Il y a donc deux Algéries. Celle qu’on place entre guillemets, qu’on hisse dans l’imaginal et qu’on accompagne d’une bibliothèque qui brille, de Fanon à Corbin en passant par Spivak et Sohrawardi. Et puis l’autre, moins docile et encombrante pour les salons de la théorie. Une Algérie de cités, de cafés et de taxis, traversée par les langues cabossées, les feuilletons du Ramadan, les mariages trop longs et les familles qui vont et viennent sans transformer chaque billet d’avion en allégorie du manque.
Cette seconde Algérie, Khalil Khalsi l’appelle folklore.
Il faut prendre ce geste au sérieux, même s’il se présente sous les habits un peu fatigués de la supériorité théorique. Khalsi croit voir chez Twala une réduction de l’Algérie à un « folklorisme populaire ». Rien que ça ! Son jugement révèle surtout la limite de sa défense de Louisa Yousfi, auteure de La grande méthode, où l’Algérie reste acceptable tant qu’elle devient mythe, mais devient suspecte dès qu’elle redevient pays.
À force de vouloir soustraire La grande méthode à toute accusation d’essentialisme, Khalsi construit une forteresse critique si bardée de références, si occupée à maintenir l’Algérie dans une noblesse abstraite, qu’elle ne supporte plus le moindre retour du réel. L’Algérie devient fréquentable lorsqu’elle sert de blessure, de scène métaphysique, de matière imaginale ou de décor pour initiation politique. Elle devient vulgaire dès qu’elle reprend la forme d’une société.
QG Décolonial et le vernis de la théorie
La question ne concerne donc pas seulement Petit Khalil. Elle concerne aussi le site qui publie sa charge. Car QG Décolonial, en accueillant ce texte, ne se contente pas de relayer une défense de Louisa Yousfi. Il donne à voir une scène plus étrange, où un espace qui se réclame du décolonial semble soudain embarrassé par une critique venue d’un pays postcolonial réel, avec ses lieux, ses contradictions, ses sociabilités, ses vulgarités et ses formes ordinaires de vie. Le décolonial n’est alors plus qu’un vernis. Il ne sert plus à entendre ce qui dérange depuis le pays vécu. Mais à filtrer et à ramener la critique dans une grammaire acceptable, puis à la disqualifier lorsqu’elle refuse de se tenir tranquille.
Le mot « répétiteurs » est commode. Il transforme une critique indépendante, écrite hors du sillage de Mediapart et publiée tard pour de simples raisons d’agenda, en écho servile. Et il range Twala avec d’autres acteurs que nous ne connaissons ni d’Ève ni d’Adam. Ce n’est pas une lecture, mais une mise en sac.
Le passage consacré à Twala est, à cet égard, instructif. Khalsi ne discute pas vraiment ce que cette évocation du pays permet de penser. Il la rabaisse d’emblée comme un procédé de surface, comme si nommer des lieux, des usages, des sociabilités et des formes ordinaires de présence au monde revenait à produire un décor. Une disqualification qui trahit une vieille gêne devant le réel algérien, jugé intellectuellement suspect dès qu’il n’est pas transfiguré par une grande référence.
L’Algérie imaginale contre l’Algérie située
Pourtant, le texte d’Anwar Hachemane publié par Twala n’avait rien d’une vitrine pittoresque. Il cherchait plutôt à faire revenir ce que la construction imaginale laisse commodément hors champ : des villes, des corps, des langues, des habitudes, des contradictions, des façons d’habiter, de croire, de parler, de rire, de subir et de tenir. Rien là d’une faiblesse d’écriture. C’est une méthode de situation. Là où Khalsi protège une Algérie portée au rang de mythe, Twala rappelle une Algérie située, matérielle, sociale, traversée par des formes de vie qui n’ont pas besoin d’être adoubées par la théorie pour exister.
Khalsi croit y lire une algérianité de carte postale. Il se trompe de carte et de pays. Ce qui est rappelé là ne relève pas d’une essence algérienne, mais d’une épaisseur sociale. Un pays ne se réduit ni à une blessure d’exil, ni à un monde imaginal, ni à une archive de la décolonisation, ni à une métaphysique de la perte. Son existence passe aussi par les villes et les banlieues, les langues mêlées, les gestes pauvres, les croyances ordinaires, les vulgarités assumées et les arrangements quotidiens avec la pénurie, la famille, l’administration, la mémoire et le désir de partir.
En ridiculisant cette évocation, Khalsi passe à côté de sa fonction. Elle ne prétend pas définir « la vraie Algérie ». Elle refuse seulement que l’Algérie soit confisquée par une allégorie. Un pays n’est pas un simple réservoir de signes disponibles pour la mélancolie diasporique ou pour une politique de la réparation symbolique. L’Algérie n’est pas seulement ce qui manque à ceux qui l’ont perdue ou héritée de loin. Elle demeure aussi ce qui se vit par ceux qui y restent, parfois mal, sans avoir besoin de transformer chaque détail du quotidien en symbole.
Qui a le droit de produire du sens sur l’Algérie ?
À cet endroit, le texte de Khalsi devient involontairement intéressant. Il reproche à Twala de figer l’Algérie dans un décor, alors que sa propre défense repose sur l’opération inverse : dématérialiser l’Algérie jusqu’à la rendre intouchable. Dès que le réel algérien surgit dans sa banalité, la suspicion tombe. Les lieux où l’on habite, les séries que l’on regarde, les cafés où l’on traîne, les concerts où les corps respirent deviennent, sous sa plume, les signes d’une vulgarité intellectuelle. Mais pourquoi ces formes populaires du vécu algérien seraient-elles moins dignes que le Simorgh, l’imaginal ou la mystique persane ? À quel moment le pays réel devrait-il s’excuser d’être moins noble que les livres qui prétendent le penser ?
C’est ici que QG Décolonial aurait pu jouer son rôle, si son nom signifiait encore autre chose qu’une enseigne. Un espace décolonial digne de ce nom aurait pu accueillir le désaccord comme une tension productive. D’un côté, une littérature de la perte, de l’exil, du mythe et de la transmission. De l’autre, une critique qui demande ce que cette littérature fait au pays réel qu’elle mobilise. Au lieu de cela, la charge publiée reconduit une vieille hiérarchie où la théorie regarde le terrain de haut, puis s’étonne que le terrain réponde.
Le problème n’est donc pas seulement polémique. Il est épistémologique. Qui a le droit de produire du sens sur l’Algérie ? Celui qui la transforme en allégorie de l’exil ? Celui qui la pense depuis la bibliothèque critique française, postcoloniale et métaphysique ? Ou celui qui rappelle que l’Algérie est aussi un espace social concret, traversé par des classes, des administrations, des villes, des périphéries, des accents, des corps et des usages ?
Le concierge de service
La critique publiée par Twala ne dit pas que l’Algérie se vit « sans médiation ». Aucun réel ne se donne sans médiation. Une différence essentielle demeure pourtant entre reconnaître cette médiation et remplacer le réel par un dispositif symbolique total. Khalsi évacue précisément cette différence. Lorsqu’il ironise sur le « réel éprouvé directement », il fait comme si toute tentative de ramener le pays vers sa matérialité relevait d’un positivisme naïf.
La force du texte de Khalsi apparaît lorsqu’il défend le droit de la littérature à l’opacité, au mythe, à l’imaginal. Sa faiblesse surgit lorsqu’il transforme ce droit en immunité critique. Dès lors, l’objection devient contresens, la réserve prend l’allure d’une lecture policière, et la demande de matérialité se voit rabaissée au rang de folklorisme. À ce régime, on ne discute plus une œuvre. On protège un dispositif. On ne lit plus, on garde le temple. Khalsi n’en est pas le théologien, plutôt le concierge de service. Il surveille l’entrée, distribue les brevets de légitimité et reconduit vers la sortie ce qui vient troubler la mise en scène théorique.
Twala ne reproche pas à Louisa Yousfi d’écrire depuis la perte. La question porte sur ce que cette perte fait au pays dont elle parle. Nier la légitimité du regard diasporique n’aurait aucun sens. Rappeler qu’il n’épuise pas son objet est, en revanche, nécessaire. La blessure de l’exil peut produire de la grande littérature. Elle peut aussi produire des angles morts. L’un d’eux apparaît lorsque l’Algérie réelle ne sert plus que de contrechamp à une Algérie intérieure, plus noble parce que plus tragique, plus pure parce que plus perdue.
La petite police de la théorie
Voilà pourquoi la critique de Twala avait sa nécessité. Elle ne réclamait pas une Algérie folklorique contre une Algérie imaginale. Elle rappelait que le pays ne peut pas être seulement une scène de projection. Les Algériens ne sont pas des figurants chargés d’authentifier une quête diasporique. Les quartiers où l’on vit, les cafés où l’on parle, les langues qu’on abîme et qu’on réinvente, les prières, les chansons et les gestes ordinaires ne sont pas des accessoires. Ce sont des formes de vie. Les traiter comme du folklore, c’est reconduire, sous une forme savante, le mépris même que l’on prétend combattre.
Le plus révélateur, dans le texte Khalsi, tient à ce double mouvement : il accuse ses contradicteurs d’essentialiser, mais leur refuse le droit de situer. Il célèbre l’opacité et la pluralité des appartenances, puis disqualifie comme « arabo-populiste » une tentative de restituer des appartenances ordinaires. Il prétend sortir de la police de l’identité, mais installe une autre police : celle du bon niveau théorique, du bon imaginaire, de la bonne manière de parler de l’Algérie.
Petit Khalil n’est donc pas l’affaire. Il n’est qu’un symptôme. Celui d’une petite police de la théorie qui croit grandir une œuvre en méprisant ce qui lui résiste. Si l’on répond, ce n’est pas pour consacrer son texte ni pour lui accorder l’importance qu’il se donne. C’est pour rappeler, y compris à Louisa Yousfi, qu’une littérature ne gagne rien à être défendue par des lecteurs qui confondent la sanctuarisation avec la pensée. À force de protéger La grande méthode contre toute critique, ils ne la rendent pas plus parlante. Ils l’installent dans une forteresse qui, même couverte de références, reste une manière de ne plus entendre le monde.
La littérature n’est pas un sanctuaire
QG Décolonial, de son côté, devrait peut-être se demander ce qu’il fait lorsqu’il publie ce genre de charge. Défendre une autrice est légitime. Prendre part à une controverse aussi. Mais absorber une critique décoloniale pour la renvoyer au folklore dès qu’elle parle depuis le pays vécu, c’est une curieuse manière de pratiquer la décolonisation des regards. On ne décolonise pas grand-chose lorsqu’on remplace les anciennes hiérarchies par une nouvelle aristocratie du commentaire.
La grande méthode peut être défendue sans caricaturer ceux qui la discutent. La puissance littéraire d’une Algérie entre guillemets peut être reconnue sans effacer l’Algérie sans guillemets. Un texte qui convoque l’Algérie, la filiation, l’exil, l’islam, la langue, la Palestine et la transmission s’expose légitimement à la critique. La littérature n’est pas un sanctuaire. La théorie non plus.
Le vrai débat commence peut-être ici : non pas entre ceux qui auraient compris l’imaginal et ceux qui seraient prisonniers du réel, mais entre deux manières de refuser la confiscation. L’une passe par le mythe. L’autre par le rappel obstiné du monde social. Twala a choisi la seconde. Cela ne relève pas du folklore. Cela relève d’une exigence simple : ne pas laisser l’Algérie devenir seulement le nom poétique d’un manque.