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Après les noms coloniaux, les villes numérotées

Les noms coloniaux qui survivent dans l’usage populaire ne disent pas toujours une nostalgie. Ils disent aussi l’inertie des villes, la force des habitudes et la transmission des repères. Mais la question en ouvre une autre : quel imaginaire urbain l’Algérie indépendante a-t-elle produit avec ses rues, cités et quartiers réduits à des chiffres ou à des lettres ?


J’ai lu avec intérêt la réflexion de Hosni Kitouni et celle, subséquente, de Lyas Hallas sur la persistance vernaculaire de la toponymie coloniale malgré les rebaptisations officielles. Et je ne peux qu’être d’accord sur le principe : les noms des colonialistes génocidaires devraient être le monopole des livres d’histoire.

Je me rappelle aussi d’une remarque similaire exprimée par le journaliste Ihsane El Kadi concernant le marché Reda Houhou, anciennement Clauzel, il y a une bonne dizaine d’années. Il y a donc persistance, et il serait judicieux d’élargir la réflexion à d’autres cieux et d’autres époques, pour tenter de comprendre la question et enrichir, j’espère, la discussion.

Ceci peut choquer, mais rien ne nous est spécifique, ou alors des détails. Contrairement à ce que le nom du pays pourrait suggérer, l’Algérie n’est pas un archipel perdu au milieu de l’océan.

Ce que l’on peut observer chez nous comme phénomène existe très souvent, à n’en pas douter, chez les sociétés avec lesquelles nous partageons une partie de l’histoire. Il existe tout un domaine de recherche, la toponymie critique, et l’un de ses sujets s’avère être l’étude des limites des rebaptisations officielles des éléments de l’espace public.

Que ce soit dans des contextes postcoloniaux ou postsocialistes, en Afrique comme en Irlande, en Europe de l’Est ou dans l’Asie du Sud-Est, la persistance des anciens noms des lieux publics donne lieu à des lectures variées des différentes dynamiques sociales qui la produisent.

Voici l’exemple d’un marché à Bucarest[1] qui portait le nom d’un militant communiste et qui a été officiellement rebaptisé après la chute de Ceausescu. Des chercheurs ont interrogé près de 200 personnes et ont trouvé que plus de la moitié d’entre elles l’appellent toujours par l’ancien nom.

Leur conclusion : l’habitude et l’inertie. Malgré la chute du Mur, le marché est resté le même, le nom se transmettant de génération en génération et subissant un « déplacement sémantique » qui l’a détaché de son référent communiste, devenant un marqueur géographique « neutre ».

À force d’usage, un nom peut perdre son origine et ne garder que sa fonction de repère.

Il va de soi que la rebaptisation des lieux publics suite à un changement politique majeur, révolution ou coup d’État, aspire toujours à signaler la direction idéologique du nouvel ordre établi. Elle fait partie de projets plus larges de construction de l’État et de la nation.

Les noms officiels s’imposent parfois — plus personne n’appelle le boulevard Mohamed V « Saint-Saëns » —, mais pas toujours — « Meissonnier » —, dans l’imaginaire collectif, l’ancienne appellation survivant de façon vernaculaire longtemps après le bouleversement qui a mené à la rebaptisation.

Ceci est vrai également sous colonisation. À Batna, l’artère qui traverse le centre-ville porte depuis toujours le nom informel de la route de Biskra, bien qu’elle ait été baptisée « Avenue de France » pendant près d’un siècle, et officiellement « avenue de l’Indépendance » depuis… l’indépendance.

Il est certain que les lecteurs peuvent pointer des exemples similaires, à Alger ou ailleurs.

Sous d’autres cieux postcoloniaux, les rebaptisations donnent lieu à des résistances d’ordre ethnique, au Kenya[2], ou racial, en Afrique du Sud[3]. Des résistances donc conscientes et organisées qui rejettent sur un plan politique un changement d’appellation coloniale.

Cette dernière s’insère alors dans la brèche pour survivre de façon informelle, sans que les habitants le fassent par nostalgie du colonialisme pour autant. Rien de tout ceci n’est le cas de l’Algérie.

Mais pourquoi certaines appellations survivent et d’autres non ? Je n’ai pas de réponse.

La rue Hassiba Ben Bouali est tout aussi marchande et centrale que la rue Ben M’hidi, mais la plupart des Algérois continuent d’appeler cette dernière par son ancien nom. On peut même le lire sur l’enseigne d’une terrasse au début de l’artère.

Rares sont ceux qui savent que Hassiba s’appelait la rue Carnot. Peut-être que c’est une question de sonorité, ou que les raisons sont si multiples et complexes qu’elles convergent vers le hasard.

Peut-être que c’est aussi une question de temps, qu’un processus en cours fait que les noms coloniaux seront oubliés l’un après l’autre. Et on oublie, en parlant de ce sujet, que des personnes qui ont vécu la colonisation sont toujours en vie.

C’est une platitude de dire que le temps efface tout, mais sur une période suffisamment longue, les villes disparaissent sous terre ou sous l’eau. Le nom de la ville romaine de Lambèse était sans doute enfoui sous les siècles en 1830 avant que les colons ne le ressuscitent.

Il survit encore aujourd’hui pour désigner de façon informelle la tristement célèbre prison de Tazoult.

La toponymie critique nous rappelle que nommer est toujours un acte politique. À la fin de la guerre froide, les pouvoirs libéraux en Europe de l’Est en ont usé pour essayer de tourner la page soviétique de façon performative.

Même si le communisme continue de faire partie du paysage politique, les anciens noms survivent surtout par inertie. L’État algérien, en rebaptisant les rues et les places des centres coloniaux, a cherché à réifier dans l’espace public un roman national de triomphe sur le colonialisme par les luttes et les sacrifices.

Il n’y a aucune orientation politique algérienne qui conteste ce récit ; la persistance des appellations coloniales dans la mémoire populaire semble plutôt relever du « déplacement sémantique » de l’exemple roumain cité plus haut.

Mais une fois les anciens noms déposés, encore faut-il regarder dans quelle langue les villes nouvelles ont été nommées.

Si l’appellation « substantifie l’ordre socio-politique et sa “théorie du monde” particulière dans le paysage urbain »[4], le souci décolonial qui a motivé le remplacement de l’odonymie française semble avoir laissé place, en grande partie, à une nomenclature purement administrative et technocratique donnée aux composantes urbaines construites après l’indépendance.

La ville de Batna a rapidement grandi après 1962. Aujourd’hui, le tissu urbain la connecte de fait à Tazoult, au sud-est, et à Fesdis, au nord-est, les deux localités étant chacune à 10 km du chef-lieu.

Cette croissance s’est faite à coups de quartiers d’auto-construction, ainsi que de cités d’habitat collectif. Ces dernières portent officiellement les noms suivants : les « 500 logements », les « 300 », les « 800 », les « 1200 », etc.

Les rues des quartiers auto-construits sont majoritairement désignées par des lettres, ce qui a donné le nom vernaculaire de « la rue H » à un marché des vêtements. Certes, cette toponymie numérique est présente même dans certains quartiers d’Alger.

Mais elle distingue l’écrasante majorité de la ville de Batna, et c’est sûrement le cas de nombreuses autres villes du pays. Un hôpital inauguré récemment à Boumerdès porte le nom de « 240 lits ».

On peut aussi citer les UV, unités de voisinage, qui donnent leurs noms aux cités qui composent la nouvelle ville de Ali Mendjeli à Constantine, numérotées de 1 à 20.

Comment lire alors les appellations tout en chiffres ou en lettres données à des pans entiers de nos villes, construits depuis l’indépendance ? Quelle mémoire matérialisent-elles ? Nous ne manquons pourtant pas de noms de martyrs et de héroïnes, d’intellectuels et d’artistes.

Quelle vision du monde projettent « la rue XS » ou « UV 15 » dans l’imaginaire d’un enfant qui y habite ? À part celle où l’enfant est un chiffre ?


[1] Duncan Light et Craig Young, “Habit, Memory, and the Persistence of Socialist-Era Street Names in Postsocialist Bucharest, Romania”, Annals of the Association of American Geographers, vol. 104, no 3, 2014, p. 668-685. DOI : 10.1080/00045608.2014.892377.

[2] Melissa Wangui Wanjiru et Kosuke Matsubara, “Street Toponymy and the Decolonisation of the Urban Landscape in Post-Colonial Nairobi”, Journal of Cultural Geography, 2016. DOI : 10.1080/08873631.2016.1203518.

[3] James Duminy, “Street Renaming, Symbolic Capital, and Resistance in Durban, South Africa”, Environment and Planning D: Society and Space, vol. 32, no 2, 2014, p. 310-328. DOI : 10.1068/d2112.

[4] Maoz Azaryahu, “The Power of Commemorative Street Names”, Environment and Planning D: Society and Space, vol. 14, no 3, 1996, p. 311-330.