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Cannes 79, journal d’un envoyé spécial algérien : l’exil et les royaumes perdus, 3/8

À Cannes, l’exil traverse les films comme une blessure et une promesse. De Pawlikowski à Balagov, de Farhadi à Sofia Djama, il déplace les cinéastes, leurs langues et leurs pays intérieurs. Mais il révèle aussi une inquiétude plus proche de nous : que devient un cinéma quand il ne peut plus se tourner sur sa propre terre, et que perd-il quand son pays devient décor absent ?


Image en noir et blanc de Fatherland de Paweł Pawlikowski, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026.
Dans Fatherland, Paweł Pawlikowski revient aux fantômes européens de l’exil, entre ruines allemandes et fidélités impossibles. Photo/Agata Grzybowska / Festival de Cannes

L’exil, le réalisateur Paweł Pawlikowski l’a subi très jeune. En 1971, sa mère, professeure d’anglais à l’université de Varsovie, décide de passer à l’Ouest, comme on disait à l’époque de la Guerre froide. Elle laisse derrière elle son mari médecin, qui a fait le choix de rester au pays, et entraîne dans sa fuite son fils, le jeune Paweł, alors âgé de 14 ans.

Un demi-siècle plus tard, Paweł Pawlikowski retrouve sa Pologne natale. On lui doit, entre autres films, le très beau Cold War, histoire d’amour contrariée par le déchirement entre bloc communiste et Occident, en partie inspirée par la vie de ses parents. Présenté à Cannes en 2018, le film, tourné dans un noir et blanc somptueux, obtiendra le prix de la mise en scène.

Fatherland, présenté en compétition officielle, marque le retour de Paweł Pawlikowski après huit ans d’absence. Même traitement stylistique de l’image, avec le grand directeur de la photographie Lukasz Zal. Même noir et blanc. Et, une fois de plus, pour clore sa trilogie sur l’Europe déchirée par la Seconde Guerre mondiale, entamée en 2014 avec Ida, une réflexion sur les conséquences de l’exil forcé.

Cette fois, Pawlikowski suit le grand écrivain allemand Thomas Mann, prix Nobel de littérature, de retour dans son pays natal après de longues années d’exil. En 1949, l’Allemagne n’est plus qu’un champ de ruines, coupé en deux territoires sous tutelle des deux puissances rivales. Accompagné de sa fille, Thomas Mann revient à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Goethe.

Entre Francfort, où naquit Goethe, et Weimar, où il mourut, Thomas Mann décide de se rendre dans les deux villes, désormais séparées par le rideau de fer. Les deux puissances se disputent l’auteur de La Montagne magique, sommé de choisir son camp. Pendant ce temps, son fils se suicide et sa fille dépérit.

On nous avait promis des drames historiques en écho à la montée des partis d’extrême droite. Fatherland fait aussi écho à d’autres petits malheurs contemporains, ceux des artistes et des écrivains du « Sud global » qui, pour un peu plus de paix, un peu plus de justice ou de confort matériel, se retrouvent parfois sommés de composer avec des courants politiques ouvertement hostiles à leurs pays d’origine.

Confitures caucasiennes et confusion des genres

À Cannes, on peut faire des progrès considérables en histoire-géo. C’est ici, en 2018, entre un premier film renversant, Tesnota. Une vie à l’étroit, et la rencontre de son très jeune auteur, Kantemir Balagov, élève du grand cinéaste russe Alexandre Sokourov, qu’on a appris l’existence de nos frères kabardes et de la ville de Naltchik, capitale de la République de Kabardino-Balkarie, dans le Caucase du Nord.

Un deuxième film, inspiré des écrits de l’écrivaine Svetlana Alexievitch, Une grande fille, dont l’action se déroulait en hiver dans un Leningrad décimé par la famine et les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, avait été l’occasion de retrouver à Cannes le jeune metteur en scène aux bras tatoués. Entre deux coupes de champagne, on avait pu évoquer avec lui les us et coutumes musulmanes de ces contrées lointaines dont on ne sait pas grand-chose.

Depuis l’invasion de l’Ukraine, Kantemir Balagov, opposé à la politique de Vladimir Poutine, a choisi l’exil aux États-Unis. Il revient cette année avec un troisième film, qui a fait l’ouverture de la Quinzaine des cinéastes, Butterfly Jam, dont l’action se passe dans la communauté tcherkesse du New Jersey.

Qui sont les Tcherkesses, ô Kantemir Balagov ? Ce sont des Circassiens qui se nomment eux-mêmes Adyguéens et forment un autre peuple du nord-ouest du Caucase. Entre les Tcherkesses et les Kabardes, on se perd un peu. On aurait tendance à les confondre, surtout en fin de soirée. Mais on peut supposer que ni les Tcherkesses ni les Kabardes ne sont en mesure de faire la différence entre un Chaoui et un Kabyle. Ce n’est donc pas si grave.

Produit par des fonds européens, avec des intérieurs tournés en France, ce troisième film de Kantemir Balagov se rapproche de l’univers des premiers films de James Gray, notamment Little Odessa, en un peu moins bien, pour être honnête.

L’équipe de Fatherland sur le tapis rouge du 79e Festival de Cannes, jeudi 14 mai 2026. Le film de Paweł Pawlikowski inscrit l’exil de Thomas Mann dans une Europe divisée et interroge la condition contemporaine des auteurs déplacés. Photo : Millie Turner/Invision/AP.

Auteurs délocalisés

En délocalisant son cinéma, Kantemir Balagov a perdu une partie de sa vitalité et de son originalité. Dans le genre, il s’en sort pourtant beaucoup mieux que l’Iranien Asghar Farhadi, qui déçoit énormément avec Histoires parallèles, tourné à Paris avec toutes les stars du cinéma hexagonal, ou presque.

Ce n’est pas la première fois que le réalisateur de Téhéran tourne en dehors de son pays. L’auteur des magnifiques Une séparation, en 2010, et Un héros, en 2021, avait déjà tenté un film français avec Tahar Rahim, Le passé, en 2013, puis un film espagnol avec Penélope Cruz et Javier Bardem. L’un comme l’autre étaient peu convaincants, malgré leurs castings hyper-étoilés.

Il ne faut pourtant pas généraliser. Les meilleurs films de l’âge d’or hollywoodien ont été réalisés par des exilés politiques, certains parlant à peine anglais, pour la plupart des juifs d’Europe centrale fuyant l’antisémitisme des fascistes triomphants. L’exil n’affaiblit pas toujours les cinéastes. Il peut aussi leur donner une langue, une urgence, une forme.

De toutes les stars françaises présentes dans Histoires parallèles — Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney —, le seul qui tire vraiment son épingle du jeu est le jeune Franco-Tunisien Adam Bessa. Depuis Les Bienheureux, de l’Algérienne Sofia Djama, il ne cesse de nous étonner en bien.

Après des années de travail et de crises, Sofia Djama tourne enfin son deuxième long-métrage. Pas en Algérie, où le scénario de Jeudi moins quart n’a obtenu ni aides ni autorisation de tournage. Ce sera donc un film français, entièrement tourné en France. À ses risques et périls.