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La grande méthode de Louisa Yousfi, ou la conférence des oiseaux pénitents

Sous les promesses d’une écriture de la déchirure, La grande méthode déploie un imaginaire où l’Algérie se dissout en symbole et en manque. À trop vouloir dire l’exil, le texte risque d’effacer les vies ordinaires qui, loin du mythe, continuent d’habiter le réel.


C’est à Alger que j’ai refermé La grande méthode de Louisa Yousfi. Pour le gamin de Sarcelles installé ici depuis sept ans, j’avoue que sa lecture a été une véritable expérience de dépossession.

Tandis que Yousfi façonne un mythe pour les salons parisiens en se définissant comme une « gaouria (…) irréversiblement falsifiée (…) occidentée par l’histoire », le texte tend à imposer son parcours personnel en « vérité fondamentale ».

Le marché littéraire français, toujours friand d’exotisme intellectuel sur fond de déchirement identitaire, semble avoir trouvé en la pensionnaire de la Villa Médicis une pourvoyeuse idéale. Sous une plume dont on doit reconnaître l’élégance et qui réserve de très belles pages à la figure du père, l’objet du livre se trouve rapidement détourné au profit d’une fable qui, par ses procédés, épouse un orientalisme littéraire poussif.

Cette grande méthode nous vend la figure d’un « Arabe » en manque de lui-même, condamné à se chercher indéfiniment, au prix de l’effacement de ceux qui le sont tout simplement.

Le point d’orgue de la « méthode » réside dans son recours au Simorgh, oiseau mythologique de la cosmogonie persane. Quel raffinement ! Dieu sait pourtant mon amour pour la Perse et l’Asie du Sud, j’ai vécu dix ans en Inde et parcouru l’Iran à de nombreuses reprises. C’est cette familiarité qui me rend ce texte si dissonant.

Suffit-il de convoquer Attar pour échapper à son propre franco-centrisme ? Car un geste qui se veut décolonial mériterait un véritable décentrement. Si Yousfi définit le Simorgh comme une « théophanie collective — une apparition du Nous à lui-même », et précise qu’il n’est « ni un mythe ni un être réel au sens matériel », l’étroitesse de ce « Nous » de l’immigration post-coloniale réduit une civilisation entière à un fétiche littéraire.

Chez mes amis iraniens, le Livre des Rois ou la Conférence des oiseaux ne sont pas des talismans magiques à réactiver, ils sont le miel et le pain quotidien. L’Iran, au même titre que l’Algérie, ou la Palestine, n’est pas un arrière-monde « perdu » à investir, ce sont des savoirs encore vivants, une poésie et des sciences, des hommes, des femmes et des enfants, contemporains de notre époque et de ses turpitudes.

Par ailleurs, si l’ambition affichée se pense originale, Louisa Yousfi s’empare d’un territoire littéraire que les écrivains algériens ont déjà labouré. Mohamed Dib éclatait déjà la forme dans Simorgh, paru en 2003, pour dire l’exil, la langue fragmentée et le spirituel. Sauf que Dib, même au sommet de la montagne Qaf, réenchante le monde profane sans verser dans le messianisme grandiloquent.

L’Algérie Na-ko-ja-Abad : terra nullius

Ce détour par la Perse nous déporte vers le Na-ko-ja-Abad de Sohravardî, cette « terre de nulle part » située hors du temps et de l’espace. Or, ce pays du non-lieu n’est qu’un mirage de plus.

En réduisant l’Algérie à une abstraction lyrique, à ce « membre inexistant » qui nous fait mal, il ne reste plus alors qu’une surface vacante pour y projeter une épopée franco-française. On n’est pas loin de la fiction de la terra nullius.

Le mécanisme est poussé à son paroxysme lorsque l’autrice définit l’Algérie comme une « sauvegarde de nous-mêmes stockée à distance ». En confinant ainsi tout un pays à une sorte de mémoire dématérialisée, on achève d’effacer la densité du territoire et la présence des vivants.

Cette vision fige le plus grand pays d’Afrique dans une entité spectrale, une image mentale confuse qu’il s’agirait, à nouveau, de civiliser par le récit.

Ce déplacement vers des référents extérieurs, au détriment d’ancrages locaux, rappelle — par sa logique sinon par son intention — certains mécanismes déjà observés dans les constructions orientalistes.

Ainsi, Yousfi privilégie des imaginaires extérieurs plutôt que de se réapproprier ceux, arabo-amazighes, de Chréa ou de Sidi Lekbir, saint patron de Blida. On retrouve là un mécanisme bien connu : à l’époque coloniale, l’administration française encouragea le développement d’une miniature figurative d’inspiration persane.

L’exotisme était alors, comme il l’est ici, une arme de dépolitisation : empailler l’Algérien dans une enluminure, c’était s’assurer qu’il ne soit plus un citoyen qui revendique, mais un objet qui se contemple.

Mais là où les frères Racim parvenaient à subvertir ce carcan pour en faire un acte de résistance, l’autrice en livre une caricature. Refusant l’irréductible pluralité des « indigènes », La grande méthode finit par les enfermer dans un écrin.

Pour beaucoup d’entre nous, cette projection agit comme une mise à distance. Ne nous embaumez pas, Louisa.

L’Algérie comme nécropole : une sortie de l’Histoire

La revendication d’un patrimoine mystique et l’hybridité du dispositif d’écriture promettaient de l’audace. Mais là encore, le pays d’origine n’est plus qu’un territoire flottant où l’on entre par le trépas.

L’autrice écrit ainsi que le seul accès au pays se fait par le caveau : « Même cette porte-là, c’est votre père qui vous l’ouvre, depuis sa tombe », lui reproche la guichetière du consulat, faisant de la tombe non plus un épisode, mais un principe d’accès au pays.

Le pays devient alors principalement un lieu d’ensevelissement, une nécropole, peuplée d’ombres chargées de maintenir une illusion de tradition pour des exilés en manque de repères.

C’est une vision d’une grande violence symbolique. Le pays, quand il n’est pas un paysage de carte postale, se trouve réduit à de vieilles rancunes de « porcelaine » familiale.

Chez Yousfi, l’Algérie subit une véritable sortie de l’Histoire : elle n’est plus que le réceptacle passif d’un Occident qui demeure, jusque dans le rejet qu’elle lui voue, l’unique architecte de sa conscience critique.

Pourtant, l’Algérie de la Mitidja, c’est le béton de l’AADL d’El Aafroun, la zone industrielle de Beni Merad, la zlabia de Boufarik, les paons de Baya, les paroles de Mazouni, le fracas des motos 103 sur l’autoroute Nord/Sud, et l’humour décapant de Noro sur Instagram.

L’Algérie est un pays en mouvement, qui gueule et qui désire, loin de la nature morte dépeinte par l’autrice.

En voulant tout devoir à « l’ennemi », elle reconduit malgré elle son regard : celui d’une terre aseptisée, comme suspendue, attendant passivement que ses rejetons de France viennent y déposer des linceuls.

BAYA (Fatma Haddad), Femme, papillon, cheval-oiseau, vers 1947. Gouache et crayon graphite sur papier marouflé sur carton, 65 × 98 cm. Donation L’Aracine, 1999 (inv. 999.68.4). Photo/Othmane Mahieddine.

La réalité consubstantielle contre le mythe de la fracture

Ce bégaiement identitaire que l’ouvrage de Yousfi érige en condition universelle à travers un « Nous » tutélaire uniformise les vécus de ceux qui vivent leur algérianité sans en faire un pensum.

Loin des théories en vogue, il existe des expériences banales où l’Algérie n’est pas une « rémanence », mais une réalité sensible.

Ce sont les associations de quartier qui retissent les liens, les sociabilités de café, les engagements citoyens, les solidarités familiales et les allers-retours réguliers. Autant de pratiques ordinaires qui inscrivent cette appartenance dans le quotidien plutôt que dans le manque.

Ce sont les prières du Tarawih à la mosquée, les concerts de raï où nos corps respirent, les dernières sorties ciné et les mariages. Ici, l’Algérie ne relève pas du symbole, mais de l’expérience vécue.

Tandis que le livre traque une Algérie totémique dans le vol d’un oiseau, des gens ordinaires lui accordent une véritable présence dans leur vie.

Dans certains quartiers, où les écrans restent branchés sur Canal Algérie et où les feuilletons du Ramadan rythment les soirées, des langues inexactes ont l’outrance de s’entremêler.

Chez moi, l’ancrage de Sarcelles se fond dans celui de l’Algérie au sein d’une même géographie sentimentale.

Et pour celles et ceux qui ont gardé un lien — bien que pas toujours évident — avec cette terre, le « bled » n’est pas un mystère à percer, mais un espace déjà habité, imparfaitement mais concrètement.

La mystification de l’ignorance : l’arabe pour les nuls

Le rapport de l’autrice à sa propre culture frôle parfois au grotesque. On peut certes lui accorder une intuition juste, celle de la « hantise » : ce trouble face à une langue maternelle qui s’est tue est un sentiment que beaucoup de descendants de l’immigration partagent et il n’a rien de honteux.

Il est la conséquence directe de décennies de racisme et d’humiliations largement documentées par les sociologues de l’immigration. Cependant, loin d’être une passerelle vers l’Algérie, ce trouble agit en isoloir.

Là où ce vertige devrait appeler une reconquête lucide, Yousfi entreprend de mettre en récit son acculturation en s’avouant irrémédiablement analphabète de sa propre langue. On nous explique ainsi que « la magie d’une langue opère aussi — et peut-être surtout — quand on ne la comprend pas ».

Une telle proposition, si elle a une portée poétique, neutralise la question de l’apprentissage. Ne pas parler l’arabe devient alors un tour de passe-passe romantique qui permet d’éviter tout effort d’acquisition.

Yousfi met en scène sa perte de la langue, érigeant sa « bouillie infecte » car souillée de français, en une incantation opaque face à une langue maternelle fantasmée comme un absolu de pureté.

En érigeant son propre bégaiement en crise existentielle de toute une génération, son texte invisibilise ceux qui se réapproprient cette langue, ceux qui s’y plongent et s’ouvrent aux mondes qu’elle déploie.

La grande méthode relève d’une élaboration symbolique du manque qui offre peu de voies de réappropriation, sinon celle d’apaiser les remords d’assimilés repentis redécouvrant, sur le tard, la valeur des « trésors » perdus.

Car il s’agirait d’arrêter de maquiller des expériences individuelles en sagesse générale, à coups de concepts à la Derrida sur la « langue silencieuse ».

L’arabe, littéraire et dialectal, est une langue vivante, qui s’acquiert par le travail, qui se traduit et qui se transmet. Des milliers de familles l’apprennent à leurs enfants pour qu’ils n’aient pas besoin d’un traité de philosophie pour commander un café à Alger ou discuter avec un cousin.

Nous n’habitons pas une maison vide

Le péché originel de La grande méthode réside dans son usage d’un « Nous » de privilège.

Yousfi prétend parler pour un « peuple », mais le texte s’inscrit dans la position d’une élite lettrée, qui se regarde dans le miroir de l’adversaire.

Le paradoxe est alors le suivant : prétendre protéger un « secret », dans une altérité soigneusement construite, tout en s’adressant prioritairement à un espace de réception extérieur à cette expérience.

En rendant le rapport aux cultures d’origine si « falsifié » et si « crypté », elle décourage tout dialogue réel avec l’Algérie contemporaine et avec celles et ceux qui vivent leur algérianité sans médiation particulière.

Louisa Yousfi s’inscrit ici dans une certaine tradition littéraire que l’on peut rapprocher de celle d’Albert Camus : elle construit un mausolée où l’on peut admirer les ruines, mais où il devient difficile de marcher, tant l’architecture narrative laisse peu de prise au réel vécu.

L’Algérie n’est pas une maison vide où des projections viendraient chercher à se loger pour exister.

Face à cette littérature, il s’agit de briser ce miroir déformant pour se regarder tels que nous sommes : des vivants, d’ici et d’ailleurs, engagés dans une polyphonie de voix qui ne se réduit pas aux récits de la fracture.

Si le peuple algérien a continué à faire vivre sa personnalité historique après 132 années de dépossession, rien n’indique que les expériences diasporiques contemporaines produisent nécessairement une perte de soi irréversible.

Car enfin, que signifie cette obsession de l’« authenticité » perdue ? Faudrait-il croire qu’il existerait, de l’autre côté de la Méditerranée, des peuples bibliques, de « bons sauvages » aux identités intactes, face aux barbares d’Occident que nous serions devenus ?

C’est là une fiction commode. Là-bas aussi, on doute, on se cherche, on compose. Nous bricolons tous avec ce que nous sommes et, somme toute, cela n’a rien d’un drame.

L’enjeu dépasse le cas de Louisa Yousfi et pose une question plus vaste à cette nouvelle littérature de l’exil : se contente-t-elle d’exorciser une réalité subie, ou contribue-t-elle, à force de fétiches et de « secrets », à produire l’impuissance et l’orientalisme qu’elle prétend dénoncer ?