Je partirai d’un extrait du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, écrit en 1939, donc avant la fin de la ségrégation, avant le génocide des Juifs d’Europe, avant les « décolonisations » et avant l’indépendance de l’Inde (et du Pakistan).
« Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serais un homme juif
un homme-cafre
un homme-hindou—de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas
l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot »
La parole d’Aimé Césaire me semble ici particulièrement importante, d’abord parce qu’il dit « Je », il dit l’expérience vécue d’être victime du racisme. La race, certes, n’existe pas au niveau biologique, mais elle est vécue presque à chaque moment de la vie, de façon parfois solitaire et honteuse, par les racisé.e.s. Ici, c’est au Fanon de Peau noire, masques blancs qu’il faut se référer. Ce que propose Césaire, c’est de penser, de ressentir ensemble tous ces racismes, et d’affirmer l’humanité de chacun.e en les nommant.
Or, aujourd’hui, le discours et les pratiques des institutions dissocient l’antisémitisme du ou des racismes. On dit « l’antisémitisme et le racisme ». Il y a plusieurs implicites derrière cette dissociation.
Le plus évident est l’affirmation de l’exceptionnalité de l’antisémitisme consécutive au génocide des Juifs d’Europe. Ce génocide est de fait exceptionnel non seulement par le nombre des victimes et l’effacement dans l’Europe « civilisée » du XXe siècle d’un monde et d’une culture – en ce sens, c’est aussi un ethnocide – mais aussi par la rationalité avec laquelle il a été accompli de façon industrielle. Cependant, depuis 1492, lorsque la notion de race et de « pureté de sang » a été inventée dans l’Espagne reconquise par Isabelle la Catholique, et depuis la « découverte de l’Amérique » (!!!), les massacres et même les génocides coloniaux fondés sur la supposée race se sont multipliés.
Autre implicite : ce que le philosophe Michel Feher nomme le « blanchiment » des Juifs1, c’est-à-dire un effacement progressif, mais sans doute superficiel et temporaire, de la racialisation des Juifs grâce à la respectabilité que procure l’adhésion à la politique israélienne. L’antisémitisme tirerait son exceptionnalité du fait que ce sont des « Blancs » qui sont visés.
Ce blanchiment prend également la forme de l’affirmation de l’existence d’une civilisation judéo-chrétienne, dont l’historienne Sophie Bessis a montré récemment qu’il s’agissait d’une imposture2. La fiction d’une civilisation judéo-chrétienne occulte les siècles (pour ne pas dire plus) d’antijudaïsme chrétien, toute la mémoire de la vie des Juifs en pays d’islam, et j’ajouterai pour ma part (ce que Sophie Bessis ne mentionne pas) la proximité au niveau des dogmes et des pratiques (en particulier alimentaires) entre islam et judaïsme. En revanche, cette fiction ou cette imposture sert à désigner un ennemi commun aux Juifs et aux chrétiens : les musulmans et les Arabes. Netanyahou l’invoque fréquemment, et elle sous-tend la croyance en l’existence d’un « nouvel antisémitisme » dont ces derniers seraient les principaux (mais pas les seuls) coupables.
L’affirmation d’une exceptionnalité de l’antisémitisme permet aussi d’occulter ou de minimiser la racialisation de l’islam (analogue à ce qu’a été la racialisation du judaïsme) ainsi que l’islamophobie, devenue une islamophobie d’État qui prend le masque de l’intérêt commun et des valeurs prétendument républicaines. Jean Baubérot parle de « laïcité falsifiée ». Les mesures islamophobes, comme celles qui visent les femmes, sont supposées les protéger d’une domination masculine propre aux musulmans, et être prises au nom de valeurs universelles. Les femmes musulmanes sont ainsi traitées comme d’éternelles mineures, incapables d’exprimer leurs désirs et leurs volontés, et contraintes de passer sous l’autorité de l’État.
De la même façon, la xénophobie d’État, qui se manifeste en particulier dans les discours ou les mesures prises contre l’immigration et les immigrés, ne peut être désignée comme telle. Elle est pseudo-rationalisée, se légitimant par la défense des intérêts économiques nationaux ou par des exigences sécuritaires (qui dévoilent la xénophobie sous-jacente, les « étrangers » étant de facto potentiellement dangereux).
S’agissant de l’islamophobie aussi bien que de la xénophobie (pas nécessairement racialisée), mais aussi de l’antisémitisme, il ne faut pas négliger toutes les petites choses par lesquelles elles s’expriment et sont vécues. Les plaisanteries d’abord. Le chercheur Adilson Moreira parle ainsi de « racisme récréatif ». L’humour raciste, qu’il classe parmi les micro-agressions de la vie quotidienne, est une sorte de discours de haine qui permet de diffuser l’idée que le racisme et la race ne sont pas pertinents socialement et donc de les occulter. Certaines manifestations du sexisme ordinaire relèvent aussi de cette catégorie. Il faudrait également parler des remarques vexatoires, pour ne pas dire plus, sur les pratiques alimentaires (le vin ou le porc), les contrôles au faciès, les queues interminables dans les préfectures pour renouveler les titres de séjour. Le combat contre le(s) racisme(s) passe aussi par l’attention à toutes ces « petites » choses, ce que le philosophe Theodor Adorno désignait comme Minima Moralia, qui, de façon insidieuse, rendent le(s) racisme(s) acceptable(s).
Dans ces conditions, que faire ? Je m’exprime ici en tant que femme juive, survivante du génocide des Juifs d’Europe, d’abord non-sioniste (dans la lignée d’une tradition religieuse aujourd’hui largement oubliée mais qui réémerge dans les mémoires) puis antisioniste, critiquant radicalement le caractère colonial de l’État d’Israël.
D’abord refuser le « pacte de blanchiment réciproque » (Michel Feher) entre Juifs et Occidentaux. Ce pacte « blanchit » les pays occidentaux qui ont participé plus ou moins activement au génocide des Juifs d’Europe, ou y ont consenti explicitement ou implicitement, ou n’ont rien fait pour l’empêcher, fermant par exemple, comme les États-Unis ou le Canada, leurs frontières maritimes aux Juifs qui tentaient de fuir le nazisme. En réponse, ce pacte permet aux Juifs de bénéficier du statut de « Blanc » en soutenant la droite à l’extrême droite. Mais ce pacte demeure fragile et provisoire, comme le montre l’antisémitisme avoué d’une partie des MAGA américains et du vice-président J. D. Vance, sans parler de l’AfD allemande ou du RN français.
Il faut ensuite retrouver Césaire, c’est-à-dire décoloniser le judaïsme, comme y appelle le collectif Tsedek, lutter en solidarité et refuser la hiérarchie des racismes. Une analyse, même superficielle, ne peut que conduire au constat de l’homologie entre islamophobie et antisémitisme. L’islamophobie fait aujourd’hui consensus comme naguère l’antisémitisme. L’antisémitisme a récemment cessé d’être « la norme sociale et culturelle », comme l’écrit l’historien Enzo Traverso dans La Fin de la modernité juive (éditions La Découverte), au profit, si l’on peut dire, de l’islamophobie. Le spectre de l’islamisme a remplacé celui du judéo-bolchévisme. La distinction faite entre les Juifs comme ennemis intérieurs et les musulmans comme ennemis extérieurs ne joue plus. L’islamophobie d’État a constitué les musulmans et les musulmanes, qu’ils et elles soient ou non citoyens, en ennemis intérieurs.
Pour décoloniser le judaïsme, on doit avant tout défaire le lien entre Juifs et sionisme, alors que la politique israélienne s’évertue à resserrer ce lien. On ne dénoncera jamais assez la nocivité de la modification par la Knesset, en 2018, de la Loi fondamentale qui sert de Constitution à l’État d’Israël. Israël y est déclaré État-nation du peuple juif. Les non-Juifs vivant à l’intérieur de l’État deviennent de ce fait des citoyens de seconde zone, et de moins en moins des citoyens puisque l’extrême droite a essayé d’empêcher des partis arabes de présenter des candidats aux élections du 24 octobre 2026. Avec cette modification, Israël est devenu officiellement un pays d’apartheid, fondé sur la suprématie juive où l’aspiration démocratique n’est plus qu’un lointain souvenir.
Mais je voudrais ici surtout insister sur l’article 6 de cette loi. Il stipule que « L’État fera tout pour assurer la sécurité des membres du peuple juif en danger ou en captivité, par le fait de leur judaïté ou leur citoyenneté » et ajoute que « L’État agira avec la Diaspora de façon à renforcer les liens entre l’État et les membres du peuple juif. » Cette loi, votée par le Parlement israélien, transforme, à leur corps défendant, tous les Juifs et toutes les Juives du monde en nationaux potentiels d’un État colonial d’apartheid, qui mène une guerre génocidaire. Elle les enferme dans une logique victimaire, puisqu’ils sont « à protéger ».
Cette loi, avec sa rhétorique qui fait d’Israël l’État du peuple juif, met les Juifs et les Juives du monde en danger en les désignant comme solidaires ou même responsables de la politique menée par ce pays, au risque non négligeable, comme l’ont montré divers événements tragiques récents (en Australie, en Grande-Bretagne, etc.), de réactiver des stéréotypes antisémites classiques et de provoquer des amalgames dangereux.
Décoloniser le judaïsme signifie aussi mettre en évidence, comme l’écrivait l’historien Maxime Rodinson, qu’Israël constitue un fait colonial, et j’ajouterai un fait colonial d’abord européen. On comprend dès lors la connivence coloniale avec Israël :
- Connivence dans une même vision du monde dans laquelle les « non-Blancs » n’ont pas pleinement valeur humaine.
- Connivence politique, avec la France par exemple, qui s’est affirmée au moment de la guerre d’Algérie. Shimon Peres, quand il était directeur général de la défense en Israël (avant de devenir Premier ministre), avait un bureau au ministère de la Défense en France, et c’est grâce à cela que la France a financé le programme nucléaire israélien.
- Connivence « raciste » arabophobe qui mériterait d’être étudiée de près. Tous ceux qui assimilent antisionisme et antisémitisme ne s’offusquent guère du slogan « mort aux Arabes » que l’on entend trop souvent dans les rues d’Israël.
Or, plus on insiste sur le « nouvel antisémitisme », plus on occulte le passé (et le présent) colonial qui est une des sources principales du racisme. Les racismes ne naissent pas de rien. Ils s’inscrivent dans une longue histoire de massacres, de génocides, d’exploitation à outrance, et toujours de déshumanisation. La « race » et le racisme sont à la fois cause et produit de la colonie. Mais la colonie, ce sont aussi des histoires de résistances et de luttes, à rebours de ce qu’un certain révisionnisme voudrait faire croire, en faisant disparaître les luttes des colonisés de la mémoire, ce qui est une forme plus subtile de racisme, celle qui pose les « Blancs » en libérateurs. L’exemple le plus patent en est le personnage de Victor Schœlcher, à qui, jusqu’à une certaine période, a été attribué le mérite de l’abolition en France de l’esclavage, comme si de très nombreuses révoltes n’avaient pas secoué la Caraïbe pour exiger cette abolition.
Je voudrais terminer sur une proposition : celle de célébrer en même temps Toussaint Louverture et Marek Edelman, le héros du ghetto de Varsovie, devenu cardiologue à l’hôpital de Lodz, qui a refusé d’émigrer en Israël tout en militant contre la persistance de l’antisémitisme en Pologne. Dans L’Étoile de la mer, le deuxième volet de sa trilogie Les Enfants du ghetto, l’écrivain Elias Khoury, auteur du plus beau roman qui ait été écrit sur la Nakba, Les enfants du soleil, imagine que son héros Adam, né en 1948 dans le ghetto de Lod, se rend en Pologne et rencontre Marek Edelman. Leurs expériences se font écho. Elias Khoury, mort en 2024, un des fondateurs de la Revue d’études palestiniennes, avait en 2001 signé une pétition protestant contre la tenue à Beyrouth d’une conférence niant l’existence de l’Holocauste. Son grand ami, Edward Said, utilisait une formule superbe : Universaliser la crise. Combattre toutes les formes et manifestations de racisme, c’est cela même. Et ce n’est pas facile.
- Michel Feher, Redevenir juif. La fin d’un pacte de blanchiment réciproque, La Découverte, 2026. ↩︎
- Sophie Bessis, La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture, Les liens qui libèrent, 2025. ↩︎