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Sansal, ou la solitude du renégat utile

En déclarant sur LCI que « la France, c’est fini pour moi », Boualem Sansal donne à voir la solitude d’un écrivain longtemps utilisé comme caution, désormais pris entre les calculs français et la revanche algérienne.


Des livres d’écrivains maghrébins en France illustrant le débat sur la reconnaissance littéraire et la conformité au regard occidental.

Il y a des phrases qui prétendent dire une fatigue personnelle et révèlent une économie politique. Lorsque Boualem Sansal déclare sur LCI que « la France, c’est fini pour moi » et qu’il lui reste « quelques mois à tirer » avant de partir, il n’expose pas seulement l’état d’âme d’un écrivain vieillissant. Il révèle la condition précaire de ces intellectuels venus du Sud, accueillis avec chaleur tant qu’ils servent une cause, puis regardés avec indifférence lorsqu’ils deviennent moins utiles.

La scène est connue. Elle a ses codes, ses plateaux, ses réseaux, ses prix, ses salons, ses dîners, ses fidélités affichées. On y célèbre volontiers l’écrivain algérien lorsqu’il parle contre l’Algérie, le musulman lorsqu’il parle contre l’islam, l’ancien colonisé lorsqu’il confirme les certitudes de l’ancien centre impérial. On l’applaudit d’autant plus qu’il donne à la vieille bonne conscience française un supplément de légitimité : voyez, ce n’est pas nous qui le disons, c’est l’un des leurs.

C’est le vieux rôle de l’« indigène homologué ». En Algérie, un proverbe résume cette condition mieux qu’un traité : « ‘Arbi ‘arbi, waloukan el-kolonel Ben Daoud, soit « un Arabe reste un Arabe, fût-il le colonel Ben Daoud ». Toute la tragédie du renégat utile est là : il peut être décoré, célébré, exhibé comme caution, il ne devient jamais l’égal de ceux qui l’emploient.

Il n’est pas invité pour compliquer le débat, mais pour le simplifier, non pour introduire de la nuance, mais pour valider un regard déjà constitué sur son pays d’origine. Tant qu’il parle la langue attendue, il est courageux. Tant qu’il distribue les blâmes dans la bonne direction, il est lucide. Et tant qu’il transforme les fractures historiques, sociales et politiques de son pays en preuve d’une infériorité civilisationnelle, il est indispensable.

Mais cette rente symbolique a une limite. L’homme qui croit avoir trouvé refuge dans les milieux les plus hostiles à son pays découvre un jour qu’ils n’offrent pas un foyer, mais une tribune. Celle-ci éclaire, consomme, puis passe à autre chose. Elle aime les dissidents lorsqu’ils confirment ses obsessions, et s’en lasse lorsqu’ils cessent d’être des arguments.

La déclaration de Sansal a quelque chose de pathétique, non parce qu’un écrivain n’aurait pas le droit d’être las de la France, mais parce qu’elle sonne comme le retour brutal du réel. Celui qui a souvent parlé de l’Algérie avec une dureté que ses admirateurs français recevaient comme une preuve de courage se retrouve à constater que la France rêvée n’existe pas davantage que l’Algérie caricaturée. La première ne devient pas une patrie de substitution par la seule grâce des plateaux de télévision. La seconde ne disparaît pas parce qu’on l’a longtemps dénigrée.

C’est ici que l’affaire dépasse le cas Sansal. Elle illustre la faillite d’un marché intellectuel où certains profils sont récompensés pour leur disponibilité idéologique. Il ne suffit plus d’être critique à l’égard de son pays, ce qui peut être nécessaire, salutaire, même courageux. Il faut l’être dans le bon sens, au bon endroit, avec les bons mots. La France médiatique adore ces figures parce qu’elles lui permettent de parler du monde arabe, de l’islam, de l’Algérie ou de l’immigration sans écouter ceux qui en portent la complexité. Elle préfère souvent le transfuge au témoin, le procureur au sociologue, le symbole à l’analyse. L’écrivain devient alors une pièce à conviction, brandie contre les siens, puis rangée lorsque l’époque réclame une autre caution.

Il serait trop facile, pourtant, de réduire Sansal à une victime. Il a participé à ce jeu. Il en a accepté les gratifications. Il a choisi ses fréquentations, ses combats et ses emphases. Il a su que certains applaudissements ne récompensaient pas seulement son talent littéraire, mais l’usage politique que l’on pouvait faire de sa parole. Ce n’est pas un procès d’intention, c’est le fonctionnement banal des scènes idéologiques. Chacun y entre avec ses convictions, avant d’être utilisé selon l’utilité qu’il présente.

La mécanique vaut aussi dans l’autre sens. Après ses propos extravagants sur les frontières algériennes, l’État algérien l’a placé en détention, puis Abdelmadjid Tebboune l’a voué aux gémonies dans une déclaration d’une rare brutalité, jusqu’à l’invective personnelle et à l’allusion infamante à sa filiation. Aujourd’hui, la presse s’en donne à cœur joie : le renégat utile des uns devient la prise de guerre des autres.

La cruauté de cette histoire est que l’écrivain qui a voulu se tenir au-dessus de son pays semble finir entre deux rives : trop engagé contre l’Algérie pour y être reçu comme une voix simplement critique, trop étranger à la France réelle pour y être absorbé autrement que comme personnage médiatique. Il découvre que la reconnaissance accordée par l’extrême droite française n’est pas une appartenance. C’est plutôt un contrat révocable, indexé sur le rendement polémique.

Il y a dans cette trajectoire une leçon pour les intellectuels des anciennes périphéries coloniales. On peut critiquer son pays sans servir de décor à ceux qui le méprisent. On peut dénoncer ses dérives sans transformer son peuple en matière première pour les fantasmes d’autrui. On peut combattre l’autoritarisme sans offrir son nom à des milieux qui n’aiment les libertés que lorsqu’elles embarrassent leurs adversaires. La dignité de la dissidence tient aussi à cela : refuser que sa parole devienne un instrument dans la main de ceux qui n’ont jamais souhaité l’émancipation des sociétés qu’ils prétendent défendre.

Sansal dit vouloir partir. Où ? C’est peut-être la vraie question. Car la géographie morale qu’il a longtemps habitée semble se dérober. L’Algérie qu’il a fustigée reste là, avec ses blessures et ses impasses. La France qu’il croyait peut-être plus hospitalière révèle ses calculs et ses indifférences. Entre les deux, l’écrivain se retrouve face à ce que les systèmes médiatiques cachent mal : une tribune n’est pas une patrie, un applaudissement n’est pas une fidélité, et une instrumentalisation réussie ne produit jamais une véritable reconnaissance.