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Grande Mosquée d’Alger : Amar Tou et la tentation de réécrire l’histoire


L’éloge appuyé d’Amar Tou à l’égard d’Abdelmadjid Tebboune, à propos du rôle de ce dernier dans la réalisation de la Grande Mosquée d’Alger, replacée au centre de l’actualité à l’occasion de la visite du pape Léon XIV les 13 et 14 avril, est une réécriture politique du récit, pas une analyse historique.

Le procédé est désormais bien établi en Algérie. Une fois les chantiers achevés, les mérites sont redistribués au gré des rapports de pouvoir du moment. Or, s’agissant de la mosquée d’Alger, le fait central est d’une simplicité difficilement contournable : le projet, dans sa forme actuelle, a été conçu, lancé et structuré sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika. C’est sous son impulsion que le chantier s’inscrit dans une vision plus large, celle de l’aménagement de la baie d’Alger, rebaptisée El Mohammedia après l’indépendance pour rompre avec l’appellation coloniale de Lavigerie. Un projet de recomposition urbaine et symbolique, où la dimension religieuse s’articule à une ambition politique et mémorielle.

Réduire cette séquence à la seule persévérance d’un ministre, fût-il en charge de l’habitat à l’époque, revient à ignorer la nature même des grands projets d’État en Algérie : des projets conçus au sommet, arbitrés politiquement, puis exécutés par une chaîne administrative et technique dont la continuité dépasse les individus.

Le propos d’Amar Tou va plus loin. En décrivant une opposition multiforme — interne, externe, technique, voire idéologique — qu’aurait surmontée le futur président, il construit une narration héroïsée, où la réalisation du projet devient l’aboutissement d’une lutte personnelle. Ce récit, efficace politiquement, simplifie à l’extrême des dynamiques autrement plus complexes : arbitrages budgétaires, contraintes techniques, dépendance vis-à-vis de partenaires étrangers, et surtout, retards structurels.

Le décalage est là. La période durant laquelle Abdelmadjid Tebboune était en responsabilité ministérielle a été marquée par des retards significatifs dans plusieurs grands projets publics, y compris ceux dont il avait la supervision directe. La Grande Mosquée elle-même, comme les grands stades, a connu des délais prolongés, largement imputables à la complexité des chantiers, mais aussi à des difficultés de pilotage et de coordination.

L’achèvement de ces infrastructures, souvent attribué aujourd’hui à une volonté politique renouvelée, tient en réalité pour beaucoup à la poursuite, puis la finalisation, de contrats confiés à des entreprises étrangères, notamment chinoises, engagées bien avant l’actuel mandat présidentiel. Autrement dit, l’inauguration n’est pas la genèse.

L’éloge d’Amar Tou publié sur Facebook confond ainsi la continuité de l’État avec la propriété politique d’un projet. En faisant de la mosquée un marqueur personnel, il efface la temporalité longue de sa conception, ainsi que la pluralité des acteurs impliqués.

L’enjeu dépasse la simple précision historique. C’est une question de rapport au récit national. Car la Grande Mosquée d’Alger, au-delà de sa dimension religieuse, s’inscrit dans une ambition plus ancienne, celle, déjà formulée sous Houari Boumédiène, d’ériger un lieu symbolique capable d’exprimer une souveraineté retrouvée, à la fois spirituelle, politique et urbaine. Cette ambition a traversé les décennies, évolué, changé de forme, avant de se matérialiser dans le projet lancé sous Bouteflika.

En ce sens, vouloir assigner à un seul homme — ou à une seule séquence politique — la paternité d’un tel projet revient à en appauvrir la portée. Cela revient aussi à substituer à l’histoire une narration d’opportunité, où les mérites sont redistribués au gré des équilibres du moment.

L’Algérie gagnerait à une lecture plus sobre de ses grands chantiers. Une lecture qui distingue conception, exécution et achèvement. Une lecture qui reconnaît la continuité de l’État sans céder à la tentation de la personnalisation. À défaut, chaque inauguration deviendra prétexte à réécriture, et chaque projet, un instrument de légitimation plutôt qu’un élément du patrimoine collectif.