« Ne jamais interrompre l’adversaire quand il se trompe ». Érigée en titre du dernier numéro de The Economist pour interpréter la posture chinoise face à la guerre contre l’Iran — perçue, selon le magazine britannique, comme une erreur américaine qu’il serait contre-productif d’entraver —, la formule dit peut-être moins la Chine qu’elle ne révèle un réflexe plus large. Car ce principe dépasse les rapports de puissance entre États : il irrigue aussi les systèmes médiatiques.
En Algérie, la formule popularisée par Cheb Khaled — « نبغي عدويا يعمى وأنا نقوده » (« je veux que mon ennemi devienne aveugle et que je le guide ») — semble s’être imposée à une large partie de la presse. Dans un marché publicitaire largement structuré par la publicité institutionnelle distribuée par l’ANEP, l’accès aux budgets ne relève pas seulement de l’économie : il organise, de fait, la hiérarchie des médias.
Il ne s’agit pas ici de journalisme au sens exigeant du terme, mais d’un écosystème où l’accès à la ressource — publicité publique et relais d’influence — prime sur la production d’information. Dans ce système, l’erreur de l’adversaire n’est pas corrigée : elle est exploitée. Elle devient une rente. Plus le débat public se brouille, plus la dépendance s’accroît, et plus le statut de médiateur captif se consolide.
Ces éditeurs rentiers ne sont pas seulement passifs. Ils ont appris à transformer la confusion en ligne éditoriale. Ils surjouent la neutralité quand il faudrait trancher, multiplient les angles secondaires pour éviter le cœur du sujet, diluent les responsabilités dans un flou narratif soigneusement entretenu. Leur compétence première n’est pas l’enquête mais l’ajustement : savoir jusqu’où aller sans rompre le fil de la rente.
Ici, l’aveuglement n’est plus seulement celui de l’adversaire. Il devient un milieu dans lequel prospèrent éditeurs rentiers, analystes complaisants et responsables politiques en quête de confort narratif. La mécanique est implacable : laisser prospérer approximations, biais et contre-vérités dès lors qu’ils servent une position, une rente ou un accès.
À force de ne pas interrompre l’erreur, on en devient le vecteur. À force de composer avec le flou, on perd la capacité de nommer. Une presse qui vit de la rente informationnelle ne se contente pas de s’affaiblir : elle contribue à affaiblir l’espace public lui-même.
Les rentiers de la presse ne sont pas seuls. Autour d’eux gravite une nébuleuse d’analystes de plateau, d’experts autoproclamés et de commentateurs permanents qui ont fait de la caresse dans le sens du poil une méthode. Leur capital n’est pas la précision, mais l’alignement. Ils parlent pour rester audibles dans certains cercles, pas pour éclairer réellement le public. Ils ajustent leurs diagnostics à la ligne du moment, recyclent des éléments de langage, et transforment la complexité en discours lisse.
Quant aux responsables politiques, ils trouvent dans cet écosystème un miroir commode. Pourquoi affronter une critique structurée quand un chœur de commentaires atténués valide, relativise ou détourne ? L’erreur n’est plus corrigée, elle est amortie. Le débat n’est plus tranché, il est dilué. Et chacun y trouve, à court terme, son compte : la presse sécurise ses flux, l’analyste son exposition, le politique son image.
Mais ce confort est trompeur. Car à force de ne jamais interrompre l’erreur, on finit par construire des politiques publiques sur des diagnostics biaisés. À force de privilégier l’adhésion à la rigueur, on désarme collectivement la capacité d’anticipation. Le coût n’est pas immédiat, il est cumulatif : perte de crédibilité, affaiblissement du débat, incapacité à nommer les crises quand elles surgissent.
Le couplet de Khaled, dans ce contexte, retrouve toute sa charge ironique. Mais qui guide encore qui, lorsque tous ont intérêt à ne pas voir trop clair ? Lorsque l’aveuglement cesse d’être une faille à exploiter pour devenir une condition partagée ?
La sagesse populaire, ici, est détournée. Héritée d’une ruse face au plus fort, elle tient désormais lieu de devise. Le journalisme cesse d’être une pratique de vérité pour devenir une gestion du flux. Ce qui relevait d’une stratégie de survie devient un renoncement : celui d’une presse qui, plutôt que de conduire le regard, s’accommode de sa propre cécité.
Une presse qui vit de la rente, des analystes qui vivent de l’accès, des politiques qui vivent de l’évitement : le triangle est stable, mais stérile. Et dans cet équilibre, ce n’est pas l’adversaire qui se trompe le plus longtemps. C’est le pays qui s’installe dans une erreur prolongée, faute de voix pour l’arrêter.