des nuits sans sommeil, des pistes impraticables, des bouteilles d’eau partagées à la hâte, des hommes encerclés par les flammes et des villages défendus maison après maison.
Il y a aussi les citoyens accourus avec des citernes, des pelles ou de simples seaux. Des forestiers, des militaires, des agents communaux et des habitants qui refusent de regarder brûler leur village. Cette mobilisation populaire rappelle que la solidarité algérienne n’a pas disparu. Elle sommeille parfois sous les querelles et la résignation, puis se réveille brutalement lorsque le danger frappe à la porte. Les pompiers restent cependant ceux autour desquels cette énergie doit s’organiser.
On les appelle les soldats du feu. La formule est usée, mais elle dit juste. Le pompier ne choisit ni son terrain ni son adversaire. Il entre dans une forêt en flammes, descend dans un puits, désincarcère un automobiliste, affronte une inondation ou cherche un enfant sous des tonnes de béton. Il doit être rapide sans être imprudent et humain sans se laisser submerger.
Et lorsqu’il échoue, parce qu’on ne gagne pas toujours contre le feu ou l’effondrement, il doit revenir le lendemain.
Cette compétence, l’Algérie ne la découvre pas chaque été. En février 2023, après le séisme qui a dévasté la Turquie et la Syrie, les équipes algériennes ont extrait treize survivants et retiré plus d’une centaine de corps des décombres. Elles ont travaillé loin de chez elles, au milieu d’une tragédie étrangère qui ne l’était plus dès lors qu’une vie pouvait encore être sauvée. Leur efficacité avait alors suscité l’admiration sur place.
Ce sont peut-être eux, au fond, qui donnent la définition la plus honnête du patriotisme. Pas celui des slogans, des cérémonies ou des portraits accrochés aux murs. Un patriotisme concret, qui consiste à protéger une population sans lui demander ce qu’elle pense, d’où elle vient ou pour qui elle vote.
Devant une maison menacée, un pompier ne trie pas les citoyens. Sous les gravats, il ne distingue pas les nationalités. Il cherche une respiration.
C’est pourquoi l’hommage ne doit pas devenir une décoration de plus. Applaudir les pompiers tout en négligeant la prévention, l’entretien des forêts, les voies d’accès, les points d’eau, la surveillance des massifs et les équipements de protection serait une manière élégante de les abandonner. Leur courage ne doit pas servir à compenser indéfiniment les défaillances de l’aménagement du territoire.
L’héroïsme est parfois nécessaire. Il ne peut pas tenir lieu de politique publique.
Chaque été, l’Algérie redécouvre qu’un incendie ne se combat pas seulement lorsqu’il éclate. Il se combat en hiver par le débroussaillement, l’ouverture des pistes, la restauration des réserves d’eau, la cartographie des risques et la formation des populations. Il se combat aussi contre les constructions anarchiques, les décharges sauvages, l’incivisme et cette habitude nationale de n’agir que lorsque la fumée est déjà visible depuis la ville.
Les pompiers algériens méritent mieux que les hommages de circonstance. Ils méritent des effectifs suffisants, des carrières reconnues, un matériel entretenu, des moyens aériens disponible et une politique de prévention à la hauteur des risques. Ils méritent surtout que leur bravoure ne soit plus utilisée comme l’alibi de notre imprévoyance.
Dans un pays où la confiance dans les institutions s’est érodée, la Protection civile demeure l’un des rares services publics que la population regarde sans méfiance. Elle ne promet pas, elle intervient. Elle ne demande pas aux citoyens de croire en elle. Elle leur donne des raisons de le faire.
Lorsque les flammes seront éteintes, les caméras repartiront et les responsables prononceront leurs formules habituelles. Les pompiers, eux, rangeront leurs lances, nettoieront leurs équipements et attendront la prochaine alerte.
Notre gratitude ne devrait pas s’arrêter avec la dernière fumée. Une nation se juge aussi à la manière dont elle traite ceux qui avancent quand tout le monde recule.