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Cannes 79, journal d’un envoyé spécial algérien : Travolta Gatlato, la fièvre de la rejla, 4/8

À Cannes, une journée trop pleine fait basculer la chronique de la gravité des films à la mémoire populaire. De Hamaguchi au pavillon palestinien, puis de Travolta à Omar Gatlato, le cinéma devient davantage un refuge, une dette et une manière algérienne de reconnaître ses grands frères.


Le Festival de Cannes 79 vu depuis un regard algérien, entre John Travolta, Omar Gatlato, Boualem Benani, Poupeya et la mémoire populaire du cinéma algérien.
À Cannes, John Travolta retrouve les honneurs et les regards. Dans cette chronique algérienne, son apparition réveille une autre mémoire populaire : celle d’Omar Gatlato, grand frère de cinéma d’une génération. AP Photo/Andreea Alexandru.

Deux films intenses le matin, une rencontre très intéressante l’après-midi, le moral à plat en fin de journée. Les bonnes moissons ne produisent pas toujours les bonnes humeurs.

Petit-déjeuner avalé presque sous la douche pour gagner du temps et ne pas rater la projection de 8 h 30. Ryūsuke Hamaguchi est un grand cinéaste, on le sait depuis le percutant et inoubliable Drive My Car, Prix du scénario à Cannes en 2021. Avec Soudain, le meilleur film de la sélection officielle à ce jour, on peut légitimement décréter que ce démiurge de 47 ans est le nouveau maître du cinéma japonais.

Tourné dans un véritable Ehpad de la région parisienne, ce film produit par la France, le Japon, l’Allemagne et la Belgique est l’adaptation d’un livre sur la relation épistolaire entre Maoko Miyano, philosophe atteinte d’un cancer du sein en phase terminale, et l’anthropologue Maho Isono. Dans le film, une dramaturge japonaise en tournée à Paris, elle aussi atteinte d’un cancer, échange avec la directrice d’une résidence pour personnes âgées.

Comment donner un sens à la vie quand elle se dérobe ? Comment rendre à la mort toute sa légèreté pour qu’elle ne nous empoisonne pas l’existence ? Porté par deux grandes comédiennes, la Belge Virginie Efira et la Japonaise Tao Okamoto, ce film fleuve de 3 h 16, qui joint le geste à la parole par ses longs plans et ses longues conversations, est une ode à l’humanisme, à l’intelligence, à la bonté, s’il est encore permis d’utiliser ce mot en ces temps où le cynisme triomphe sur tous les fronts.

Une autre comédienne, la Française Léa Seydoux, pourrait elle aussi prétendre au prix d’interprétation féminine. Elle est remarquable de justesse dans Gentle Monster, réalisé par l’Autrichienne Marie Kreutzer, thriller efficace et glaçant sur la pédocriminalité dans les milieux bourgeois.

Croire encore à la fiction

Après ces deux films intenses et perturbants, il fallait pourtant repartir, ne pas trop tarder, rejoindre les rencontres organisées par le pavillon palestinien. Il fallait affronter le soleil qui cogne comme un damné et les bourrasques qui font danser le hula-hoop aux palmiers.

« Faut-il boycotter la culture ? » Les débats sur les mérites et les limites du BDS, le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions, étaient sereins et souvent très éclairants. Quel contraste avec l’hystérisation à laquelle les médias dominants nous ont habitués dès que le sujet est abordé. Lyna Soualem, Rashid Masharawi, Abdallah Al-Khatib étaient présents, ainsi que plusieurs jeunes cinéastes de la diaspora palestinienne.

Sentiments de lassitude et d’impuissance mêlés. Il fallait néanmoins marquer le coup, commémorer le jour de la Nakba. Que peut faire le cinéma pour changer le monde ? Rien, peut-être. Mais à Cannes, tout le monde voudrait croire encore à la possibilité d’une rédemption par l’art. Croire qu’un film capable d’alerter sur les dangers qui nous menacent peut nous sauver la vie et réparer nos traumatismes. Qu’est-ce qu’on aimerait croire à cette fiction.

Soudain, une envie forte de légèreté. Se réfugier dans un film qui assume le déni de vérité, une fantaisie, un nanar, une comédie, tout ce qui pourrait nous faire oublier le réel.

L’avion comme refuge

Petit film sans prétention, Vol de nuit pour Los Angeles fait un peu plus que cela. Il nous invite à trouver refuge dans les souvenirs de notre enfance. Premier film écrit et réalisé par John Travolta, il raconte sa passion pour les avions quand il était gamin, au début des années 1960. Pour une fois, on peut oser dire qu’avant, c’était mieux, sans se faire traiter de passéiste.

Âge d’or de l’aviation civile. Les appareils étaient plus beaux, plus confortables, les portes des cockpits n’étaient pas verrouillées, les plats servis étaient chauds, on pouvait encore fumer en plein vol, et les compagnies aériennes avaient plus de considération pour les voyageurs.

Rencontrer pour de vrai John Travolta était un moment émouvant, surtout que l’acteur de 72 ans nous fait l’honneur d’être plutôt bien conservé. Travolta, c’est la star de notre enfance, le grand frère idéal auquel on pouvait s’identifier, le prolo qui s’éclatait le week-end dans les boîtes de nuit sur de la musique disco.

Si Saturday Night Fever, de John Badham, a tant marqué le monde en 1977, c’est parce que le personnage de Tony Manero, incarné par John Travolta, nous rassurait sur un point essentiel : les riches pouvaient tout avoir, mais ils n’avaient pas le monopole du bonheur et de la joie de vivre.

Les grands frères de cinéma

On a suivi les déhanchés de Travolta dans le mythique Grease, aux côtés d’Olivia Newton-John, puis il nous a accompagnés jusqu’à l’adolescence avec Blow Out, de Brian De Palma, en 1981. Autant de films qu’on pouvait voir dans les salles de cinéma d’Alger. Ensuite, on l’a perdu de vue. Il a fallu attendre des années avant de le retrouver dans Pulp Fiction, de Quentin Tarantino, Palme d’or en 1994, le film qui ressuscite la star emblématique et lui rend l’hommage qu’elle mérite.

Tony Manero et Omar Gatlato, nos deux repères, nos deux grands frères. Tony Gatlato et Omar Manero. Longtemps, on les a associés. De Los Angeles à Bab El-Oued, en passant par New York, Cannes et Naples, il était évident que ces deux-là étaient frères.

Justement, cette année marque le cinquantenaire de Omar Gatlato, le premier film de Merzak Allouache, son chef-d’œuvre absolu. Sa restauration, en 2016, avait déjà confirmé combien ce film continuait de nous parler. Incontestablement, c’est l’un des grands trésors de la culture pop algérienne.

On aurait tant aimé, à cette occasion, célébrer son auteur, toujours en activité, que Dieu lui allonge la vie. Mais force est de constater que son dernier opus, Première ligne, est l’exact contraire de Omar Gatlato. En 1976, Allouache avait de l’empathie pour les gens du peuple, comme on dit. Un demi-siècle plus tard, on sent qu’il ne les aime plus. Pire, qu’il les méprise.

Tous les personnages qu’il convoque, le temps d’une journée sur une plage algéroise, sont caricaturés à l’extrême. Plus troublant encore, Merzak Allouache, qui a prouvé tout au long de sa riche carrière qu’il pouvait être un excellent directeur de comédiens, laisse ici ses acteurs s’embourber dans un cabotinage digne des pires feuilletons ramadanesques.

Boualem Benani dans Omar Gatlato de Merzak Allouache (1976).

Poupeya, la gratitude pop

En fait, l’hommage à Omar Gatlato et à son comédien emblématique Boualem Benani, 80 ans cette année, est venu d’ailleurs. Et ce n’est peut-être pas plus mal ainsi.

Dans son premier long-métrage, Poupeya, Yacine Bouaziz offre à Boualem Benani un rôle sur mesure. No spoil. Tout n’est pas parfait dans cette comédie faussement légère, on y reviendra. Mais le film a des qualités indéniables, dont la plus importante : il aime les personnages qu’il met en scène et nous les fait aimer, quelles que soient leurs tares et leurs défauts.

Poupeya, de Yacine Bouaziz, est à Boualem Benani ce que Pulp Fiction fut à John Travolta : un film qui ressuscite l’idole de notre jeunesse pour la remercier, comme il se doit, de tout le bien qu’elle nous a fait.