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Cannes 79, journal d’un envoyé spécial algérien : sous les marches, l’inquiétude, 1/8

À Cannes, le spectacle reste intact, mais l’époque s’est assombrie. Pour sa 79e édition, le festival laisse remonter les inquiétudes du monde : retour des vieux démons européens, concentration des pouvoirs culturels, guerres invisibilisées et Algérie presque absente. Deux maknines venus d’Alger rappellent pourtant que le cinéma voyage encore là où les pays renoncent.


Le Festival de Cannes 79 vu depuis un regard algérien, entre tapis rouge, soft power français, montée de l’extrême droite et absence du cinéma algérien.
Avant les stars et les caméras, les marches de Cannes se préparent dans une drôle d’époque. AP Photo/John Locher.

La sélection officielle de la 79e édition du Festival de Cannes donne une large place aux films qui auscultent la montée des courants autoritaires et fascistes dans le monde. Les documentaires et les fictions documentées qui interrogent la décomposition et la recomposition du monde sont également très présents dans les autres espaces du festival, de Cannes Première à Un Certain Regard, ainsi que dans les sélections parallèles, La Quinzaine des Cinéastes, La Semaine de la Critique et l’ACID.

La Semaine de la Critique, consacrée aux premiers et deuxièmes longs métrages, mais aussi aux courts métrages, réserve un strapontin à l’Algérie avec À quoi rêvent les Maknines, court récemment tourné à Alger par la réalisatrice franco-algérienne Sarra Ryma.

Tapis rouge pour les stars du grand écran, bulle cinéphilique pour les réalisateurs reçus comme des messies d’où qu’ils viennent, rampe de lancement diablement efficace pour les films, le Festival de Cannes demeure le rendez-vous incontournable des cinéphiles comme des industriels du cinéma.

Véritable instrument du soft power français, comment cette manifestation va-t-elle se positionner face à la montée de l’extrême droite sur le vieux continent et en France en particulier ? Qu’adviendra-t-il du Festival de Cannes si, l’année prochaine, le Rassemblement national accédait au pouvoir, une hypothèse que les sondages n’excluent plus ? Le Festival de Cannes est « un roc, un repère dans la tempête », a déclaré sa présidente, Iris Knobloch, lors de l’annonce de la sélection officielle. Dans la salle, un silence de mort.

Cannes première

Un peu d’histoire. Le Festival est né dans la tourmente du XXe siècle. En juillet 1938, la Mostra de Venise, créée en 1932 et première grande manifestation dédiée au septième art, est contrainte par Hitler lui-même de modifier son palmarès. Plutôt qu’un film américain choisi par les membres du jury, ce sont finalement le documentaire de propagande nazie Les Dieux du stade, de Leni Riefenstahl, et le film italien Luciano Serra, pilote, de Goffredo Alessandrini, qui reçoivent la plus haute distinction, la « Coupe Mussolini ». La décision provoque un scandale diplomatique. La France, les États-Unis et la Grande-Bretagne quittent la Mostra en colère.

En juin 1939, la France, soutenue par plusieurs pays producteurs de films, les États-Unis en tête, décide de lancer son propre festival pour contrer Venise. Même si les intentions géopolitiques de ce contre-festival ne sont pas explicitement formulées, il s’agit bien d’organiser une riposte culturelle à l’axe Rome-Berlin. Parmi les villes pressenties pour accueillir la manifestation française figurent Biarritz et Alger. C’est finalement Cannes, « perle de l’Azur », qui est choisie, principalement pour ses capacités hôtelières.

La première édition du Festival de Cannes devait se tenir en septembre 1939, en même temps que la Mostra de Venise. Hollywood avait déjà envoyé un bateau rempli de stars vers la Riviera française quand les troupes allemandes pénètrent en Pologne. Demi-tour pour Clark Gable, Judy Garland, Spencer Tracy et les autres. La guerre est déclarée, le festival annulé. Il faut attendre la Libération et septembre 1946 pour que la première édition ait enfin lieu.

Le contexte historique qui a conditionné la naissance du Festival de Cannes n’a évidemment rien à voir, mécaniquement, avec l’état du monde d’aujourd’hui. Mais il faudrait être naïf pour croire que la poussée des partis populistes et xénophobes en Europe n’aura aucune incidence sur la mécanique si bien huilée de la montée des marches.

Le cinéma face à Bolloré

En France, l’offensive des députés d’extrême droite contre l’audiovisuel public tétanise une profession déjà fragilisée par les coupes budgétaires. Dans le même temps, le pouvoir du milliardaire Vincent Bolloré, actionnaire de référence du groupe Canal+, lequel finance une large part du cinéma français, ne cesse de s’étendre. Le groupe a acquis 34 % du capital d’UGC, troisième grand réseau de salles de cinéma françaises, avec la possibilité de prendre le contrôle total de l’entreprise à partir de 2028.

Pour la première fois, plusieurs professionnels du cinéma ont décidé de dénoncer publiquement cette mainmise. Dans une tribune publiée le jour de l’ouverture du Festival de Cannes par Libération, ils fustigent les visées de Vincent Bolloré. « Derrière son costume d’homme d’affaires, le milliardaire ne cache pas qu’il mène un “projet civilisationnel” réactionnaire d’extrême droite, à travers ses chaînes de télé, comme CNews, et ses maisons d’édition », écrivent-ils. « Si l’influence de cette offensive idéologique sur le contenu des films a été pour le moment discrète, nous ne nous faisons pas d’illusion : ça ne durera pas », notent-ils encore.

Cette mobilisation tardive des professionnels du cinéma n’aurait sans doute pas pris cette ampleur sans l’affaire Grasset, maison d’édition du groupe Hachette, elle aussi contrôlée par Vincent Bolloré. En limogeant son PDG, Olivier Nora, le milliardaire a provoqué le départ de plusieurs auteurs publiés par Grasset. Quand on sait que l’une des origines de la crise est l’arrivée de Boualem Sansal, débauché de chez Gallimard, on peut se consoler en se disant que l’écrivain de Boumerdès peut, involontairement, déclencher des initiatives salutaires.

L’histoire comme dérivatif

Une drôle d’ambiance flottait hier à la Plage des Palmes, lors de la fête d’ouverture de cette 79e édition. Prudence des uns, méfiance des autres. Certains reprochent au Festival de Cannes de rester « neutre » face à la montée des périls. D’autres estiment que la programmation de cette année, avec ses films politiques, ses fresques historiques et ses documentaires, constitue la seule réponse intelligente à l’offensive de l’extrême droite.

Le critique Jean-Michel Frodon estime pour sa part que « les conflits les plus à vif sont très peu représentés à Cannes, sans parler de l’invisibilisation de la catastrophe environnementale, qui ne ralentit pas quand les bombes tombent sur Naatiyé (au Sud-Liban) ou Kharkiv (nord-est de l’Ukraine), que les colons sionistes assassinent en Cisjordanie, que les Congolais et les Soudanais crèvent par milliers dans l’indifférence générale », écrit-il dans le journal en ligne Slate.

Le délégué général Thierry Frémaux préfère, lui, parler de films « intelligents ». Des documentaires qui auscultent l’état du monde, des fresques historiques qui revisitent les heures sombres du siècle dernier, la Résistance, Vichy, la guerre d’Espagne ou la figure du général de Gaulle. « C’est une façon de ramener l’Histoire au présent », a-t-il résumé d’une manière on ne peut plus diplomatique.

Ce dérivatif par l’histoire suffira-t-il à alerter sur le retour des vents mauvais et à réconcilier tout le monde ? De tous les festivals internationaux consacrés au cinéma, Cannes reste incontestablement le plus grand et le plus prestigieux. Aucun autre festival ne suscite autant d’intérêt, d’excitation et de surveillance dans le monde. « Un roc, un repère dans la tempête » ? Certes. Mais jamais ce roc n’a paru aussi vulnérable que cette année.

Deux maknines d’Alger à Cannes

Et l’Algérie dans tout ça ? Elle est presque absente de la manifestation, contrairement aux Palestiniens, Égyptiens, Marocains, Tunisiens, Irakiens ou Saoudiens, venus en force dans ce marché mondial du film pour se montrer, vendre, réseauter et se faire entendre.

En cherchant bien, on trouve pourtant un court métrage estampillé algérien dans le programme de La Semaine de la Critique. À quoi rêvent les Maknines, de Sarra Ryma, raconte l’errance de deux jeunes Algériens qui s’apprêtent à tout quitter pour traverser la Méditerranée. Le film est présenté en compétition court métrage et en première mondiale.

La biographie publiée par La Semaine de la Critique présente Sarra Ryma comme une réalisatrice queer franco-algérienne dont le cinéma explore l’intersectionnalité, la migration, l’amour, la vulnérabilité et la solitude. Elle situe son travail à la croisée de l’intime et du politique, entre les corps marginalisés, les trajectoires d’exil, les amours empêchées et la mélancolie arabe.

Pour ce film comme pour les autres, on jugera sur pièce. Mais on peut d’ores et déjà se réjouir pour ses deux jeunes comédiens, Slimane Slimi et Aymen Tighiouart, qui ont réussi à décrocher un visa de très court séjour pour venir à Cannes et découvrir le film dans lequel ils jouent, en même temps que des centaines d’accrédités venus du monde entier. Deux maknines d’Alger posés, pour quelques jours, sur la branche la plus exposée du cinéma mondial.