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Plombier, maçon, peintre… l’Algérie cherche des bras pendant que ses jeunes cherchent du travail

Trouver un emploi reste un parcours d’obstacles pour une partie de la jeunesse algérienne. Dans le même temps, obtenir rapidement un bon plombier, un électricien ou un plâtrier relève de la chasse au trésor. Entre métiers manuels dévalorisés, artisans absorbés par les chantiers et formation professionnelle qui tente de séduire les jeunes, le marché du travail algérien cultive un étrange paradoxe.


Formation électricité métiers manuels Algérie
Des stagiaires lors d’une formation pratique en électricité. Alors que les métiers techniques restent recherchés, la formation professionnelle tente d’attirer davantage de jeunes vers ces filières.

Une fuite d’eau n’attend pas. Elle coule le vendredi, à vingt-deux heures, sous l’évier ou à travers le plafond du voisin. Le propriétaire commence alors son deuxième problème, parfois plus compliqué que le premier : trouver quelqu’un.

Sur Internet, pourtant, l’Algérie ne manque pas de plombiers. Les annonces s’empilent sur Ouedkniss, promettant des interventions « 24h/24 », « 7j/7 », des dépannages en urgence et des déplacements en moins d’une heure. L’une affiche même une disponibilité permanente, aussitôt tempérée par une précision qui résume assez bien le marché, « selon la disponibilité ».

Puis vient le coup de téléphone. L’artisan termine un chantier, se trouve à l’autre bout de la ville ou promet de passer demain. Et le robinet continue de fuir.

Le pays compte des centaines de milliers de jeunes à la recherche d’un emploi. Mais le particulier qui cherche un plombier, un électricien ou un réparateur de chaudière découvre un autre marché du travail, celui où c’est le client qui attend le travailleur.

Sur Reddit, dans le forum r/algeria, un internaute racontait avoir engagé des maçons, plombiers et menuisiers qui avaient commencé ses travaux avant de ne plus répondre au téléphone. Un utilisateur lui recommande le bouche-à-oreille, un autre constate que les bons professionnels sont généralement déjà occupés. Un troisième, qui dit travailler dans une quincaillerie, parle de clients excédés par des ouvriers qui disparaissent en plein chantier ou ne maîtrisent pas leur métier.

Dans une autre discussion, un internaute racontait que son père devait attendre six semaines pour obtenir un rendez-vous avec le plombier auquel la famille faisait confiance. Le véritable annuaire des artisans reste le répertoire téléphonique d’un parent, d’un voisin ou du quincaillier du quartier. On garde le numéro du bon plombier comme celui d’un bon médecin, on le transmet à son entourage et, lorsqu’il décroche, on accepte d’attendre.

Le bon artisan, à quel prix ?

La réputation fait la clientèle, mais elle remplit aussi l’agenda. Pour celui qui n’a pas de recommandation, il reste le hasard des annonces et les « bricoleurs ». Quelqu’un qui sait changer un robinet devient plombier. Celui qui a posé deux prises électriques se présente comme électricien. Une entreprise algéroise recherchait même un agent capable de « bricoler » en maçonnerie, plomberie, électricité et peinture, tout en exigeant un diplôme professionnel. Quatre métiers réunis sous une appellation commode.

Dans ce secteur largement informel, la petite réparation se règle en espèces. L’artisan examine la panne, annonce un montant, demande au client d’acheter la pièce ou s’en charge lui-même. Les devis et les factures ne sont pas systématiques. Pour celui qui doit réparer une fuite ou remettre sa chaudière en marche, difficile de savoir à l’avance combien coûtera l’intervention.

Les plateformes spécialisées fournissent quelques repères. Sur Bricoram, un diagnostic ou dépannage de chauffage est affiché entre 1 000 et 5 000 dinars, la réparation d’une chaudière ou d’un chauffe-eau entre 5 500 et 8 000 dinars, et l’installation d’une chaudière murale entre 12 000 et 25 000 dinars. Sur Ouedkniss, un prestataire à Alger annonce 2 000 dinars pour le déplacement ou le diagnostic, 5 000 pour une réparation hors pièces et 10 000 pour un entretien complet.

Ces montants sont des prix affichés, pas des factures vérifiées ni une moyenne nationale. Ils donnent néanmoins une idée de ce que coûte une intervention. Sur Reddit, un utilisateur comparait le prix d’une demi-journée de plomberie à ce que gagne un ingénieur salarié pendant la même durée. La comparaison est tentante, à ceci près que le chiffre d’affaires d’un artisan n’est pas son salaire. Il paie ses déplacements, ses outils, les pièces éventuelles et supporte les journées sans commande. Un chauffagiste peut enchaîner les dépannages en hiver et attendre les appels lorsque les températures remontent. Les plateformes affichent les prix des prestations, pas les revenus mensuels des professionnels.

Le bon artisan n’attend pas le client

Pourquoi un plombier traverserait-il Alger pour remplacer un flexible lorsqu’il peut passer trois semaines à installer le sanitaire d’une villa ? Pourquoi un plâtrier interromprait-il son équipe pour refaire dix mètres carrés de plafond chez un particulier ? Et pourquoi un peintre accepterait-il une seule chambre quand une entreprise lui confie plusieurs centaines de mètres carrés ?

Les petites annonces montrent que deux marchés coexistent. D’un côté, le dépannage chez les particuliers. De l’autre, des équipes qui proposent aux promoteurs des lots entiers de gros œuvre et de second œuvre, du coffrage à la peinture en passant par la maçonnerie, la plomberie, l’électricité et le carrelage. Un chantier de longue durée évite les déplacements, remplit les journées et permet d’employer des aides. La petite fuite du vendredi soir n’a pas forcément le même attrait.

Un artisan expérimenté peut ainsi constituer son équipe, devenir sous-traitant ou travailler directement pour des entreprises. Le statut d’auto-entrepreneur lui offre une possibilité supplémentaire de formaliser cette activité. Une société algéroise cherchait récemment à constituer un réseau de plombiers, électriciens et réparateurs qualifiés. Elle exigeait un diplôme ou un certificat professionnel et considérait la carte d’artisan ou d’auto-entrepreneur comme un avantage.

Le bon professionnel n’attend donc pas nécessairement un poste. Il vend son savoir-faire, organise son travail et construit sa clientèle. Encore faut-il maîtriser des métiers devenus autrement plus techniques que ne le suggère l’image du bleu de travail.

Le chauffagiste diagnostique des chaudières équipées de cartes électroniques, le frigoriste entretient des installations complexes, l’électricien pose de la domotique et des réseaux, tandis que le mécanicien branche une valise de diagnostic avant d’ouvrir le capot. Ces métiers ont changé plus vite que leur réputation. On continue de les ranger du côté des bras, alors qu’ils demandent aussi une tête bien faite.

« Apprends une harfa »

Sur les mêmes réseaux sociaux, des jeunes racontent un tout autre marché. Le 29 septembre, dans le forum Reddit r/Algeria_213, un utilisateur lance une discussion intitulée « work in algeria nowadays sucks ». Il cherche un « simple job », mais les employeurs demandent de l’expérience à ceux auxquels personne n’a encore donné leur première chance. La maârifa revient dans les réponses. Pour décrocher un emploi, il faudrait connaître quelqu’un, accepter le salaire proposé et avoir déjà travaillé pour espérer commencer.

Un adolescent algérois qui se plaignait de ne pas trouver d’emploi s’est vu conseiller la peinture, le placoplâtre, la plomberie ou l’électricité. Sur r/algeria, un autre jeune demande quelle spécialité choisir en formation professionnelle. Un intervenant propose la plomberie, un second le placoplâtre et résume son conseil en une formule qui vaut bien des campagnes d’orientation. « Learn a 7ARFA. » Apprends un métier. Cet étudiant explique lui-même réparer des ordinateurs pour payer ses transports, ses vêtements et son matériel.

Le diplômé cherche quelqu’un pour l’embaucher. Celui qui sait réparer une chaudière, poser du placoplâtre ou sécuriser une installation électrique possède, lui, une compétence qu’un client est prêt à payer. Il devra acheter ses outils, gagner la confiance des premiers clients et construire sa réputation, mais il peut vendre son travail sans attendre qu’une entreprise publie une offre d’emploi.

Cette autonomie ne rapporte pas encore beaucoup de considération. Un emploi de bureau, même mal payé, continue de faire figure de promotion. Le bleu de travail arrive après, comme solution de repli. Un fils qui entre à l’université est « étudiant ». Celui qui part apprendre la plomberie doit encore expliquer pourquoi.

Pourtant, la hiérarchie sociale ne correspond pas toujours à celle des revenus. Il manque des données sérieuses pour comparer le gain net d’un plombier indépendant au salaire d’un jeune licencié. Le premier encaisse des prestations, généralement en espèces, avec des frais et une activité irrégulière, tandis que le second reçoit une paie identifiable. Une réparation facturée 5 000 dinars ne suffit pas à établir que son auteur gagne mieux qu’un ingénieur. Mais posséder une compétence recherchée change assurément la position de celui qui cherche du travail.

La formation professionnelle fait les yeux doux aux jeunes

Le ministère de la Formation et de l’Enseignement professionnels a compris qu’il devait aussi vendre l’idée d’apprendre un métier. Il organise des Olympiades, modernise les intitulés, numérise les inscriptions et interroge les entreprises sur leurs besoins en électriciens, soudeurs, plombiers-chauffagistes, maçons, peintres ou conducteurs d’engins.

En février 2026, plus de 288 000 nouveaux stagiaires ont rejoint ses dispositifs. Pour la rentrée d’octobre, le ministère a annoncé plus de 400 000 places et nouveaux parcours dans plus de 1 100 établissements, ainsi que 23 nouvelles spécialités. Il met en avant les technologies numériques, l’industrie et les énergies renouvelables, tout en cherchant à mieux répondre aux besoins du bâtiment et de la maintenance.

Avec le programme « San3a », il propose également des initiations pratiques de 90 heures. La deuxième édition, ouverte aux inscriptions le 10 octobre 2026, est accessible dès 15 ans, sans limite d’âge supérieure. Plomberie, électricité du bâtiment, peinture, pose de BA13, soudure, froid et climatisation figurent au programme. Lancée en juin, la première édition avait enregistré 173 800 inscriptions, dont 114 133 candidatures acceptées et orientées vers plus de 600 établissements. On connaît le nombre d’inscrits, mais pas encore celui des personnes qui exercent le métier appris. Et 90 heures ne font pas, à elles seules, un chauffagiste autonome.

Le ministère change ses affiches, ses programmes et ses méthodes de recrutement. Il lui reste à convaincre les familles de changer leurs habitudes. Car la trajectoire scolaire idéale demeure largement la même. Le bac ouvre la porte à l’université, le diplôme doit conduire à l’emploi et le CFPA reste trop souvent l’adresse de ceux qui n’ont pas pu poursuivre leurs études.

Les effectifs illustrent cette préférence. En 2026-2027, l’enseignement supérieur compte environ 1,88 million d’étudiants, tandis que la formation professionnelle en recensait quelque 660 000 en novembre 2025. Les dates de référence diffèrent, mais l’ordre de grandeur est clair. Pour un stagiaire de la formation professionnelle, on compte près de trois étudiants universitaires.

Six fois plus de crédits pour l’université

L’écart est encore plus marqué dans les budgets. Le projet de loi de finances pour 2027 prévoit 847,3 milliards de dinars pour l’Enseignement supérieur et la Recherche scientifique, contre 136,9 milliards pour la Formation professionnelle, soit un rapport de 6,2 à 1. Certes, l’université finance également la recherche, la vie étudiante et des infrastructures qui lui sont propres. La comparaison ne mesure donc pas le coût de formation d’un étudiant ou d’un stagiaire. Elle montre néanmoins la place réservée à chacun des deux ministères dans la répartition des crédits publics.

Or le gouvernement veut développer l’industrie, moderniser les infrastructures et réduire les importations. Il lui faudra des techniciens, des mécaniciens, des soudeurs et des électriciens. Ses ambitions industrielles sont vastes, mais le ministère chargé de former une partie de ces professionnels reçoit moins de 1 % des dépenses budgétaires prévues pour 2027.

L’emploi public, la rente pétrolière, l’expansion universitaire et le prestige du diplôme ont contribué à installer une société où la réussite se mesure plus volontiers à un bureau qu’à une caisse à outils. L’Algérie a massifié son université, mais n’a pas accordé le même prestige aux métiers nécessaires à la construction et à l’entretien de ses infrastructures. Elle forme des juristes, des économistes, des ingénieurs et des diplômés de nombreuses disciplines à grande échelle. Dans le même temps, on cherche un bon carreleur.

Pour convaincre un lycéen de devenir chauffagiste plutôt que de s’inscrire à l’université, ouvrir une nouvelle spécialité ne suffit pas. Il voudra savoir combien dure la formation, combien coûte sa première caisse à outils, combien de temps il lui faudra pour travailler seul et ce que gagne un professionnel après cinq ans d’expérience. Il voudra surtout connaître la proportion de diplômés qui exercent réellement le métier appris.

Les administrations comptent les places offertes, les inscrits et les stagiaires orientés. Le revenu réel et le taux d’activité des diplômés, métier par métier, restent beaucoup plus difficiles à trouver. Or un jeune choisit une carrière pour ce qu’il pourra en faire, pas pour enrichir le bilan d’une rentrée de formation.

Sur les chantiers, une autre main-d’œuvre

Le bâtiment offre une autre illustration de ce décalage. Depuis plusieurs années, des migrants venus d’Afrique subsaharienne travaillent sur les chantiers algériens. Ils se font recruter à la journée ou à la tâche.

Leur présence ne dit pas que les Algériens ont abandonné ces emplois. Leur disponibilité s’accompagne d’une précarité qui les expose à de faibles salaires, aux impayés et à l’exploitation. Certains employeurs y trouvent une main-d’œuvre immédiatement mobilisable, notamment pour les tâches les plus pénibles. Face au chômage des jeunes, ce recours aux travailleurs migrants pose néanmoins la question des qualifications disponibles, des rémunérations et des conditions offertes sur les chantiers.

Le contraste devient plus saisissant lorsqu’on regarde l’autre extrémité du système de formation. Pendant que des entreprises du bâtiment recrutent des travailleurs étrangers, des médecins et des ingénieurs formés en Algérie cherchent leur avenir ailleurs. Début 2025, près de 6 900 médecins diplômés en Algérie étaient inscrits à l’Ordre français. Des ingénieurs et des informaticiens prennent eux aussi la route de l’Europe, du Canada ou des pays du Golfe, même si leurs effectifs sont moins bien documentés.

L’Algérie forme ainsi des professionnels hautement qualifiés dont une partie travaille à l’étranger, tandis que ses entreprises recrutent des ouvriers migrants et que ses habitants cherchent un plombier. Il ne s’agit évidemment pas de former moins de médecins pour produire davantage de maçons. Une économie a besoin des deux, et son système de formation ne peut pas vivre exclusivement sur le prestige du diplôme universitaire.

Pendant longtemps, ce diplôme promettait de quitter le travail pénible, d’obtenir un statut et de rejoindre la classe moyenne. Cette promesse avait sa logique dans un pays où l’État et les entreprises publiques occupaient une place centrale. Elle est moins assurée aujourd’hui. Des diplômés peinent à trouver un premier emploi, alors que des compétences techniques permettent à d’autres de développer leur propre activité, sans leur garantir pour autant des revenus réguliers.

Le pays n’a pas cessé d’avoir besoin de médecins et d’ingénieurs. Il a simplement continué d’avoir besoin de plombiers.

Sur Reddit, un jeune demande comment trouver quelqu’un qui accepte de lui donner un emploi. Dans un autre fil, un particulier cherche un artisan qui accepte de revenir terminer ses travaux. L’un cherche du travail, l’autre cherche un travailleur. Ils vivent dans le même pays.

Entre eux se trouve une formation professionnelle que beaucoup regardent encore comme une seconde chance, alors qu’elle pourrait être, pour certains, la première. La maârifa peut aider l’un à trouver un emploi et l’autre à obtenir le numéro du bon plombier. Et dans ce deuxième marché, ce n’est plus le travailleur qui attend qu’on l’appelle.

C’est le client.