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À Alger, la fermeture de la Librairie des Beaux-Arts après le livre de Fatma Oussedik interroge l’usage de la régulation


Ce n’est pas une interdiction explicite.
C’est autre chose, plus sournois, plus technique — et sans doute plus efficace.

À Alger, la fermeture pour un mois de la librairie des Beaux-Arts, sur la rue Didouche Mourad, s’inscrit dans une séquence désormais bien documentée : l’interdiction d’une vente-dédicace de l’ouvrage Les identités rebelles de la sociologue Fatma Oussedik, suivie d’une intervention policière, de la saisie d’exemplaires, puis d’une décision administrative motivée par des irrégularités juridiques.

Sur le papier, les faits sont clairs. La Bibliothèque nationale affirme que l’ouvrage « n’a pas été déposé auprès du service du dépôt légal » et que « l’éditeur a utilisé un numéro ISBN appartenant à un autre livre publié en 2022 ». Conclusion officielle : le livre est « non enregistré et non déposé ».
Autrement dit, il n’existe pas dans le circuit légal du livre en Algérie.

Ces éléments constituent une base juridique réelle. Le cadre réglementaire est précis, ancien et rarement contesté. L’obligation de dépôt légal, tout comme l’attribution d’un ISBN valide, ne relève pas d’un détail bureaucratique. Il y va de la traçabilité, la diffusion et la reconnaissance des ouvrages. En ce sens, la décision de fermeture peut se prévaloir d’un fondement solide.

Mais le droit ne se lit jamais hors du temps.

Car ici, la chronologie éclaire le sens de la mesure. Les irrégularités invoquées n’ont pas été révélées à l’occasion d’un contrôle routinier. Elles émergent au moment précis où le livre est mis en circulation publique, à travers une rencontre avec ses lecteurs. C’est la vente-dédicace — espace de visibilité et d’échange — qui déclenche l’intervention.

Le droit intervient alors non comme un cadre permanent, mais comme une ressource mobilisée.
Dans sa décision, l’administration invoque d’ailleurs explicitement « la nécessité de préserver l’ordre public ». Une formule large, classique, qui permet d’étendre le champ d’application d’une infraction technique vers une logique de régulation plus globale. L’enjeu ne se limite plus à la conformité d’un ISBN ou à l’absence de dépôt légal. Il devient celui de la maîtrise des conditions de diffusion.

Ce glissement est central.

Il révèle une pratique de régulation qui ne consiste pas à interdire frontalement un contenu, mais à encadrer les lieux et les modalités par lesquels il circule. La librairie, en tant qu’espace physique, devient alors un point de contrôle. Non pas pour ce qu’elle vend en général, mais pour ce qu’elle rend visible à un moment donné.
Dans ce schéma, l’infraction existe. Mais son activation est sélective.

C’est là que réside la sophistication du mécanisme. Contrairement à une censure classique — explicite, assumée, directement politique — il s’agit ici d’une articulation entre norme juridique et opportunité administrative. Le droit fournit l’outil. Le contexte en détermine l’usage.

Ce type de régulation pose une question plus large, qui dépasse le cas du livre de Fatma Oussedik ou de la librairie Les Beaux-arts, celle de l’application différenciée des règles. Dans un secteur où les pratiques éditoriales informelles existent — retards de dépôt, circuits parallèles, approximations dans les identifiants — la sélectivité du contrôle devient un enjeu en soi.

Pourquoi ici, et pourquoi maintenant ?
La réponse ne se trouve pas uniquement dans le texte de loi. Elle se situe dans l’intersection entre un contenu, un moment et un espace. Un livre (Les identités rebelles), une rencontre (la vente-dédicace), une librairie.
C’est cette convergence qui transforme une irrégularité administrative en décision de fermeture.

Dans ce contexte, parler de censure serait simplifier à l’excès. Mais ignorer la dimension de contrôle reviendrait à passer à côté de l’essentiel. Ce qui se joue ici n’est ni l’un ni l’autre, mais une forme hybride : Une régulation administrative réelle, utilisée comme instrument de contrôle des espaces de diffusion.

Et c’est peut-être là, précisément, que se redéfinit aujourd’hui la frontière entre le juridique et le politique.