Le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook et son jury ont bien fait leur travail. Le palmarès du 79e Festival de Cannes nous va à ravir. Il a récompensé des films qui, chacun à leur manière, regardent l’époque sans chercher à l’adoucir.
La Palme d’or revient au Roumain Cristian Mungiu pour Fjord, un film inspiré de faits réels. Avec cette consécration, Cristian Mungiu accède au petit club des cinéastes ayant reçu deux fois la Palme d’or. La première, il l’avait obtenue en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours.
Ceux qui ont suivi le journal d’Un envoyé spécial algérien à Cannes avaient noté qu’une place importante avait été consacrée à Fjord, film secouant qui se déroule en Norvège. L’arrivée d’une famille roumaine dans un petit village perdu dans la neige suscite d’abord la sympathie de ses habitants, puis la méfiance, avant de dégénérer en croisade. Parce qu’elle est traditionnelle et religieuse, cette famille est taxée d’intégrisme par le camp progressiste, qui se mobilise pour lui retirer la garde de ses cinq enfants. Si tout le monde a salué l’impeccable réalisation du film, son sujet a divisé la critique à Cannes.
La Palme d’or de l’absurdité revient, elle, au magazine Les Inrockuptibles, détenu par le « milliardaire de gauche » Mathieu Pigasse, pour qui le film de Mungiu serait un « Pascal Praud movie », en référence à l’animateur d’une chaîne info d’extrême droite détenue par le milliardaire tradi Vincent Bolloré. Mon Dieu, gardez-moi de nos amis de gauche. Quant à nos ennemis de droite extrême, on s’en charge.
Enfin, pas trop. Personne, lors de la cérémonie de clôture, n’a osé critiquer l’offensive de l’extrême droite contre les médias publics et les subventions culturelles. L’affaire « Zapper Bolloré » n’a été évoquée ni par les stars honorées ni par les primés montés sur scène.
Xavier Dolan citant Mahmoud Darwich, le Liban de nouveau détruit, les tristes réalités lointaines avaient toutefois trouvé une petite place dans cette tribune, tenue de composer entre la gravité du moment et le glamour permanent de Cannes.
Des intellectuels dans la guerre
Le Grand Prix a été remporté par le Russe Andreï Zviaguintsev pour Minotaure. En recevant ce prix tout aussi mérité, le cinéaste exilé, qui a tourné son film en Lettonie, a rappelé en russe que « des millions de gens de part et d’autre de la ligne de front » entre la Russie et l’Ukraine ne rêvent que d’une chose : que les massacres cessent.
En adaptant La Femme infidèle, film français de Claude Chabrol sorti en 1969, soit un polar sombre où un mari trompé assassine l’amant de sa femme, et en le situant dans la Russie d’aujourd’hui, Minotaure scrute un pays, une époque et un monde qui perd ses repères. C’est un grand film, évidemment contre les « opérations spéciales » de Poutine en Ukraine et leurs conséquences sur la société russe, mais qui ne cède jamais au manichéisme ni à la condamnation facile. Une fois de plus, un pas de côté pertinent pour éclairer un présent brouillé.
Que peuvent faire les artistes et les écrivains face à la folie des guerres ? Que valent leurs engagements, mais aussi leurs silences, leurs prudences et leurs arrangements avec l’histoire ? On aurait aimé que Cannes rouvre ce débat en retenant L’Arabe de Malek Bensmail, adapté du roman de Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, lui-même relecture de L’Étranger de Camus. Le film aurait permis de déplacer la question, non pas seulement vers l’engagement de Camus pendant la guerre d’indépendance algérienne, mais vers ce que son œuvre a longtemps laissé hors champ, et vers ce que sa relecture contemporaine par Daoud reconduit, conteste ou complique à son tour. Force est de constater que ni la France ni l’Algérie ne sont pressées de montrer ce film, qui continue loin de nous sa tournée mondiale, de Rotterdam à Moscou.
Cette année à Cannes, deux grands écrivains confrontés aux grands bouleversements du XXe siècle étaient aussi présents dans la compétition. Dans Fatherland, du Polonais Paweł Pawlikowski, un écrivain allemand, lui aussi prix Nobel de littérature, revient dans son pays natal ravagé par la guerre et coupé en deux. Il est sommé par les deux puissances de dire du mal du camp adverse.
Dans La Bola negra, film à gros budget réalisé par les Espagnols Javier Ambrossi et Javier Calvo sur la guerre civile espagnole, le poète Federico García Lorca, tué par les fascistes, revient tel un fantôme hanter la conscience d’une Europe prête à replonger dans le noir. Les deux films ont reçu le Prix de la mise en scène. Grandement mérité, une fois de plus.
Des films intelligents
Peut-on composer avec le fascisme, au nom de sa propre survie et de celle de sa famille, sans trop s’abîmer ? Le Français Emmanuel Marre adapte au cinéma les correspondances de son grand-père pendant l’Occupation dans le très efficace Notre Salut, récompensé par le Prix du scénario.
La belle fable humaniste et optimiste du Japonais Ryusuke Hamaguchi, Soudain, tournée en France, a valu à ses deux excellentes comédiennes, Virginie Efira et Tao Okamoto, le prix d’interprétation féminine.
Autre prix ex æquo : celui attribué aux comédiens du film Coward, du Belge Lukas Dhont, une histoire d’amour entre deux jeunes soldats dans les tranchées pendant la Première Guerre mondiale. Ce film, trop esthétisant à défaut d’être vraiment intéressant, signale une présence particulièrement visible de l’homosexualité dans les différentes sélections cannoises de cette année.
Subjectivement, on aurait préféré, et de loin, que le prix d’interprétation masculine aille à Javier Bardem, impeccable dans L’Être aimé de son compatriote Rodrigo Sorogoyen. Il y joue le rôle d’un cinéaste mondialement connu qui revient en Espagne pour tourner son nouveau film avec, dans le rôle principal, une jeune actrice inconnue : sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans.
Les conflits familiaux comme métaphore de la décomposition-recomposition du monde : voilà l’autre thème récurrent de cette 79e édition de Cannes.
Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes, avait promis « des films intelligents » pour nous aider à comprendre les dangers imminents qui menacent le monde, ou du moins la partie du monde encore épargnée par les guerres et la misère. Le moins que l’on puisse dire est que ce n’étaient pas des paroles en l’air.
Un seul regret néanmoins : Pedro Almodóvar repart une fois de plus bredouille de Cannes, alors que son dernier opus, Autofiction, est d’une beauté et d’une intensité devenues rares dans le cinéma introspectif, un genre qui peut vite virer à l’autoportrait complaisant. Ce qui est loin d’être le cas ici. Pour se consoler, on précisera que l’immense cinéaste de 76 ans n’est pas venu tout à fait pour rien à Cannes, puisqu’il est le producteur de La Bola negra, primé par le jury et acclamé par le public.
De Cannes à Béjaïa
L’année prochaine à Cannes ? Je suppose que si l’on répond inchallah, on risque sérieusement d’avoir des problèmes dans cette petite ville balnéaire qui, d’élection en élection, oscille entre droite extrême et extrême droite.
Nous ne terminerons pas cette couverture cannoise sans passer par la case excuses plates et justifications gazeuses. Car, oui, avouons-le, nous avons commis quelques impairs, sans doute à cause des journées chargées et des nuits sans sommeil. Mea culpa donc.
Nous avons par exemple oublié de citer, parmi les Algériens présents à Cannes cette année, la documentariste Lina Soualem, qui tient à sa triple culture et appartenance algérienne, palestinienne et française. Lina Soualem était présente en tant que membre du jury de l’Œil d’or, qui récompense le meilleur film documentaire toutes sélections cannoises confondues.
Le jury a récompensé le film Viendra la révolution, de l’Iranienne Pegah Ahangarani, projeté hors compétition dans la sélection officielle et hélas pas vu.
« À travers cinq portraits de proches et de mentors, cinq expressions de résistance, Pegah Ahangarani esquisse le récit de sa vie. Puisant dans des archives personnelles, des vidéos familiales, des images de manifestations de rue, des journaux et des voix enregistrées, elle retrace plus de quarante ans d’histoire de l’Iran. Dès les premiers jours de 1979 jusqu’à la guerre qui a débuté en 2026, elle assemble des souvenirs intimes et collectifs pour dresser le portrait d’un pays façonné par la répression politique et porté par l’espoir constant d’une révolution », précise le communiqué du jury.
Nous n’avons pas non plus signalé la présence du comédien Sélim Kechiouche dans le jury des courts-métrages, rencontré à la projection d’À quoi rêvent les Maknines de sa double compatriote Sarra Ryma. L’acteur continue à chercher des financements pour réaliser un long-métrage adapté d’un roman de Yasmina Khadra.
Nous n’avons pas dit un mot non plus sur la conférence donnée au stand Région Sud par le réalisateur Hassan Ferhani, à l’occasion de la sortie de son dernier film, Alea Jacarandas.
D’après un autre Algérien qui ne veut pas être cité, le film de Hassan Ferhani fera sa première algérienne dans le cadre des Rencontres cinématographiques de Béjaïa. Peut-être en ouverture. Une édition qui s’annonce riche en films algériens. Sont pressentis les derniers films d’Amine Sidi-Boumediene, Rabah Ameur-Zaïmeche et Malek Bensmail.
Mais tant que les films n’ont pas reçu leur « visa culturel », les organisateurs de ce rendez-vous incontournable des cinéphiles d’Algérie préfèrent garder le silence. Rendez-vous fin septembre.