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Hassen Ferhani, le désert au milieu de la mer

Au Château d’If, Hassen Ferhani prolonge les thèmes qui traversent son cinéma : l’enfermement, l’exil, la mémoire des lieux et les vies entre deux rives. Autour de lui, la Saison Méditerranée 2026 fait de Marseille une scène pour plusieurs artistes algériens ou issus de la diaspora, de Zineb Sedira à Louisa Babari.


En attendant de découvrir son dernier film Alea Jacarandas, probablement lors des prochaines Rencontres cinématographiques de Béjaïa (26 septembre-1er octobre), une surprenante exposition à Marseille invite à s’immerger dans l’univers artistique et philosophique de Hassen Ferhani.

Remarqué et primé pour ses impeccables longs-métrages de création, entre documentaire et cinéma du réel — Dans ma tête un rond-point (2015) et 143, rue du désert (2019) —, le réalisateur poursuit par d’autres médiums l’exploration des espaces clos ou isolés.

Organisée dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, l’exposition intitulée Mon plus beau plan fixe revisite les films de l’auteur pour mieux épingler les questionnements qui les traversent. Regarder les corps assujettis à leurs décors, tendre l’oreille à la mémoire des lieux, imaginer les esprits et les souvenirs qui les hantent.

L’installation artistique a ceci d’étonnant : elle squatte un monument touristique a priori loin des préoccupations du cinéaste, le Château d’If, une forteresse médiévale située sur un petit îlot à quelques kilomètres des côtes de Marseille.

Parce que ce « château » a servi de lieu de détention dès les années 1580, l’écrivain Alexandre Dumas y a situé la prison du Comte de Monte-Cristo. Les 100 000 visiteurs par an qui prennent le bateau du Vieux-Port pour venir visiter le Château d’If le font essentiellement en hommage à ce personnage célèbre de la littérature française classique.

Le désert de Malika avec vue sur mer

Qu’allait donc faire notre cinéaste-plasticien dans ce lieu chargé de vieilles histoires et de lointaines fictions ?

Le dossier de presse précise que « l’exposition d’Hassen Ferhani au Château d’If s’inscrit dans le programme “Un artiste, un monument”, porté par le Centre des monuments nationaux. Cette initiative soutient la création contemporaine en invitant des artistes à investir des sites patrimoniaux à travers des œuvres éphémères pensées en résonance avec l’esprit des lieux et leur propre vision artistique ».

À ce cahier des charges, l’artiste algérois installé depuis dix ans à Marseille répond d’une manière on ne peut plus inspirée. Trois lieux, trois cachots éparpillés dans les deux tours du Château d’If, lui permettent d’interroger la notion de réclusion.

Dans la première pièce, on retrouve Malika, la vieille dame qui tient une improbable échoppe dans le film 143, rue du désert. Du film à l’installation, Malika quitte l’immensité du désert pour se retrouver au milieu de la mer, solaire et solitaire dans ces étendues, comme volontairement retirée du monde.

L’attachante vieille femme est morte dernièrement, au petit matin du 25 août, « sans souffrance », précise le réalisateur dans un post.

D’une étendue à l’autre, d’ici-bas à l’au-delà… La mort de Malika ne fait que renforcer la dimension spirituelle de l’installation artistique.

Dans une autre pièce, Hassen Ferhani propose une percée ibn-arabienne vers « l’imaginal », cet intermonde, musulman, entre le sensible et l’intelligible.

« Et si mon plus beau plan fixe n’était pas une image que j’ai filmée, mais une invitation à contempler un cadre, une fenêtre, une focale ? », se demande par ailleurs le réalisateur.

Deux fenêtres ouvertes sur la mer, deux directions opposées. À droite, au loin, Alger, la ville natale, la ville quittée ; à gauche, Marseille à portée de main, l’Europe comme idée de refuge, l’exil comme réclusion.

Le cachot est vide mais on entend des voix, des sons, des musiques, des fragments de discussions parfois, des rires et des soupirs, autant de signes de vie enregistrés ici et là-bas. L’artiste nous invite à créer nos propres images à partir de cette installation.

Pensées pour celles et ceux qui meurent en quittant une rive sans atteindre l’autre, ces voix disent aussi quelque chose de ceux qui survivent, parfois prisonniers à vie de cet entre-deux.

D’une rive à l’autre

Même procédé, tout aussi réussi, dans une autre pièce : cette fois, on entend des jeunes détenus de la prison de Marseille parler des photos qu’ils auraient aimé prendre et conserver.

L’année dernière, Hassen Ferhani a réalisé un film au centre pénitentiaire des Baumettes. Dans un décor minimaliste qui renforce le côté clos de la prison, il a installé un studio photo, unique cadre pour échanger, autour de la puissance de l’image, avec les jeunes prisonniers.

Ce film de commande est un très beau film, il faut le noter au passage.

Cependant, pour l’exposition, l’artiste n’utilise que la bande-son du film Studio Baumettes, pour « faire résonner la puissance du hors-champ, celle qui mène à l’échappée », explique-t-il.

Au Château d’If, les visiteurs viennent pour célébrer un prisonnier de fiction du XIXe siècle ; l’artiste algéro-français les détourne, autant que faire se peut, pour qu’ils puissent au passage entendre, au présent, les prisonniers du réel.

Si on pouvait traverser la mer comme à l’époque d’Ulysse, on vous aurait vivement conseillé une petite zyara pour partager l’expérience de Mon plus beau plan fixe, l’expo de Hassen Ferhani, présentée jusqu’au 20 septembre.

Comme ce n’est pas le cas, se pose la question de savoir si cette exposition peut, elle, traverser la mer et passer du Château d’If au… Bastion 23, par exemple. Avec quelques ajustements, peut-être, et surtout une volonté politique de ne pas laisser les artistes algériens prisonniers de leur exil.

La question vaut d’autant plus que Ferhani n’est pas seul. Marseille accueille cette année plusieurs artistes algériens ou issus de la diaspora, dont les œuvres entretiennent, chacune à leur manière, un dialogue serré avec l’histoire, les images et les mythologies du pays.

Les mythologies algériennes

On pourrait en effet dire la même chose des autres expositions d’artistes algériens présentées dans cette Saison Méditerranée 2026 à Marseille.

Dans Les rêves n’ont pas de titre / الأحلام لا تحمل عناوين, la plasticienne Zineb Sedira adapte pour la Friche la Belle de Mai, jusqu’au 29 septembre, l’installation qu’elle avait conçue pour le pavillon français de la 59e Biennale de Venise : un décor inspiré de F for Fake d’Orson Welles, et un film, Les rêves n’ont pas de titre, où l’artiste revient sur les films qui ont marqué son éducation politique.

Comme pour Hassen Ferhani, l’économie de moyens n’empêche pas l’artiste d’explorer avec pertinence quelques questions cruciales liées au post-colonialisme, de la fabrication des récits officiels à la nécessité de leur opposer des images et des faits laissés en marge.

Résolument engagée, Zineb Sedira peut être infiniment drôle et convoquer Fanon et Almodóvar, La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo et des films moins connus mais tout aussi précieux comme Les Mains libres et Tronc de figuier d’Ennio Lorenzini, ou encore Le Bal d’Ettore Scola.

Après Venise et Marseille, l’expo pourra-t-elle un jour accoster à Alger ? Par exemple pour accompagner — très bien — le Festival international du cinéma d’Alger, même si l’intitulé « films engagés » a étrangement disparu depuis que la manifestation, mise sur les rails par Zehira Yahi et Ahmed Bédjaoui, a changé de direction.

Enfin, de son côté, la russo-franco-algérienne Louisa Babari investit le Musée d’art contemporain de la ville phocéenne avec l’expo Africa, jusqu’au 3 janvier 2027, et propose, elle aussi, une relecture de l’histoire de l’Algérie à travers des œuvres inspirées de l’Antiquité et des cultures berbères et numides — mémoires, mythologies, identités.

Cette exposition-immersion, avec des peintures, sculptures, photographies, mais aussi des voix et des musiques, serait idéale pour redonner un nécessaire coup de fouet au méconnu et néanmoins précieux petit musée de l’Antiquité d’Alger, situé à l’entrée du Parc de la liberté, en face de l’École des Beaux-Arts.

Diplomatie culturelle

Cette présence algérienne à Marseille ne relève cependant pas du seul hasard des programmations.

« La Saison méditerranéenne est une initiative du président Macron, réfléchie dans un cadre de diplomatie culturelle », rappelle la curatrice Julie Kretzschmar. « Encourager la coopération des idées et des personnes, et encourager les coopérations entre les sociétés civiles, en particulier cette année l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, l’Égypte et le Liban. »

Comment concevoir un ensemble d’expositions et de spectacles pour raconter à plusieurs voix l’état du monde depuis les rives de la Méditerranée ?

Pour la commissaire de la Saison méditerranéenne, il fallait « susciter et fabriquer des représentations capables de tenir ensemble la complexité des histoires, la pluralité des appartenances et les tensions du contemporain ».

Dans un contexte de relations difficiles entre l’Algérie et la France, ne serait-ce qu’en termes de mobilité entre les deux pays, Julie Kretzschmar s’est essentiellement appuyée sur les artistes de la diaspora : Hassen Ferhani, Zineb Sedira, Louisa Babari, mais aussi Katia Kameli, Mohamed Bourouissa, Kamel Khelif, Salim Djaferi, Sébastien Kheroufi, Bruno Boudjelal…

On se met à rêver d’une saison artistique en Algérie sur le même modèle et avec les mêmes exigences, qui inclurait les artistes de la diaspora et révélerait des talents locaux.

Changer de perspective et tout observer d’un autre point de vue.

Tout un programme.