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Cannes 79, journal d’un envoyé spécial algérien : le maknine qui ne pouvait pas chanter, 7/8

Présenté à Cannes par la Semaine de la Critique, À quoi rêvent les Maknines raconte deux jeunes Algérois rêvant d’exil et de rap. Mais c’est surtout ce que le film tait, coupe ou suggère qui révèle l’état du cinéma algérien face au genre : un art qui avance souvent en rasant les murs, mais qui trouve parfois, dans le détour, une forme d’intelligence.


À quoi rêvent les Maknines, de Sarra Ryma, suit deux jeunes Algérois entre amitié, désir d’ailleurs et économie clandestine des chardonnerets chanteurs. Photo DR.

Qu’est-ce qu’on fait d’un maknine qui ne chante pas ? On le noie ? On ouvre la cage et on le laisse se débrouiller seul ? On l’offre à un vieil oncle sourd et muet ?

Et qu’est-ce qu’on fait du premier court-métrage de la Franco-Algérienne Sarra Ryma, À quoi rêvent les Maknines, tourné à Alger, découvert à Cannes et sélectionné par la Semaine de la Critique ? On le passe à la moulinette de la critique classique, comme tous les films venus du monde entier, ou on lui fout la paix parce que, précisément, on sait d’où il vient ?

On opte pour la seconde option. Et l’on va tenter d’expliquer pourquoi.

De quoi s’agit-il d’abord ? Kacim et Malek, deux jeunes amis d’Alger, s’affairent à vendre des maknines pour réunir l’argent nécessaire à leur traversée clandestine de la Méditerranée. Leur rêve : enregistrer un album de rap à Marseille et accéder à la notoriété. Pour arriver à leurs fins, Hasni les aide beaucoup. Hasni, c’est leur maknine à eux. Il chante tellement bien qu’il gagne tous les matchs organisés clandestinement, dans les caves du vieil Alger, entre chardonnerets chanteurs.

La veille du départ, la mort dans l’âme, les deux vingtenaires vendent aux enchères le précieux oiseau. Mais quand arrive le moment d’embarquer, l’un des deux renonce à la harga.

Ce que le film ne peut pas dire

Toute la dramaturgie du film est censée reposer sur cette séparation, sur ce déchirement. À l’origine, les deux amis étaient un peu plus que des amis, avec une scène charnelle plus ou moins explicite. Ensuite, pour que le film puisse être tourné à Alger, cette scène a été sacrifiée et l’amitié particulière seulement suggérée. Finalement, pour ne pas mettre en situation délicate l’équipe algérienne, et plus particulièrement ses deux comédiens, la réalisatrice a consenti à « dévitaliser » son propos original. Ce sera donc deux potes. Point barre.

Mis à part le critique Samir Ardjoum, d’El-Watan, qui assure avoir perçu dans le film un furtif regard amoureux entre les deux garçons, on ne peut pas dire que À quoi rêvent les Maknines soit autre chose qu’un énième film sur les harragas.

La jeune Sarra Ryma vient du monde du clip et de la publicité, et cela se voit dans le film. Elle se définit comme une « réalisatrice queer franco-algérienne, qui explore des récits traversés par l’intersectionnalité, la migration, l’amour, la vulnérabilité et la solitude ». Cela, en revanche, et hélas, ne se ressent presque pas dans sa première fiction.

Le soir de la projection officielle de À quoi rêvent les Maknines, à la salle Miramar, on a vu débarquer deux membres de la mini-délégation du ministère de la Culture, dépêchés à la dernière minute. Ces deux-là, on aurait aimé les voir lors des journées consacrées à la guerre contre le Liban, en solidarité avec les cinéastes de Palestine, ou lors de l’hommage émouvant rendu à l’acteur Mohamed Bakri, où l’Algérie — à l’instar du Maroc, d’ailleurs — a brillé par son absence.

La seule présence des officiels algériens à la projection de À quoi rêvent les Maknines nous oblige à ranger dans notre sac de festivalier nos velléités de critique pour prendre la seule décision qui vaille : foutre la paix à ce film et à sa réalisatrice. Non sans saluer, au passage, la bonne prestation de ses deux comédiens, Slimane Slimi et Aymen Tighiouart.

Le genre dans le cinéma algérien

Ce petit film permet néanmoins d’ouvrir un grand dossier : le genre dans le cinéma algérien.

Pour donner une visibilité aux gays algériens, Nadir Moknèche (Viva Laldjérie, Délice Paloma) a dû passer par les circuits de production français, allant, pour « amortir » le choc, jusqu’à faire parler en français ses personnages algérois.

Les vieux de la vieille se souviennent que, dans son ouvrage autoédité En attendant Omar Gatlato, l’essayiste Wassyla Tamzali avait secoué Merzak Allouache en lui posant frontalement la question de la sexualité du héros de son premier film. Ce jeune Omar, qui n’arrête pas de parler à ses amis d’une fille dont il serait tombé amoureux rien qu’en écoutant sa voix enregistrée sur une cassette, et qui se dérobe le jour où elle lui donne enfin rendez-vous, ne serait-il pas un peu… ?

Hypothèse rejetée catégoriquement par Merzak Allouache à l’époque. Le cinéaste rétorquait que le geste de Omar-le-Viril, archétype du populo, illustrait plutôt la séparation des sexes imposée par une société conservatrice.

C’est pourtant ce même Merzak Allouache qui aura le courage, des décennies après Omar Gatlato, d’aborder le thème des minorités sexuelles. D’abord en France avec Chouchou, comédie tonitruante et émouvante dans le milieu des travestis algériens exilés. En Algérie, il opte pour un registre plus grave. Dans l’une des cinq histoires de son très sombre film Les Terrasses — 2013 —, une lesbienne se donne la mort par dépit amoureux et pour échapper aux injonctions de la société. Il n’est peut-être pas inutile de préciser que la jeune femme en question est sourde et muette.

Plus emblématique de l’époque actuelle encore, cette scène de son dernier film, Première Ligne — 2025 —, qui met en scène les retrouvailles, après des années, de deux hommes. Un dialogue laisse clairement supposer qu’ils furent amants avant de se soumettre à une vie hétéronormée.

Quand on pose la question aux acteurs de cette séquence, ils commencent d’abord par réfuter cette interprétation, comme si le metteur en scène ne leur avait pas explicité la nature de la scène. Puis ils nuancent leurs propos, en disant que ce n’est qu’une « possibilité » parmi tant d’autres. « Peut-être étaient-ils dealers dans le passé ? »

On notera qu’en Algérie, mieux vaut encore jouer un dealer qu’un bisexuel.

Le tabou des tabous, dans les milieux culturels algériens, n’est pas tant d’être gay que de l’affirmer. C’est ainsi que le grand cinéaste égyptien Yousry Nasrallah, invité au Festival du cinéma arabe d’Oran, a été désinvité à la dernière minute après qu’un fonctionnaire du ministère de la Culture eut exhumé une interview dans laquelle le cinéaste prenait la défense des combats menés par les militants LGBT arabes.

Nobody is perfect

C’est dans ce contexte de moralisme strict et de censure institutionnalisée que déboule le tonitruant premier long-métrage de Yacine Bouaziz, Poupeya, comédie faussement légère qui aborde, entre autres, le thème du genre en prenant soin de ne heurter aucune sensibilité.

Un mari macho qui se fait casser la gueule par sa femme. Un jeune homme enlevé par des intégristes lubriques et contraint par eux de porter une robe durant toute la moitié du film. Des filles qui ressemblent à des garçons, et vice versa. Certes, à la fin de Poupeya, comme s’il était effrayé par ses propres audaces, Yacine Bouaziz s’emploie, parfois de manière poussive, à refermer l’une après l’autre toutes les vannes de son incroyable insolence. Pour que la morale soit sauve ? Pour sauver son film des griffes de la censure ?

Le succès du film, lors de sa tournée dans les festivals nationaux, lui donne hélas raison. Le jeune réalisateur a trouvé l’équilibre fragile entre compromis et compromissions. Quand on se souvient du shitstorm subi par le pauvre Merwane Guerouabi après un sketch où il s’était travesti en femme, on comprend les sacrifices calculés de Yacine Bouaziz.

Toutes proportions gardées, on peut comparer la comédie tonitruante de Yacine Bouaziz au grand classique de la comédie hollywoodienne des années 1950, Some Like It HotCertains l’aiment chaud — de Billy Wilder, qui sut échapper aux sentences impitoyables des ligues de censure de l’Amérique puritaine.

Deux musiciens — Tony Curtis et Jack Lemmon —, on ne peut plus hétéros, sont contraints de se déguiser en femmes pour se fondre dans un orchestre féminin — inoubliable Marilyn Monroe en chanteuse alcoolique — et échapper ainsi à des gangsters mafieux. Il n’y a aucun personnage déclaré homosexuel dans la comédie de Billy Wilder. Il n’empêche : le film ne parle que de ça, jusqu’à sa réplique finale devenue culte : « Nobody is perfect. » Personne n’est parfait.

Le film de Yacine Bouaziz n’est pas parfait, on l’a déjà dit. Mais on peut d’ores et déjà le ranger, avec Hassan Terro de Rouiched et Mohamed Lakhdar-Hamina — 1968 — et Les Folles Années du twist de Mahmoud Zemmouri — 1983 —, dans la précieuse catégorie des comédies populaires qui ont su trouver le moyen de contourner intelligemment la censure pour rencontrer leur public.