Il est cinq heures du matin à Sidi Bel-Abbès. La ville dort encore, mais le grand marché à bestiaux de l’Oranie est déjà en mouvement. Des camions bâchés déversent des centaines de têtes dans la poussière beige des enclos. Les maquignons parlent vite, à voix basse, les yeux dans les yeux. Les prix se chuchotent avant de se crier. Ce qui se décide ici, à l’aube, dans cette étendue poussiéreuse qui ressemble à un chantier de fortune, pèsera dans quelques semaines sur le budget de millions de familles.
Cette année encore, les moutons destinés au sacrifice se négocient généralement entre 80 000 et 140 000 dinars, avec des pointes pouvant atteindre 160 000 à 170 000 DA dans les périphéries des grandes métropoles, notamment Alger, Oran et Constantine. Face à cette fourchette, les estimations de coût de production, souvent situées entre 45 000 et 60 000 DA selon les modes d’élevage, donnent la mesure de l’écart.
Cet écart ne relève pas d’une simple marge commerciale. Il raconte une filière mal documentée, une sécheresse qui a fragilisé les troupeaux, des reventes successives, une demande religieuse difficile à différer et une économie informelle qui impose depuis longtemps ses règles au marché ovin algérien.
Ce reportage croise les analyses de zootechniciens, de chercheurs de l’INRAA, d’un économiste agricole du CREAD et d’un analyste financier du cabinet Finabi, avec des voix de terrain recueillies entre fin avril et début mai 2026 dans les communes de Ras El Ma, Bougtob et Mécheria, dans les wilayas d’El Bayadh et de Naâma. Il en ressort un constat moins simple qu’un procès des “semsars”. La rente ne se tient pas à un seul endroit. Elle circule.
La vérité sèche du coût
Avant de parler de spéculation, il faut revenir aux faits zootechniques. Moins spectaculaires que les scènes de souk, ils sont décisifs. Selon les travaux de l’INRAA et de l’Institut technique de l’élevage, l’alimentation absorbe entre 55 % et 65 % du coût total d’un ovin. La main-d’œuvre familiale, rarement comptabilisée, pèse aussi dans les charges réelles, avant les soins vétérinaires, l’entretien des installations, l’amortissement du bâti et la logistique.
Dans un système intégré, où le même acteur fait naître et engraisse l’animal, les coûts restent contenus. Chez l’engraisseur qui achète des agneaux sur le marché avant l’Aïd, le coût global se situe plutôt entre 45 000 et 60 000 DA par tête, selon les régions, les saisons et l’alimentation. Ce chiffre ne dit pas qu’un mouton devrait être vendu à ce prix. Il indique surtout qu’une part majeure de la hausse se construit après l’élevage, entre l’étable, le souk et les périphéries urbaines.
Lamine Derradji, ancien directeur général d’Alviar, avait déjà chiffré cette distorsion en 2023. Selon lui, après plusieurs mois d’engraissement, le coût total d’un mouton tournait autour de 45 000 à 60 000 DA. Ces mêmes animaux atteignaient alors 100 000 à 120 000 DA sur le marché final. Trois ans plus tard, l’écart s’est accentué. Les coûts de base ont augmenté, notamment avec le fourrage, mais pas dans les proportions observées au détail.
Habib Beka, ingénieur agronome et ancien cadre du secteur agricole, dit avoir refusé d’acheter le mouton de l’Aïd en 2024, non par manque de moyens, mais pour ne pas cautionner des pratiques qu’il juge “sans foi ni loi”. Il raconte avoir refait le calcul du coût de revient avec des professionnels. Même l’agneau acheté au souk de Bougtob pour être engraissé finit, selon lui, par être revendu avec une marge excessive. La responsabilité ne s’arrête donc pas aux intermédiaires : l’éleveur lui-même, anticipant la marge de l’engraisseur ou du revendeur, tend à surenchérir dès l’entrée.
Le mouton change de mains
L’écart entre le coût zootechnique et le prix final ne relève pas d’une simple inéquation commerciale. Il résulte d’un enchaînement de décisions, d’absences de régulation et de comportements opportunistes qui se renforcent mutuellement du producteur au consommateur.
Le mouton quitte parfois l’étable de son producteur avec une marge limitée. Ce qui suit est une succession de mains. Chaque courtier, chaque transporteur, chaque revendeur ajoute une part au prix. Un animal peut être échangé deux ou trois fois en une seule journée. À chaque transaction, 10 000 ou 15 000 DA peuvent s’ajouter. Au bout du parcours, le consommateur ignore presque tout de ce voyage.
Les études du CREAD et les estimations d’experts évoquent des marges cumulées pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers de dinars par tête. Mais les maquignons rejettent l’image commode du parasite. À Sidi Bel-Abbès, Djilali, habitué des souks, défend son rôle. Sans les intermédiaires, dit-il, l’éleveur du fond de la steppe ne vendrait jamais à Oran ou Alger. Les maquignons avancent de l’argent, paient le transport, gardent parfois les bêtes plusieurs jours et supportent le risque d’un retournement du marché.
Son propos introduit une nuance essentielle. Tous les intermédiaires ne jouent pas le même rôle. Certains fluidifient réellement le marché. D’autres achètent en masse plusieurs mois avant l’Aïd, organisent la rareté et attendent le moment où la demande devient maximale. La frontière entre service commercial et rente spéculative reste souvent impossible à tracer, faute de registre, de facture et de traçabilité.
C’est précisément cette opacité qui donne au marché sa puissance. Aucune comptabilité analytique ne permet de déterminer, région par région, le coût réel d’un mouton selon l’âge, le poids, le mode d’élevage, le transport, l’alimentation et les pertes. Chacun raconte donc son coût, sa contrainte, sa justification.
L’éleveur, victime et acteur
Dans les localités steppiques, une autre nuance circule parmi les éleveurs, agronomes de terrain et responsables de coopératives rencontrés à El Bayadh et Naâma. Elle remet en cause l’image trop simple du petit agro-pasteur écrasé par les intermédiaires.
Pour les petits producteurs isolés, cette dépendance reste réelle. Mais pour les gros éleveurs, elle ne suffit plus à décrire le marché. Plusieurs disposent désormais de moyens de transport, parfois gérés par leurs enfants, et écoulent directement leurs bêtes dans les marchés à bestiaux, les souks et les souikate. Ils deviennent producteurs et revendeurs, captant les deux marges.
Cette évolution se lit aussi dans l’histoire foncière des Hauts-Plateaux. Dans la région de Sidi Bel-Abbès, la régularisation des terres Sebga, relevant autrefois de patrimoines collectifs et de droits coutumiers, a concentré d’anciens pâturages entre quelques mains. Des bergers devenus grands propriétaires fonciers participent désormais à la fixation des prix. La question n’est plus seulement économique. Elle touche à la recomposition sociale du monde rural, aux héritages familiaux, à l’exclusion des femmes rurales de certains partages fonciers et à l’émergence de nouvelles hiérarchies locales.
Le problème ne se résume pas aux seuls semsars. La rente circule dans toute la filière : elle peut être captée par l’intermédiaire urbain, le gros éleveur, le détenteur de stock, le revendeur occasionnel ou celui qui contrôle l’accès au marché.
Khandek Ahmed, ingénieur économiste et ancien responsable des études agricoles, appelle à sortir des approximations. Selon lui, les travaux menés durant des années sur la filière ovine ont trop souvent effleuré le volet économique. On relève les prix au détail, on produit des analyses sommaires à la demande de la tutelle, mais on enquête rarement dans les marchés à bestiaux et auprès des éleveurs eux-mêmes. Pour comprendre la formation réelle des prix, il faudrait interroger petits et grands éleveurs dans les Hauts-Plateaux, à partir d’échantillons sérieux.
Quand la pluie retient les troupeaux
Derrière la flambée des prix se cache une crise plus profonde : l’affaiblissement du cheptel ovin algérien. Dans la seule wilaya de Sidi Bel-Abbès, un recensement au porte-à-porte réalisé par la Direction de l’agriculture a révélé une chute spectaculaire. D’un million d’ovins recensés initialement, il n’en resterait plus que 400 000. Hadj Miloud Bekhaled, président de la chambre d’agriculture, parle d’une catastrophe statistique que le secteur n’a pas su anticiper.
Trois causes reviennent avec insistance. La première tient à la fraude aux quotas d’orge subventionnée. Des éleveurs fictifs déclarent des troupeaux pour bénéficier d’orge à prix administré, autour de 2 000 DA le quintal, avant de la revendre plus cher aux vrais éleveurs. La subvention est détournée et le coût de production indirectement renchéri.
La deuxième tient à la contrebande transfrontalière. Des réseaux organisés, notamment autour de Ras El Ma, alimenteraient la Tunisie et la Libye en moutons. La race Hamra, très prisée dans ces pays, serait particulièrement exposée. Sur les hauts plateaux steppiques de l’Oranie, certains acteurs redoutent sa disparition progressive.
La troisième cause est la plus lourde à long terme : l’abattage des reproductrices. Sous la pression du gain immédiat, des brebis de moins de cinq ans et des antenaises de deux ans sont abattues ou vendues. En sacrifiant les femelles reproductrices, la filière réduit sa capacité de renouvellement. Elle vend aujourd’hui ce qui devait produire demain.
Les années 2023-2025 ont bien laissé des traces : pâturages raréfiés, fourrage cher, ventes forcées, abattage de reproductrices et cheptel affaibli. Mais les prix de cette année ne s’expliquent pas mécaniquement par la sécheresse. Le paradoxe de la filière ovine algérienne est ailleurs. Quand l’année est sèche, les éleveurs ont tendance à vendre plus vite pour réduire les charges d’alimentation. L’offre augmente alors à court terme et les prix peuvent être contenus. Quand la saison est pluvieuse, comme cette année par rapport aux précédentes, les pâturages repoussent et les troupeaux coûtent moins cher à garder. « Naâdja takoul befoumha », disent les éleveurs : la brebis se nourrit dehors, tant que l’herbe repousse, sans trop peser sur la trésorerie. Beaucoup préfèrent alors retenir leurs bêtes, attendre la hausse et vendre plus tard. L’offre visible baisse, les prix montent. La pluie, au lieu de détendre immédiatement le marché, peut donc nourrir l’attentisme.
Ce mécanisme ne contredit pas la crise du cheptel. Il l’éclaire. Les années sèches ont réduit la base productive. Le retour des pâturages, lui, incite les détenteurs de bêtes à temporiser. Entre cheptel affaibli et offre retenue, le marché se tend deux fois.
Un ménage, un mouton
Khandek Ahmed insiste sur un autre facteur, moins spectaculaire mais décisif : la transformation démographique des ménages algériens. Entre 2000 et 2025, leur nombre est passé d’environ 5 millions à plus de 9 millions, soit une hausse de près de 80 %, supérieure à celle de la population elle-même. La famille élargie s’est fragmentée en foyers nucléaires.
Autrefois, dans de nombreuses maisons, un patriarche sacrifiait un seul mouton pour toute la maisonnée. Aujourd’hui, plusieurs foyers issus de la même famille vivent séparément, parfois dans le même quartier, mais avec des budgets et des obligations distincts. Chacun veut ou doit acheter son mouton.
La demande augmente donc non seulement parce que la population croît, mais parce que le nombre d’unités familiales célébrant séparément l’Aïd s’est multiplié. Ce phénomène modifie profondément le rapport entre offre et demande. Le mouton devient le point de rencontre entre trois tensions : une offre affaiblie par la sécheresse et l’abattage des reproductrices, une demande élargie par la fragmentation familiale, et un marché où la formation des prix reste peu transparente.
Ce basculement social est visible dans les conversations ordinaires. Là où l’achat du mouton relevait d’un rituel attendu, il devient pour beaucoup un arbitrage budgétaire. Les familles comparent les prix, hésitent, empruntent, réduisent d’autres dépenses ou renoncent. L’Aïd reste une fête religieuse et familiale. Mais son coût en modifie l’expérience.
La temporalité de la fête joue ici un rôle central. Plus la date approche, plus l’animal cesse d’être évalué seulement au poids ou au coût. Il est évalué à partir de l’urgence, de l’honneur familial, de la pression sociale et de la capacité à payer. Le mouton sort de la sphère économique ordinaire pour entrer dans une logique de valeur rituelle.
Quand l’animal devient un placement
Les experts s’accordent sur une conclusion dérangeante : la filière ovine algérienne ne fonctionne plus seulement selon les règles de l’agronomie. Elle obéit de plus en plus à une logique de rente, où la richesse se crée dans la circulation plus que dans la production.
Pour une catégorie d’acteurs, le mouton n’est plus seulement un animal soumis aux contraintes de l’élevage. Il devient un actif saisonnier. L’achat massif quatre ou cinq mois avant l’Aïd, lorsque les prix sont encore relativement bas, permet de constituer un stock. Ce stock sera ensuite écoulé au moment où la demande atteint son maximum.
Cette pratique n’est pas illégale en soi. Tout commerce repose sur l’anticipation. Mais dans un marché sans cotation officielle, sans transparence sur les volumes disponibles et sans traçabilité des transactions, elle devient un levier puissant de fixation des prix.
L’absence de contrats formalisés augmente encore le pouvoir de ceux qui contrôlent la circulation. Lorsque l’information est rare et que les engagements ne sont pas encadrés, les acteurs disposant du cash, du transport et du réseau peuvent capter une rente disproportionnée.
Cette financiarisation informelle se lit aussi dans le langage des souks. On ne parle plus seulement de bêtes, de poids ou de race. On parle de moment d’achat, de stockage, de marché qui va monter, de pénurie prochaine, de clients pressés. L’animal devient une position à tenir jusqu’au bon moment.
Chabane Assad, analyste financier au cabinet Finabi, situe le nœud du problème dans cette absence de comptabilité et de traçabilité. Selon le projet NEPAD relatif à la filière ovine de Djelfa, moins de 30 % des moutons suivraient un circuit formalisé avec abattage en installation agréée. Le reste circule dans des circuits plus diffus, tolérés, parfois nécessaires à la survie économique des zones rurales, mais difficiles à mesurer.
Facebook, nouveau souk de la peur
La spéculation ne se déroule plus seulement dans les enclos. Elle circule aussi sur les réseaux sociaux. Dans plusieurs marchés maghrébins, le phénomène semble déjà installé : des pages locales et influenceurs diffusent l’idée d’une hausse inévitable, mettent en scène des négociations dans les souks et amplifient des rumeurs de pénurie.
Début mai 2026, une publication Facebook affirmant une pénurie totale de moutons à Bougtob a été partagée plus d’un millier de fois en 48 heures. Le même jour, des enquêteurs présents sur place constataient pourtant des centaines de têtes invendues sur le souk. L’auteur du post n’a jamais été identifié.
Ces rumeurs produisent des effets concrets. Elles poussent certaines familles à acheter plus tôt, à accepter un prix plus élevé ou à croire que le marché sera encore plus inaccessible quelques jours plus tard. Elles donnent aussi aux vendeurs un argument supplémentaire : demain, ce sera plus cher.
Lorsqu’une vidéo filmée dans les souks à bestiaux d’El Bayadh et de Bougtob a circulé sur Facebook au printemps 2026, elle a déclenché une salve de réactions. En quelques heures, des dizaines de commentateurs ont exprimé leur colère, leur scepticisme ou leur résignation.
Le mot “yakhrot” revenait comme un verdict populaire. Il ne contestait pas seulement un chiffre. Il disait que plus personne ne croit vraiment les acteurs du marché. D’autres dénonçaient les semsars. D’autres encore parlaient de salaires bas, de retraites figées, de familles qui calculent depuis des semaines si elles pourront acheter ou non. À ce niveau, le prix du mouton devient un révélateur brutal des écarts sociaux.
L’importation, miroir de la faille
La décision gouvernementale d’importer massivement des moutons apporte une démonstration indirecte de cette distorsion. En plafonnant le prix du mouton importé de Roumanie autour de 50 000 DA, l’État a reconnu que le niveau atteint par le marché local ne pouvait plus s’expliquer par les seuls coûts de production.
Le ministre de l’Agriculture, Yacine Oualid, a lui-même souligné l’anomalie, jugeant aberrant que des viandes importées puissent être vendues deux fois moins cher que celles produites localement. L’État a répondu par l’importation massive, avec 1,2 million de têtes pour l’Aïd 2025 selon Radio Algérie, puis une extension annoncée pour 2026, accompagnée d’exonérations de droits de douane et de TVA d’avril à juin.
Ces mesures peuvent soulager les ménages à court terme et casser certaines anticipations spéculatives. Mais elles ne règlent pas le fond du problème. Importer des moutons d’abattage ne reconstitue pas le cheptel local. Cela ne crée ni comptabilité analytique ni statut clair pour les intermédiaires. Les reproductrices restent sans protection suffisante. Et la question centrale demeure : combien coûte réellement un mouton algérien, et où se forme la marge ?
Comparé à d’autres marchés, le cas algérien frappe par l’écart entre coût estimé et prix final. En Roumanie, les coûts sont plus bas, mais la filière est surtout plus structurée. Au Maroc, la spéculation existe aussi. En Tunisie, la sécheresse et l’affaiblissement de la reproduction pèsent sur l’offre. Là où les circuits sont mieux encadrés, les prix restent davantage liés au poids, à la qualité et à des cotations lisibles.
En Algérie, le marché ovin fonctionne largement comme un marché de gré à gré non régulé. La Cour des comptes estimait en 2021 le chiffre d’affaires de la filière à 700 milliards de dinars, avec 100 milliards de pertes fiscales liées à l’informel. Une économie considérable, mais difficile à saisir.
Quand acheter devient arbitrer
Dans les commentaires, l’humour noir algérien joue son rôle habituel : dire l’impuissance sans s’y abandonner. Certains proposent d’acheter un chien à la place d’un mouton. D’autres plaisantent sur l’idée de sacrifier une sandale à 2 500 DA. Quelques-uns demandent s’il existe des promotions.
Il ne faut pas confondre cette dérision avec de la légèreté. Lorsque les mots sérieux ne suffisent plus à contenir la colère, la plaisanterie devient un moyen de ne pas céder à l’humiliation.
Car le sujet touche à la dignité. Dans beaucoup de familles, ne pas acheter de mouton n’est pas vécu comme un simple choix économique. C’est une gêne intime, parfois cachée aux enfants ou au voisinage. L’Aïd est un rituel religieux, mais aussi un moment social. On y tient son rang, on reçoit, on partage.
La réponse publique ne peut donc pas se limiter à l’importation. Elle doit commencer par la connaissance des coûts, volumes, circuits et marges. Sans comptabilité analytique, aucun prix de référence n’est crédible. Tant que les enquêtes de terrain manqueront dans les Hauts-Plateaux, le débat restera prisonnier des impressions. Faute de traçabilité sanitaire et commerciale, les transactions invisibles continueront à fixer le marché. Sans protection des brebis reproductrices, chaque saison appauvrira la suivante. Et sans statut clair, le semsar restera indispensable, accusé et incontrôlable.
À la tombée du jour, dans les souks d’El Bayadh, de Bougtob ou de Sidi Bel-Abbès, les bêtes invendues repartent parfois dans les camions. Les familles rentrent avec leurs calculs en tête. Certaines achèteront. D’autres attendront. Quelques-unes renonceront.
Le sacrifice n’a pas disparu. Il s’est déplacé. Pour les uns, il demeure un rite familial accessible. Pour d’autres, il devient une dépense à négocier, à repousser, parfois à abandonner. La vraie fracture se lit là : dans le prix d’un animal, mais aussi dans le moment où un rituel partagé cesse d’être accessible à tous.