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De l’Algérie comme modèle à Gaza comme laboratoire

Depuis longtemps, l’Algérie coloniale sert de modèle pour penser la Palestine. Mais les événements de Gaza depuis octobre 2023 marquent une rupture. Là où la conquête algérienne s’est étendue sur des décennies, la guerre menée à Gaza condense dans le temps et l’espace une logique d’élimination rapide d’un peuple – biologique, culturelle et environnementale. Ce moment inaugure un nouveau phénomène : la « guerre génocidaire accélérée ». Gaza devient ainsi un laboratoire permettant de relire l’histoire coloniale, notamment algérienne. Hosni Kitouni invite enfin à déplacer le regard : quitter un récit centré sur la violence du colonisateur pour restituer la rationalité et la résistance des sociétés autochtones.


Une famille palestinienne rompt le jeûne du Ramadan au milieu des ruines de Gaza City, le 24 février 2026. La vie quotidienne se poursuit dans un territoire dévasté par la guerre. AP Photo / Jehad Alshrafi.

Historiquement, le cas de l’Algérie coloniale a servi de grille de lecture heuristique pour décrypter la dynamique du conflit israélo-palestinien. Comme l’a notamment théorisé Lorenzo Veracini, l’Algérie présente les caractéristiques archétypales d’une colonie de peuplement du XIXe-XXe siècle en terre musulmane : un processus d’implantation forcée, une confiscation massive des terres et le cantonnement des populations autochtones. La spécificité algérienne réside dans le rôle central de l’État dans la formation et la préservation d’une société coloniale bicéphale, où deux peuples, revendiquant le même territoire, ont coexisté dans un rapport conflictuel. La décolonisation fut la conséquence de l’impossible résolution de la « question indigène » dans le cadre national français.

Pour Israël, l’indépendance de l’Algérie en 1962 a représenté une menace stratégique, un scénario-cauchemar à éviter. Cette anxiété a nourri un projet politique constant visant à trouver les moyens d’éradiquer le peuplement palestinien et de judaïser l’espace, rendant ainsi impossible l’émergence d’une entité palestinienne viable. Jusqu’à récemment, la comparaison avec l’Algérie française était donc éclairante pour analyser les logiques structurelles, les techniques de gouvernance et les systèmes juridiques déployés par Israël à cette fin.

Je souhaite, dans cette contribution, proposer les événements du 7 octobre 2023 comme moment de rupture structurelle et paradigmatique dans le devenir de la question palestinienne. L’attaque du 7 octobre a servi de catalyseur à un bouleversement complet, par lequel Israël a cherché à atteindre ses objectifs stratégiques le plus rapidement possible, par le biais d’une guerre génocidaire publiquement assumée et radicalement accélérée. Nous sommes passés de l’analogie avec le modèle algérien à l’observation en direct d’un nouveau phénomène : la « guerre génocidaire », Gaza en devenant le laboratoire et la manifestation la plus accomplie.

Avant d’aller plus loin, il est important de préciser en quoi ce concept est plus opérant et factuellement fondé.

Du choc insurrectionnel à la solution finale : la rupture du 7 octobre

Le choc du 7 octobre, que d’aucuns ont comparé aux événements du 20 août 1955 en Algérie, a produit un effet tout autant inattendu que renversant. Profitant d’un contexte international favorable, caractérisé par la montée des droites extrêmes en Europe et la crise du néolibéralisme mondial, Israël a cherché à obtenir une victoire décisive, rapide et irrémédiable consistant à vider Gaza de sa population, à annexer son territoire et à s’emparer d’une grande partie de la Cisjordanie, tout en neutralisant militairement les pays voisins. Si, en Algérie, l’insurrection de 1955 a impulsé de manière décisive la lutte de libération nationale et accéléré le processus de décolonisation, le 7 octobre a produit l’effet inverse : une guerre génocidaire pour détruire Gaza, chasser sa population et annexer le territoire. Une radicalisation de la colonisation sous la forme d’une élimination systématique et radicale du peuple autochtone.

Ce que Gaza nous donne à lire est un moment historique exceptionnel. Si les crimes du nazisme ont donné naissance au concept de génocide, ce qui se passe à Gaza pourrait fonder un nouveau concept : celui de guerre génocidaire. C’est la première fois dans l’histoire que l’humanité assiste en direct, presque en temps réel, à l’élimination biologique, écologique et culturelle d’un groupe humain par un État qui mobilise tous les moyens du génocide. L’exceptionnalité de l’acte réside dans sa temporalité courte, dans son espace restreint et hermétiquement clôturé, et dans son extrême sophistication technologique. Si la guerre traditionnelle vise la victoire militaire ou politique : soumettre, neutraliser ou dominer un adversaire, la guerre génocidaire vise l’élimination d’un groupe en tant que tel : le détruire physiquement, culturellement ou biologiquement. Son objectif n’est pas de neutraliser un ennemi, mais de rendre sa reproduction en tant que groupe impossible, d’où son caractère éminemment génocidaire.

Fait exceptionnel, cela se passe sous nos yeux à un rythme accéléré, ce qui permet de voir comment s’opère un génocide colonial dont le but est le remplacement d’un peuple par un autre. Or, à la différence de ce qui s’est produit en Amérique, dans les Caraïbes, en Australie et en Algérie, où le génocide s’est étalé dans le temps et l’espace avec une publicité différée — et le plus souvent avec cependant une différence notable — Israël veut réaliser en deux ans ce que l’homme blanc a mis des décennies à accomplir.

Gaza, laboratoire de la « conquête génocidaire accélérée »

La comparaison avec l’Algérie est ici instructive par le contraste qu’elle offre. La conquête de l’Algérie fut un processus long et complexe, étalé sur au moins quarante ans (1830-1870), combinant violences exterminatrices et violences de basse intensité, qui a éradiqué plus d’un tiers de la population.

Les soldats eux-mêmes, pris dans la tourmente des massacres à grande échelle, se mettent en scène dans des situations d’une horreur absolue où ils semblent trouver plaisir à répandre la mort dans ce qui s’apparente à un macabre opéra de l’horreur. Toutes les limites de la décence sont ainsi franchies, ne laissant plus aucune illusion sur les prétendues valeurs humaines ou le respect de la vie et des valeurs communes.

À Gaza, tout est concentré, intensifié et accéléré. Sur un territoire exigu de 365 km², Israël mène une guerre classique de haute intensité qui prend pour cible directe les habitants et les conditions mêmes de leur reproduction sociale et biologique. Conformément à la définition de Raphaël Lemkin, il s’agit d’un génocide qui vise à détruire les fondements de la vie du groupe national. La puissance de feu déployée, la densité des attaques et le cataclysme humanitaire qui en résulte sont d’une férocité inouïe, visant à obtenir en quelques mois ce qui a pris des décennies dans d’autres contextes coloniaux.

Ce qui se joue à Gaza est donc un cas d’école : un laboratoire où l’on teste la possibilité, au XXIe siècle, d’achever un projet de colonisation de peuplement par l’éradication rapide et télévisée de la population native.

Gaza, miroir rétrospectif de l’Algérie coloniale

Si l’on compare Gaza à l’Algérie, on pourrait dire qu’elle en est le prolongement à partir de 1961, quand l’OAS a manifesté son opposition armée aux négociations et à l’indépendance de l’Algérie. Israël veut rendre impossible, irréalisable, l’existence d’un État palestinien en commençant par annexer Gaza. Ce qui se passe à Gaza aurait pu tout aussi bien se passer en Algérie si l’OAS avait obtenu le soutien de la France métropolitaine et celui des puissances impériales alliées à la France.

N’a-t-on pas parlé de partition de l’Algérie comme solution au conflit ? N’a-t-on pas assisté à la politique de la terre brûlée engagée par les colons ? Le point d’aboutissement de la guerre d’Algérie a constitué, en somme, celui qu’Israël tente de dépasser en réalisant à Gaza ce que les colons n’ont pas réussi à faire en Algérie : une colonie de peuplement achevée. Qu’est-ce qui a rendu possible le génocide à Gaza sans que le monde réagisse ? Pourquoi Israël s’est-il senti les mains libres ?

La naturalisation mondiale de la violence exterminatrice

Si Gaza dépasse le paradigme algérien, elle devient en retour un formidable outil heuristique pour relire l’histoire de la colonisation algérienne. Le scénario qui se déroule à Gaza est celui que l’OAS aurait pu tenter d’imposer en Algérie à partir de 1961 si elle avait bénéficié du soutien inconditionnel de la métropole et des puissances impériales. La politique de la terre brûlée, les projets de partition visent ce point d’aboutissement qu’Israël tente de réaliser à Gaza : une colonie de peuplement achevée, rendant impossible toute souveraineté autochtone.

Gaza agit comme une loupe grossissante braquée sur les archives de la conquête algérienne. Elle nous permet de comprendre la polyvalence des cibles dans une guerre génocidaire : ce n’est pas seulement une population qui est visée, mais son génos, sa culture, son environnement, ses infrastructures de vie, ses leaders et son avenir. L’analyse des violences en Algérie, souvent focalisée sur leur aspect létal, gagne à être réinterprétée à l’aune de cette grille systémique.

Lire la colonisation à travers le Prisme du génocide systémique

La situation à Gaza offre une illustration du processus de colonisation de peuplement poussé à son paroxysme : une « conquête génocidaire accélérée », rendue possible par un contexte interne et international favorable à Israël. Ce basculement marque la fin de l’exemplarité du cas algérien comme principal cadre heuristique pour comprendre la Palestine. Avec les événements d’octobre 2023, un nouveau stade, inédit par rapport à l’expérience algérienne, a été franchi : celui d’un État colonial mobilisant tous ses moyens pour mettre un terme définitif et rapide à la coexistence de deux peuples sur un même territoire.

De ce fait, Gaza devient à son tour un outil heuristique précieux, permettant une relecture du passé colonial de l’Algérie. Ce territoire se présente comme un laboratoire à ciel ouvert — militaire, politique et colonial — où se teste une question cruciale pour le XXIe siècle : comment parvenir, sous le regard de la communauté internationale, à l’éradication finale d’une population perçue comme ennemie ? Cette expérience terrible doit être scrutée avec la plus grande attention, car elle révèle la manière dont, dans un contexte géopolitique propice, un État peut tenter de résoudre ses crises existentielles par une violence totale.

Ainsi, Gaza constitue un double prisme analytique : elle éclaire rétrospectivement les dynamiques de la conquête algérienne, tout en offrant une leçon sur les tendances actuelles des États impériaux dans leur confrontation avec les peuples. Cette contemporanéité des violences nous invite dès lors à réinterroger les archives du colonialisme à une lumière nouvelle.

Lire la guerre de conquête à travers l’exemple de Gaza

Un des premiers enseignements à tirer de cette guerre, c’est la polyvalence de ses cibles : elle ne se contente pas de détruire les populations, les forces armées et les refuges, mais se déploie comme génocide systémique d’une puissante sophistication technique, s’attaquant à tous les aspects de la vie d’un peuple : son être, sa culture, son savoir, ses infrastructures de vie, ses leaders, ses chefs spirituels et politiques. Son caractère de guerre totale se réalise dans la nature de ses objectifs : éradiquer un peuple au présent et rendre sa reproduction dans l’avenir impossible. L’analyse se focalise sur les violences létales : cela invisibilise l’autre face de la guerre, qui vise à éliminer l’être colonisé comme entité et comme existence. En somme, le génocide à Gaza vise le groupe humain, le génos, mais aussi la culture, l’environnement, les infrastructures de vie, etc.

En outre, une lecture féconde consiste à lire les événements de Gaza du point de vue de l’agressé. L’intentionnalité de l’agresseur, son action, ses objectifs relèvent d’un projet colonial porté par Israël depuis 1948. Son échec a pour cause la résistance du peuple palestinien, qui est aujourd’hui encore le principal obstacle à la victoire d’Israël. Si le projet colonial et sa mise en œuvre, y compris dans la phase génocidaire actuelle, sont largement documentés, en revanche la résistance du peuple palestinien, ses forces, ses modes d’action, ses imaginaires, ses mythes sont ignorés ou sous-estimés comme projet autonome palestinien constituant un facteur décisif dans l’évolution du conflit. Focaliser l’analyse sur le peuple palestinien et sa propre rationalité est non seulement un positionnement éthique, mais une perspective heuristique féconde, car elle permet d’écrire l’histoire du point de vue des oubliés de l’histoire dominante.

Gaza est le condensé, dans l’espace et le temps, des 132 années de colonisation de l’Algérie ; autrement dit, elle en est un récit accéléré. Gaza est la guerre de conquête de l’Algérie portée à son niveau apocalyptique par la sophistication des armements et la précipitation pour en finir au plus vite. Mais ce qui s’est passé en Algérie, à la différence de Gaza, n’a pas fait l’objet d’un compte rendu en instantané et d’une ampleur aussi vaste et aussi approfondie. Si Gaza est un génocide à ciel ouvert, l’Algérie est un génocide masqué, invisibilisé et narré exclusivement par le seul colonisateur. Voilà pourquoi les événements de Gaza se présentent comme une loupe pour analyser les archives et la documentation existantes sur la guerre d’Algérie dans une perspective globale qui les articule et leur donne sens.

Ce déplacement du regard implique aussi une rupture historiographique. Sortir de l’historiographie française, qu’elle soit apologétique ou critique : toutes sont marquées par son optique épistémique eurocentrée et coloniale. J’entends par « colonial » une pensée qui postule la colonisation comme une nécessité historique et ses conséquences comme des effets mécaniques de l’évolution progressiste du monde. Cette optique est partagée aussi bien par les historiens de droite que de gauche, même s’ils proposent des récits de légitimation différents. Dans ces récits, seul le colonisateur est un agent actif de l’histoire, et sa rationalité est la seule apte à rendre compte de la logique et des dynamiques du processus colonial. Or, pour des causes historiques complexes, l’historiographie de gauche, en raison de son soutien à la décolonisation, a profondément influé sur l’historiographie nationale, qui a adopté sa perspective critique et ses récits invisibilisants.

Pourquoi le paradigme critique de la colonisation, centré sur la violence, est-il un biais colonial ? Il fait du colonisateur l’agent exclusif de l’histoire agissant sur un objet dépourvu de rationalité : sa victime. Le bourreau ou son interprète ne peut que compatir selon ses propres valeurs sentimentales ou morales. Ce récit par la violence décrit le bourreau en acte. Il invisibilise, en conséquence, l’Autre comme autre en pensée et en action. Cela empêche d’observer les dynamiques dialectiques qui agissent dans tout phénomène d’interaction ; en outre, cela ne permet pas de comprendre les causes véritables de l’évolution de la violence et, parfois, dans le cas algérien, de son échec.

Ne pas prendre en compte les résistances comme contre-projet colonial, c’est masquer les dynamiques par lesquelles, d’une part, la violence coloniale est neutralisée dans ses effets par la production de contre-violence, y compris de nature infrapolitique ; ce qui revient finalement à sortir les subalternes de leur condition d’objets exclusifs de la violence et à les restituer dans leur rôle d’agents de l’histoire. En outre, cette perspective permet de prendre en compte l’être autochtone dans toutes ses dimensions ontologiques. Cela incite à étudier et à analyser toutes ses richesses sociales, culturelles, épistémiques et philosophiques, ainsi que sa cosmovision propre.