Trois jeunes Algériens ont donc fait le voyage à El-Gouna (15-23 octobre), sélectionnés dans le cadre du programme « Talents arabes émergents » : le réalisateur de courts métrages Ahmed Reggad, d’Aïn Sefra, la critique de cinéma Rabia Elmerebi, d’Aïn Témouchent, et l’acteur algérois Aymen Tighiouart. Ce dernier n’avait pas échappé à nos radars depuis À quoi rêvent les maknines, le court métrage de Sarra Rima sélectionné cette année à Cannes (on lui a déjà consacré un portrait et une vidéo) ; la 9e édition d’El-Gouna a été l’occasion de découvrir les deux autres. Leurs histoires, tout aussi passionnantes, prouvent que le cinéma algérien de demain ne se fabrique pas seulement depuis Alger ou Paris, et c’est déjà une bonne nouvelle.
Champion de breakdance à Aïn Sefra
Chapeau de canotier, lunettes d’intello, barbe soignée et chaînette en or sur torse velu, Ahmed Reggad pourrait très bien incarner au cinéma le petit-fils d’Omar Gatlato. Sauf qu’il assure préférer rester de l’autre côté de la caméra. Avant de passer à la réalisation, ce jeune trentenaire a déjà vécu plusieurs vies. Adolescent, il se fait remarquer dans sa petite ville comme danseur : « J’étais le champion de breakdance à Aïn Sefra, avant de remporter des titres au niveau national. » Qui sait gigoter sait aussi, parfois, rester immobile : à l’université de Naâma, où il s’inscrit après le bac, il s’initie à la photographie. Ses reportages plaisent autant à ses camarades qu’à ses professeurs, qui l’encouragent à poursuivre dans cette voie. « Après avoir réalisé des photo-reportages pour l’université, j’ai tout de suite eu envie de passer à la caméra pour raconter mes propres histoires. »
À la fin de son cursus (génie mécanique), il fait ce que font tant de jeunes hommes de son âge : il s’inscrit à un programme d’immigration. Plus à l’aise avec la langue de Leonard Cohen qu’avec celle des Le Pen, il atterrit à Toronto plutôt qu’à Montréal, où s’entassent la plupart des Algériens exilés au Canada.
Après avoir travaillé un moment dans l’IA, l’ancien b-boy se reconvertit dans le marketing, lance très vite sa propre boîte et met assez d’argent de côté pour l’investir dans sa passion du cinéma. Après quelques petits films, il réalise en 2023 un court métrage de 23 minutes, Once Upon a Time, disponible sur le net. Tourné dans sa ville-oasis natale, le film vaut surtout pour ses bonnes intentions. Un artiste-musicien, censé être ouvert d’esprit, se comporte en parfait dictateur avec sa fille. Quand le petit ami de celle-ci vient la demander en mariage en tout bien tout honneur, avec bouquet de fleurs et gâteaux, le père lui claque la porte au nez parce que le prétendant est noir. Avant de regretter son geste.
C’est un peu Devine qui vient dîner ce soir ?, version sud-algérienne. Ahmed Reggad n’a peut-être pas la réf’, comme on dit, celle du film de Stanley Kramer avec Sidney Poitier. Sa fierté, c’est que son film est 100 % made in Aïn Sefra : toute l’équipe est originaire de la ville, dont l’acteur de théâtre Kada Djennah (le seul professionnel de l’équipe) dans le rôle du père. « Chez nous, certains rêvent d’épouser des Européennes pour avoir des papiers, mais rejettent l’idée de convoler en justes noces avec des Africains comme nous. C’est cela, la grande contradiction. J’ai écrit ce film sur la base de ce que j’ai vu et entendu dans la vie réelle », soutient le réalisateur autodidacte.
Digital nomade, d’Hollywood à Timimoun
Ce petit Once Upon a Time d’Aïn Sefra a fait le tour des petits festivals, de Los Angeles à Kélibia, de Sydney (le Muslim Film Festival Sidney) à Manama, en passant par Montréal et Dakar. Il a même été primé à Constantine, au festival Cirta-Court, dès sa première édition l’an dernier.
Pur produit de son époque, Ahmed Reggad est un « digital nomade » : il continue à faire tourner à distance sa société de marketing, grâce au numérique, tout en voyageant et en changeant régulièrement de lieu de vie. Après El-Gouna, il squattera quelques jours chez des amis à Alger avant d’enchaîner avec le festival de Timimoun, où son nouveau projet de court métrage, Tefah (Pommes), fait partie des six projets retenus, parmi 48 reçus, par le Gourara Lab Anis Djaad, initié par le Festival international du court métrage de Timimoun (deuxième édition du 5 au 10 novembre). Il y retrouvera Aymen Tighiouart, lui aussi sélectionné pour un premier projet de court, Match 7ouma. Du festival d’El-Gouna, le réalisateur ne garde que des souvenirs « merveilleux ». « J’ai fait du networking matin, midi et soir, même à la piscine. »
Contre le cinéma, une revue qui aime le cinéma
Rabia Elmerebi est d’Aïn Témouchent. Le programme Talents émergents d’El-Gouna l’a sélectionnée en tant que critique de cinéma. Comment devient-on critique dans une ville de province où il n’y a plus de salle depuis des lustres ? « Plus ou moins par hasard », répond avec le sourire la jeune femme, tout en remettant délicatement sous son foulard les quelques cheveux qui dépassaient. « Après le bac, je suis allée à l’université d’Oran pour faire des études de communication. Un des modules consistait à faire de la critique d’œuvres artistiques ; j’ai choisi les films et je me suis prise au jeu. »
Ce n’est pas avec un diplôme de l’USTO qu’elle a postulé à El-Gouna, mais grâce à ses critiques parues dans une revue algérienne de cinéma.
Quelle revue ? Faut-il aller jusqu’à la mer Rouge pour apprendre qu’il existe, depuis janvier 2026, une revue mensuelle de cinéma animée par une équipe de jeunes Algériens de l’Ouest ? Et il faut oser l’appeler « ضد السينما » (Contre le cinéma ?!) ! Une référence à Guy Debord, l’auteur de La Société du spectacle, dont un recueil de scénarios de films s’intitule justement Contre le cinéma ? Sans doute.
Déjà, ça situe le niveau de la revue. Elle accueille les analyses de quelques universitaires, critiques et journalistes du monde arabe (Égypte, Irak, Oman, Bahreïn, Tunisie…), avec une dominante algérienne : toutes générations confondues, mais que des illustres inconnus. À moins que ce ne soit le contraire : l’inculte est peut-être celui qui ne connaît pas cette nouvelle génération d’intellectuels arabophones passionnés de cinéma. Son rédacteur en chef, le jeune Oranais Hakim Mohammadi, écrit aussi dans le quotidien Al-Araby Al-Jadid, édité à Londres, et a réalisé un documentaire sur Sidi El-Houari.
« Un film ne s’arrête pas à sa projection, et la critique ne se limite pas à son compte rendu. Les images restent gravées dans notre mémoire, et les questions persistent bien après la fin de la séance. C’est précisément là que commence l’écriture à laquelle nous aspirons (…) », écrit-il dans un éditorial. La revue, bénévole, revendique « une indépendance éditoriale totale, sans financement institutionnel ni affiliation à aucune entité culturelle ou commerciale », et une démarche qui « ne repose ni sur l’émotion ni sur l’idéologie, mais sur une vaste culture générale, des perspectives ouvertes et le courage de poser des questions ».

Des amateurs plus pros que les pros
Objectivement, Contre le cinéma ?! est plus pro, plus attrayante que, par exemple, Fracture(s), « la revue algérienne de critique de cinéma, portée par un groupe d’apprenant·es réuni·es dans le cadre d’une formation pilotée par le critique Samir Ardjoum », pour reprendre exactement les éléments de langage de l’Institut français d’Alger, qui l’a initiée et la finance.
Maquette soignée, typographie élégante, choix iconographiques impeccables : les amateurs de la revue Contre le cinéma ?! font preuve de professionnalisme quand la presse professionnelle sombre de plus en plus dans l’amateurisme.
Subjectivement aussi, on préfère Contre le cinéma ?! Sujets variés, approches originales, articles agréablement légers qui côtoient le dossier fouillé et l’enquête rigoureuse. Le dernier numéro propose un dossier conséquent sur Sid-Ahmed Agoumi, avec un passionnant article de l’universitaire Wansa Ayoub, mais aussi des textes d’Égyptiens et d’Algériens sur Naza, le film-événement de Yuval Abraham et Rachel Szor, qui s’appuie sur les témoignages de 24 militaires israéliens pour expliquer comment sont décidées « les frappes » sur Ghaza dans la guerre génocidaire menée contre les Palestiniens par le gouvernement d’extrême droite israélien.
La revue consacre aussi des articles à L’Odyssée de Nolan, ainsi qu’à des auteurs confidentiels mais importants comme Šarūnas Bartas. On apprend plein de choses au fil de titres faussement légers : « Comparaison des versions coréenne et turque de Miracle dans la cellule n° 7 », « Pourquoi, un quart de siècle après sa sortie, Fight Club continue à nous énerver », « La bouffe dans le cinéma arabe », « Qui est le vrai parasite dans le film Parasite ? ». Et d’autres plus graves : « Les animaux dans les films arabes », « Le récit dystopique dans Délice Paloma de Nadir Moknèche », « De l’héroïsme révolutionnaire à la dure réalité quotidienne : le regard de Merzak Allouache ».
L’équipe n’a visiblement pas (encore) les moyens d’accéder aux grands metteurs en scène et aux stars de cinéma, mais elle transforme ce « handicap » en atout : en interviewant les jeunes cinéastes et les comédiens émergents, plus facilement accessibles, elle dessine, au fil de ses grands entretiens, à quoi pourrait ressembler le cinéma arabe de demain.
On comprend mieux pourquoi El-Gouna a réservé une belle place à Rabia Elmerebi parmi les « Talents émergents ». La jeune critique est l’une des contributrices les plus prolifiques de la revue. « En attendant de trouver un vrai travail, je consacre tout mon temps à la revue », dit-elle.
Si vous n’aimez pas le cinéma, si vous n’aimez pas la langue arabe, si vous n’aimez pas la revue Contre le cinéma ?!… allez vous faire foutre !
Pour les autres, tout est ici : contrecinema.com