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Abbassi Madani, le vieil homme qui n’a pas demandé pardon

Ancien moudjahid, universitaire arabisant puis chef du FIS, Abbassi Madani a traversé toutes les fractures de l’Algérie contemporaine. Mort en exil à Doha, enterré à Alger sans avoir demandé pardon, il laisse une mémoire impossible : celle d’un homme réprimé par l’État, mais aussi responsable d’avoir conduit une immense colère populaire vers l’abîme.


Photo DR.

Il voulait revenir mourir en Algérie. Selon nos sources, alors que la maladie l’avait ramené à cette zone d’extrême fragilité où les hommes ne négocient plus un rôle mais une fin, Abbassi Madani a engagé des démarches pour rentrer. Il ne demandait plus un parti, ni une tribune, ni la revanche impossible du second tour interrompu. Il voulait finir chez lui. L’État a refusé. Non parce qu’il craignait encore l’ancien chef du Front islamique du salut, diminué, hospitalisé, presque retiré du monde, mais parce qu’il n’avait jamais présenté d’excuses aux Algériens. Les autorités accepteront finalement que son corps soit enterré au pays. Le vivant n’a pas obtenu le retour. La dépouille, elle, fut admise.

Cette scène résume l’énigme Abbassi Madani. Ses partisans ont voulu le ramener dans la mémoire nationale sous les habits du moudjahid, du professeur et du cheikh. Ses adversaires ont continué de voir en lui l’un des responsables politiques de la tragédie algérienne. Entre les deux, l’État a choisi une ligne froide : pas de réconciliation symbolique sans parole de repentance, mais pas non plus d’interdiction de sépulture. Le corps pouvait revenir. L’homme, lui, ne pouvait plus être réintégré dans la nation sans que soit posée la question des morts.

Madani est mort à Doha le 24 avril 2019, loin de cette Algérie qu’il avait voulu refonder au nom de l’islam et de Novembre. Son cercueil reviendra à Alger dans une atmosphère de deuil, de ferveur et de gêne. Pour les uns, l’enterrement était celui d’un ancien combattant de 1954. Pour les autres, celui d’un homme qui n’avait jamais dit clairement ce qu’il regrettait du désastre politique auquel son mouvement avait contribué.

Un cercueil sous drapeau algérien

Les images de la fin disent beaucoup. À Doha, le corps est enveloppé dans le drapeau algérien. La prière funéraire se déroule dans l’exil qatari, loin des rues populaires d’Alger où son nom avait jadis fait descendre les foules. Puis la dépouille revient. À Alger, des milliers de personnes accompagnent le cortège jusqu’au cimetière de Sidi M’hamed. La foule ne prouve pas l’innocence. Elle prouve seulement que la mémoire du FIS, même vaincue, même interdite, même recouverte par trois décennies de peur et de silence, n’a jamais totalement disparu.

Dans cette foule, certains voyaient un chef injustement brisé par l’armée, le symbole d’une victoire électorale confisquée, un homme dont le procès militaire et la résidence surveillée avaient confirmé l’autoritarisme du régime. D’autres, absents ou silencieux, voyaient surtout le visage d’une catastrophe. Pour eux, le nom de Madani ne renvoyait pas d’abord au droit ou à l’exil, mais à la rupture de 1991, à l’effondrement du politique, aux années où l’Algérie s’était couverte de sang.

Le paradoxe était là, visible dans le cortège. Le même homme pouvait être pleuré comme un moudjahid et dénoncé comme un responsable. Le même cercueil pouvait être un objet de fidélité pour les uns, d’amertume pour les autres. La mort ne tranchait rien. Elle rouvrait au contraire une bataille ancienne : comment raconter un homme qui fut à la fois produit de l’histoire nationale et acteur de son désastre ?

C’est pourquoi il faut revenir au début, avant les stades, avant le FIS, avant le tribunal militaire de Blida. La première scène publique d’Abbassi Madani n’est pas islamiste. Elle est coloniale.

La première photographie coloniale

Dans une coupure de L’Écho d’Alger, un groupe de jeunes hommes apparaît sous un titre sec : « Les auteurs de l’attentat contre Radio-Algérie placés sous mandat de dépôt ». Le vocabulaire est celui de l’ordre colonial : tentative de destruction d’immeuble, association de malfaiteurs, suspects. La presse française voit des inculpés. L’Algérie indépendante verra, plus tard, des révolutionnaires de Novembre.

Abbassi Madani entre ainsi dans l’histoire par l’un des gestes inauguraux de l’insurrection de 1954. Il n’est pas encore le professeur, ni le chef islamiste, ni le détenu de Blida, ni le vieil exilé de Doha. Il est un jeune homme pris dans la première nuit de la guerre d’indépendance, dans cette zone où la violence anticoloniale est encore traitée par l’administration française comme du banditisme. Cette première image comptera toute sa vie.

Car Madani tirera de Novembre plus qu’un souvenir. Il en fera un titre de créance. Beaucoup de figures islamistes algériennes pouvaient se réclamer de la religion, de la prédication, de la morale ou du rejet du FLN. Lui pouvait aussi se réclamer de la guerre. Il pouvait dire, explicitement ou implicitement, qu’il avait précédé l’État indépendant, qu’il avait payé avant les autres, qu’il n’était pas un intrus dans l’histoire nationale.

Cette légitimité allait devenir une arme redoutable. Madani ne contestera pas le régime algérien depuis l’extérieur du récit national. Il le contestera depuis son centre. Le pouvoir invoquait Novembre, mais Madani répondra que Novembre avait été trahi. Le pouvoir invoquait l’islam, mais Madani dira qu’il avait été vidé de sa substance. Le pouvoir invoquait l’arabité, mais Madani soutiendra qu’elle restait inachevée, compromise, francisée.

Novembre comme capital politique

Chez Abbassi Madani, Novembre n’est jamais seulement un épisode biographique. C’est une grammaire politique. L’ancien militant anticolonial se présente comme l’héritier d’une promesse défigurée. Selon cette lecture, l’indépendance n’a pas produit l’État islamique et moral que les sacrifices de la guerre auraient dû faire naître. Elle a produit un régime de parti unique, socialiste, autoritaire, francophone dans ses réflexes, soupçonné d’avoir confisqué à la fois l’islam et le peuple.

Cette lecture islamiste de Novembre est réductrice. Nour-Eddine Boukrouh, ancien ministre et fondateur du PRA, a rappelé dans une contribution publiée sur sa page Facebook que le passage de l’Appel du 1er novembre promettant un État « souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques » ne renvoyait pas à un projet de théocratie. Selon lui, il relevait d’un compromis culturel avec la sensibilité musulmane du peuple algérien, tandis que l’Appel garantissait aussi les libertés fondamentales « sans distinction de races et de confessions ».

Le récit islamiste de Novembre, lui, est discutable, partiel, parfois mythologique. Il efface les pluralités de la guerre de libération, les conflits internes au mouvement national, les débats sur l’État, la modernité, les femmes, les langues, la justice sociale. Mais il fut politiquement efficace. Il permettait de transformer la colère contre le FLN en procès de trahison. Le régime n’était plus seulement corrompu ou inefficace. Il devenait infidèle à l’origine.

C’est là que se noue une grande part de la responsabilité de Madani. Il a donné à une crise politique et sociale une traduction religieuse totalisante. Il a fait du désaccord avec le régime une question de fidélité à Dieu, à Novembre et à l’identité nationale. Dans une société travaillée par les humiliations, les pénuries, la bureaucratie, l’injustice et le désenchantement, cette parole avait une puissance considérable. Elle offrait aux vaincus du système non seulement une opposition, mais une revanche morale.

Mais elle réduisait aussi l’espace du compromis. Si le pouvoir est seulement mauvais, il peut être battu. S’il est impie, traître et illégitime dans son essence, il doit être renversé. Cette différence allait devenir tragique lorsque les urnes, la rue, l’armée et la religion se retrouveront dans le même engrenage.

L’homme des institutions

Avant d’être l’homme de la rupture, Madani fut pourtant un homme de l’intérieur. Après l’indépendance, il étudie, enseigne, entre dans l’université. Le Journal officiel le montre associé, en 1972, à la commission permanente d’arabisation de l’université d’Alger. Ce détail administratif est plus important qu’il n’y paraît. Il inscrit Madani dans l’un des grands chantiers idéologiques de l’État postcolonial : décoloniser la langue, arabiser l’enseignement, refonder l’université, déplacer le centre de gravité culturel d’une élite formée en français vers une légitimité arabo-islamique.

Madani n’est donc pas un pur marginal. Il a fréquenté les institutions, les commissions, les mots d’ordre du régime. Il a été de ces cadres arabophones ou arabisants qui ont cru, chacun à leur manière, que l’indépendance devait être poursuivie sur le terrain culturel. Cette proximité initiale donne une densité particulière à sa rupture ultérieure. Il ne s’oppose pas à l’État comme un corps étranger. Il retourne contre lui une partie de son propre langage.

Le régime avait exalté l’islam comme composante de l’identité nationale, mais voulait le garder sous contrôle. Madani exigera qu’il devienne source du droit et de la souveraineté. Le régime avait promu l’arabisation comme réparation historique, mais dans un cadre bureaucratique et autoritaire. Madani en fera un marqueur de fidélité religieuse et politique. Le régime avait sacralisé la guerre de libération. Madani l’utilisera comme acte d’accusation.

Ce passage par les institutions interdit de raconter Madani comme un phénomène surgissant des marges. Il est aussi le produit d’un État qui a fabriqué les catégories dont l’islamisme se servira contre lui.

La blessure de reconnaissance

Le sociologue Nacer Djabi apporte ici une clé précieuse. Il rappelle dans un article publié par Al-Quds al-Arabi avoir croisé Madani à plusieurs reprises, parce qu’ils vivaient tous deux dans le centre d’Alger, à Belouizdad (ex-Belcourt), et enseignaient dans des disciplines proches à l’Institut des sciences sociales de l’Université d’Alger : Madani en sciences de l’éducation, Djabi en sociologie. Le regard n’est donc pas celui d’un adversaire lointain, mais d’un voisin intellectuel, d’un collègue, d’un témoin qui a vu l’homme avant que l’icône ne le recouvre.

Djabi suggère aussi une hypothèse plus intime. Madani aurait appartenu, avant le FIS, à un courant national conservateur. Il avait rejoint le FLN, s’était présenté à des élections locales, mais n’avait pas obtenu dans l’Algérie indépendante la place symbolique que son passé pouvait lui faire espérer. Emprisonné par les Français de 1954 à 1962, absent des recompositions politiques décisives de l’indépendance, il aurait vécu cette marginalité relative comme une forme d’éloignement. Djabi écrit que cet « éloignement » ressenti peut aider à comprendre l’orientation oppositionnelle radicale de Madani après l’indépendance.

Cette hypothèse ne remplace pas l’analyse idéologique. Elle l’épaissit. Chez Madani, la radicalité peut être lue comme la rencontre d’une vision religieuse du politique et d’une blessure de reconnaissance. Il avait été là au commencement, mais d’autres avaient hérité de l’État. Il pouvait se réclamer de Novembre, mais le pouvoir réel lui avait échappé. Plus tard, le FIS lui offrira ce que l’Algérie indépendante ne lui avait pas donné : une foule, un rôle, une centralité.

1982, l’université comme champ de bataille

La première grande alerte se produit en 1982. L’université algérienne devient un lieu de confrontation entre islamistes, progressistes, militants berbéristes, étudiants de gauche et pouvoir. À Ben Aknoun, le 2 novembre 1982, Kamel Amzal, étudiant en droit, est tué lors d’affrontements. Sa mémoire militante le présente comme un « martyr de la démocratie », assassiné par des intégristes islamistes. Les chroniques universitaires de cet épisode parlent d’un étudiant progressiste tué, de blessés, d’arrestations et d’une tension qui dépasse très vite le campus.

Cet épisode doit être traité avec précision. Il ne sert pas à fabriquer une culpabilité directe de Madani dans un meurtre précis. Les témoignages documentés ne l’établissent pas. Mais politiquement, il marque l’entrée de la violence islamiste dans la mémoire démocrate et berbériste. Pour les partisans de Madani, 1982 est l’année de la répression contre les militants religieux. Pour d’autres Algériens, elle est l’année où le fanatisme a commencé à frapper ceux qui défendaient le pluralisme culturel, la liberté universitaire, la démocratie syndicale.

Quelques jours plus tard, le 12 novembre, une prière publique et un rassemblement se tiennent à la faculté centrale d’Alger. Ceux qui ont vécu cette séquence évoquent des milliers de participants, des revendications religieuses et morales, l’exigence d’une islamisation de l’espace public. L’université cesse d’être seulement un lieu de savoir. Elle devient tribune, mosquée politique, théâtre de démonstration.

L’État comprend alors que les lieux de prière universitaires peuvent devenir des foyers d’opposition. Il réprime, arrête, surveille. Mais en frappant, il consacre. Madani sort de cette séquence non comme un simple enseignant sanctionné, mais comme l’un des noms autour desquels peut s’agréger une contestation islamique.

Le « bayan ennassiha » et la peur des femmes

C’est dans cette séquence que Nacer Djabi situe un tournant. Selon lui, le parcours de Madani prend clairement, au début des années 1980, une orientation vers un islam politique conservateur. Il évoque sa participation à l’organisation du rassemblement de la faculté centrale de novembre 1982, d’où serait issu ce qu’on a appelé le « bayan ennassiha », le communiqué ou manifeste de la recommandation morale. Djabi insiste surtout sur un point : ce texte et ce courant avaient exprimé des positions hostiles aux femmes algériennes, « moughila fi radji‘iyyatiha », profondément réactionnaires.

Cette observation est essentielle. Elle rappelle que la montée islamiste ne fut pas seulement une contestation du parti unique. Elle fut aussi une réponse anxieuse à une transformation sociale. Les femmes entraient plus massivement à l’université. Elles devenaient visibles, diplômées, actrices de l’espace public. Pour Djabi, cette présence nouvelle a pu effrayer un courant islamiste qui ne considérait pas l’université comme son terrain naturel et qui préférait la rue populaire, plus masculine, plus immédiatement mobilisable.

Cette lecture donne au portrait une dimension sociale. Le FIS ne naît pas uniquement contre l’État. Il naît aussi contre des changements de société : la mixité, l’émancipation féminine, la pluralité culturelle, la présence des femmes dans les lieux du savoir, la montée d’une jeunesse qui ne rentre plus dans l’ordre patriarcal traditionnel.

Madani n’est pas seul dans cette histoire, mais il en devient l’un des visages. Son islam politique promet une justice aux humiliés, mais aussi un retour à l’ordre. Il parle de morale, mais derrière la morale se profile un contrôle des corps, des femmes, des espaces et des voix.

De la daâwa au parti

Entre 1982 et 1989, le courant islamiste algérien se structure. Autour de figures comme Ahmed Sahnoun, Mahfoud Nahnah, Abbassi Madani et d’autres, la daâwa, les réseaux religieux, les cercles de prédication et les sociabilités militantes gagnent en visibilité. Les archives iconographiques réunies pour ce portrait montrent Madani dans cet écosystème, à la croisée des prédicateurs, des universitaires religieux, des militants conservateurs et des futurs entrepreneurs politiques.

Le FIS ne surgit donc pas comme une météorite dans le ciel de 1989. Il cristallise une longue accumulation. Les mosquées ont servi de lieux de parole dans un système où les partis étaient interdits. Les campus ont servi de laboratoires idéologiques. Les quartiers populaires ont fourni la masse sociale. Le parti unique, en fermant les canaux normaux de représentation, a laissé s’accumuler sous terre une énergie que l’ouverture pluraliste va libérer brutalement.

Madani possède alors un avantage décisif. Il peut parler à plusieurs publics à la fois. Aux anciens nationalistes, il rappelle Novembre. Aux arabisants, il promet l’achèvement culturel de l’indépendance. Aux religieux, il offre l’État islamisé. Aux pauvres, il promet la justice contre les corrompus. Aux jeunes frustrés, il offre la revanche. Aux familles conservatrices, il promet l’ordre moral. Cette capacité de synthèse explique une partie de son ascension.

Mais elle contient aussi une ambiguïté. Le FIS fédère des colères qui ne sont pas toujours identiques. Certains veulent la justice sociale, d’autres la revanche religieuse, d’autres la fin du FLN, d’autres la charia, d’autres simplement une voix contre l’humiliation. Un mouvement aussi vaste peut gagner une élection. Il est beaucoup moins sûr qu’il puisse gouverner sans se déchirer ou sans imposer sa fraction la plus dure.

Le FIS entre par la porte du droit

Le Journal officiel de 1989 donne à cette dynamique une forme légale. Le Front islamique du salut dépose son dossier de constitution. Abbassi Madani en est le président, Ben Azzouz Zebda le vice-président, Ali Benhadj l’une des figures du bureau fondateur. La scène est presque banale : des noms, des dates de naissance, des professions, un parti reconnu dans le cadre de l’ouverture politique.

Mais l’histoire donnera à ce papier une charge tragique. Le FIS entre d’abord dans l’État par la porte du droit, avant d’en être expulsé par la dissolution, les arrestations, les procès militaires et la clandestinité. En 1989, il est une formation autorisée. En 1992, il devient une organisation interdite. Entre les deux, l’Algérie aura connu la plus brève et la plus dangereuse expérience pluraliste de son histoire post-indépendance.

Madani occupe alors la place d’une figure de compromis apparent. Il est plus âgé, plus universitaire, plus institutionnel qu’Ali Benhadj. Il rassure certains observateurs qui veulent croire à une direction capable de contenir les excès de la base. Mais cette image de modération relative ne doit pas être exagérée. Madani n’est pas seulement le vieux professeur entouré de jeunes radicaux. Les documents des années 1980 le montrent déjà engagé dans une ligne dure, anti-marxiste, profondément conservatrice.

Le tandem avec Benhadj offre au FIS une efficacité redoutable. Madani apporte la légitimité historique, l’âge, le statut, l’ancrage national. Benhadj apporte la ferveur, la violence verbale, la capacité d’aimantation des jeunes militants. L’un donne au mouvement une respectabilité et l’autre lui donne une tension révolutionnaire. Ensemble, ils transforment une mouvance religieuse en force de conquête.

La vague populaire

En juin 1990, le FIS remporte les premières élections locales pluralistes. La victoire est massive. Les images de meetings, notamment celles du stade du 5-Juillet, montrent un mouvement capable de remplir les tribunes, de saturer l’espace public, de donner à ses partisans le sentiment que l’histoire est en train de changer de camp. Le FLN, parti unique de l’indépendance, est humilié. L’État découvre qu’une force qu’il croyait pouvoir canaliser peut le battre dans les urnes.

Cette victoire est portée par une énergie sociale considérable. Elle vient des quartiers populaires, des jeunes chômeurs, des classes moyennes frustrées, des arabisants marginalisés, des commerçants pieux, des familles excédées par l’arrogance bureaucratique. Le FIS apparaît comme un instrument de punition. Voter FIS, c’est sanctionner le FLN, les passe-droits, la corruption, l’injustice. C’est dire non à un système qui ne représente plus grand monde.

Mais cette vague n’est pas seulement protestataire. Elle porte une vision du monde. Les mairies remportées par le FIS deviennent des vitrines de moralisation, parfois d’ordre social coercitif. Les questions de tenue, de mixité, de culture, de fêtes, de femmes, de langage public prennent une importance politique. L’islamisme municipal promet la propreté, la justice et la proximité, mais il annonce aussi une société surveillée par la norme religieuse.

Madani est alors au sommet. Il n’est plus seulement l’ancien détenu de 1982. Il est le visage d’une alternance possible. C’est précisément ce moment qui rend son échec si lourd. Car une force sociale d’une telle ampleur aurait pu obliger l’État à une transition négociée. Elle va au contraire contribuer à installer une confrontation où chaque camp soupçonne l’autre de vouloir l’anéantir.

Le FIS ne se pense plus comme une force parmi d’autres. Il se vit comme le dépositaire exclusif de la volonté populaire. Aux autres courants islamistes ou politiques, il ne propose pas une coalition, mais un ralliement.

Dans un témoignage accordé à l’émission « Pour l’Histoire », animée par Nesrine Djafer sur la web TV d’El Khabar, Abdallah Djaballah offre un contrepoint venu de l’intérieur même du courant islamiste. À ses yeux, les islamistes n’étaient pas « au niveau de ce qu’exigeaient les nécessités et les impératifs de la transition démocratique pluraliste ». Il dit avoir multiplié les démarches auprès du FIS, sans réponse, et qualifie son attitude de « partisanerie blâmable ». La grève de 1991 constitue pour lui « un appel dangereux », susceptible d’ouvrir la voie à la violence.

Au printemps 1991, cette ivresse majoritaire trouve son point de rupture : la grève politique illimitée marque le basculement.

Un géant sans doctrine

Nacer Djabi donne peut-être la formule la plus éclairante sur le FIS. Il le décrit comme une « haraka ijtimaïya chaâbiya hâdira », une vague sociale populaire tonitruante, conduite par une élite politique « min doun ‘omq fikri », sans profondeur intellectuelle. Il ajoute que cette faiblesse d’expérience politique caractérisait traditionnellement l’islamisme algérien.

Cette phrase est sévère, mais elle permet d’éviter deux simplifications. Le FIS n’était pas seulement un complot théocratique. Il était une immense poussée sociale. Mais il n’était pas non plus un parti mûr, doté d’une doctrine de gouvernement, d’une culture institutionnelle, d’une pensée du pluralisme, d’un projet capable de rassurer les vaincus d’une éventuelle alternance. Il avait la masse, la ferveur, le moment historique. Il n’avait pas la profondeur politique nécessaire pour transformer cette puissance en sortie pacifique du système.

La critique de Djabi vise directement la direction. Madani et ses compagnons ont bénéficié de l’élan initial d’un géant politique, mais ils n’ont pas su le maîtriser. Ils ont surfé sur une énergie qu’ils n’avaient pas entièrement produite et qu’ils ne contrôlaient déjà plus. Le FIS était un parti, mais aussi une foule ; une organisation, mais aussi une humeur nationale ; une offre électorale, mais aussi un exutoire.

C’est peut-être l’un des nœuds de la responsabilité de Madani. Il n’a pas seulement radicalisé un discours. Il a accepté d’incarner une vague dont il ne pouvait garantir ni les limites, ni le comportement, ni la loyauté au jeu démocratique une fois la victoire acquise. Quand un chef accepte d’être porté par une colère totale, il devient responsable du moment où cette colère déborde les cadres qu’il prétendait lui donner.

Madani dépassé par sa base

Djabi rapporte une scène éclairante. Il accompagne un jour Madani jusqu’à son domicile de Hydra. Le chef du FIS l’invite à boire du lait avec des dattes venues de Biskra. Dans cette scène presque domestique, le sociologue assiste à des appels téléphoniques de militants locaux demandant l’intervention de Madani dans des conflits de terrain. Les bases du parti ont compris que la présence du chef donne à chaque conflit une importance médiatique et politique nouvelle. Elles n’hésitent pas, selon Djabi, à exagérer ou à présenter une image fausse des faits.

L’exemple qu’il donne est parlant : des militants de Sour El Ghozlane appellent Madani pour dénoncer une intervention violente de la gendarmerie contre des manifestants après des inondations. Selon Djabi, il ne s’agissait en réalité que de simples échauffourées autour de revendications de logement, comme il en existait alors dans de nombreuses villes algériennes. Mais pour les bases du FIS, grossir l’incident pouvait attirer le chef, donc la presse, donc le rapport de force.

Cette scène est précieuse. Elle montre un Madani moins stratège omnipotent que chef sollicité, instrumentalisé parfois par sa propre base, pris dans un circuit d’amplification permanente. Mais cela ne l’innocente pas. Au contraire. Un dirigeant responsable doit savoir quand ses militants transforment chaque conflit social en épisode d’affrontement politique. Il doit contenir, hiérarchiser, vérifier. Madani semble avoir été porté par une mécanique où l’intervention du chef validait l’exagération des bases.

Le FIS devient alors une caisse de résonance nationale. Un problème local de logement, une altercation, une décision administrative, une intervention de gendarmerie peuvent être intégrés à un récit général de persécution et de soulèvement. C’est ainsi que les sociétés entrent dans la crise : lorsque tout événement devient preuve d’une guerre totale.

1991, la rue contre l’État

La crise de 1991 naît officiellement de la loi électorale et du découpage des circonscriptions. Le FIS accuse le pouvoir de préparer une fraude institutionnelle pour limiter sa progression aux législatives. Madani appelle à la grève. Les places d’Alger sont occupées. Des sit-in s’installent. La rue devient un instrument de pression sur l’État. Le pouvoir négocie, hésite, puis décide de frapper. Les mémoires de Khaled Nezzar, à lire comme le récit d’un acteur central de l’institution militaire, éclairent la manière dont l’armée a reconstruit cette séquence.

L’état de siège est décrété en juin 1991. L’armée intervient. Les sit-in sont dispersés. Il y a des morts, des blessés, des arrestations. Il y eut aussi les dissensions internes du FIS, les figures qui critiquent la ligne de confrontation, les passages à la télévision de militants ou dirigeants en rupture. Déjà, le mouvement semble travaillé par ses contradictions. La direction veut peser par la rue, mais la rue produit sa propre logique. Le pouvoir veut rétablir l’ordre, mais son intervention renforce le récit islamiste de la persécution.

Le 30 juin 1991, Abbassi Madani et Ali Benhadj sont arrêtés. Cette arrestation prive le FIS de ses deux figures principales, mais elle ne désamorce pas la crise. Elle la déplace. Le parti est affaibli à sa tête, renforcé dans son mythe. Les chefs deviennent prisonniers. Les militants peuvent se penser trahis, volés, attaqués. L’État, en neutralisant Madani, transforme aussi son image : le tribun contesté devient, pour ses partisans, un détenu politique.

Là encore, les deux vérités coexistent. Le pouvoir use de la force pour reprendre le contrôle. Mais Madani avait engagé son mouvement dans une épreuve de rue dont il ne maîtrisait pas l’issue. Il savait que le rapport de force avec un État militarisé ne pouvait rester longtemps symbolique.

Le procès militaire de Blida

Le procès de Blida, en 1992, cristallise la rupture. Abbassi Madani et Ali Benhadj sont condamnés à douze ans de réclusion par le tribunal militaire. Les unes d’El Khabar et de la presse nationale donnent la brutalité du moment : les deux chefs du FIS sont frappés au cœur, tandis que d’autres cadres reçoivent des peines moins lourdes. Le verdict ne referme pas la crise. Il la durcit.

L’annonce de la condamnation provoque des manifestations à Alger, Sétif et Batna les 16 et 17 juillet 1992, faisant trois morts, quinze blessés et soixante-dix arrestations. La justice militaire, censée fixer une responsabilité, devient un nouveau carburant politique. Le régime veut neutraliser. Il fabrique aussi des symboles.

Le contexte est déjà celui de l’effondrement. Le FIS a remporté le premier tour des législatives de décembre 1991. Chadli Bendjedid quitte le pouvoir en janvier 1992. Le processus électoral est interrompu. L’état d’urgence est proclamé. Le FIS est dissous. Des milliers de militants sont arrêtés ou envoyés dans des camps du Sud. La clandestinité s’étend. La violence armée commence à s’organiser.

Le procès de Madani n’est donc pas seulement judiciaire. Il est l’un des actes par lesquels le pouvoir tente de transformer une crise politique en dossier sécuritaire. L’État affirme que le FIS préparait une insurrection et menaçait d’instaurer un État théocratique. La défense répond qu’il s’agit d’éliminer le chef du principal parti d’opposition. Ces deux récits s’affrontent encore aujourd’hui.

Mais la question centrale demeure : même si l’État a violé les garanties du droit, cela ne suffit pas à transformer Madani en démocrate empêché. Et même si Madani portait une responsabilité politique majeure, cela ne justifie pas l’exception militaire comme mode de justice.

La rupture et le sang

Après 1992, l’Algérie entre dans une nuit longue. Le FIS légal disparaît. La violence armée s’étend. Selon des rapports des services de sécurité, le nombre d’islamistes armés atteignait 32 000 en 1993. L’AIS, les GIA, les maquis locaux, les factions radicalisées, mais aussi les groupes d’autodéfense, les règlements de comptes et les manipulations composent un paysage de plus en plus illisible. Les civils deviennent les otages d’une guerre où chaque camp prétend parler au nom du salut.

Les enseignants, les journalistes, les artistes, les fonctionnaires, les femmes qui refusent l’ordre imposé, les villageois soupçonnés de soutenir les forces de sécurité, les familles anonymes, les enfants, les voyageurs des routes, les habitants des périphéries paient le prix. La décennie noire ne peut pas être réduite à un seul homme. Mais elle ne peut pas non plus être racontée en retirant Madani de la chaîne politique qui l’a précédée.

Sa responsabilité n’est pas celle d’un chef de massacre. Elle est plus fondamentale et plus politique. Il a contribué à faire entrer l’Algérie dans une logique de confrontation existentielle. Il a donné à une immense colère sociale une forme religieuse exclusive. Il a porté un mouvement qui n’a pas su, ou pas voulu, rassurer ceux qui redoutaient qu’une victoire islamiste signifie la fin du pluralisme.

Les partisans de Madani répondent que le sang vient de l’interruption du processus électoral, de la répression, des camps, de la torture, de l’humiliation de la victoire populaire. C’est une partie de la vérité. Mais elle ne suffit pas. Car un mouvement politique qui aspire à gouverner doit être jugé aussi sur ce qu’il promet aux adversaires, aux minorités, aux femmes, aux vaincus. Sur ce point, le FIS a échoué avant même d’exercer le pouvoir.

Une responsabilité sans absolution

Il faut donc tenir la ligne la plus difficile : l’État algérien a commis l’arbitraire, et Madani porte une lourde responsabilité politique. L’une de ces vérités n’efface pas l’autre. Le régime a interrompu un processus électoral, jugé des civils devant des tribunaux militaires, interné massivement, fermé l’espace politique, répondu à une crise de légitimité par la force. Mais Madani n’était pas seulement le représentant innocent d’une alternance confisquée. Il était le chef d’un mouvement dont le rapport à la démocratie demeurait instrumental, ambigu et inquiétant.

Le FIS parlait au nom du peuple, mais de quel peuple ? Celui qui votait pour lui, ou aussi celui qui le refusait ? Il parlait au nom de l’islam, mais que devenaient les Algériens qui ne voulaient pas que l’État soit soumis à une norme religieuse unique ? Il parlait au nom de Novembre, mais que restait-il du pluralisme réel de la guerre de libération, de ses courants, de ses contradictions, de ses femmes, de ses modernistes, de ses socialistes, de ses nationalistes non islamistes ?

Madani n’a jamais répondu de manière convaincante à ces questions. Son autorité venait de la synthèse entre le moudjahid, le professeur et le chef religieux. Mais cette synthèse a servi à pousser l’Algérie vers une alternative fermée : le régime ou l’islam, la corruption ou la pureté, la trahison ou le salut. Ce langage est politiquement dangereux parce qu’il transforme l’adversaire en obstacle moral.

C’est ici que les excuses attendues par l’État prennent leur sens. Il ne s’agissait pas seulement de regretter une défaite. Il s’agissait de reconnaître qu’une parole politique peut contribuer à rendre la tragédie possible.

La guerre dépasse ses fondateurs

À mesure que la guerre avance, Madani perd le contrôle de l’histoire qu’il a contribué à ouvrir. Les chefs historiques du FIS sont emprisonnés, marginalisés ou réduits au silence. Les groupes armés imposent leur propre logique. L’AIS, liée à la mouvance du parti dissous, cherche une forme de discipline politico-militaire. Les GIA poussent la terreur jusqu’à l’horreur absolue. Les massacres de civils font basculer l’Algérie dans une zone où les catégories politiques ordinaires se disloquent.

Puis vint 1997. Des négociations secrètes s’ouvrent avec l’AIS. La trêve annoncée en septembre 1997 s’inscrit dans une stratégie de séparation entre islamistes armés négociables et groupes voués à l’éradication. Dans ce contexte, Abdelkader Hachani puis Abbassi Madani sont libérés. Mais cette libération n’est pas un retour triomphal. Elle montre plutôt que le centre de gravité s’est déplacé.

En 1990, Madani remplissait les stades. En 1997, il est une pièce symbolique dans un jeu sécuritaire qui se déroule en grande partie sans lui. Le pouvoir peut encore utiliser son nom, ses partisans peuvent encore y voir une légitimité, mais la guerre a produit ses propres chefs, ses propres circuits, ses propres monstres.

Cette dépossession n’annule pas sa responsabilité initiale. Elle montre seulement l’une des lois de la radicalisation : ceux qui ouvrent la porte à la logique de rupture ne sont pas toujours ceux qui décident de ce qui entre ensuite. Madani a incarné la vague. Puis la vague l’a dépassé. Le chef du FIS devient un vieil homme surveillé pendant que d’autres parlent avec les armes.

L’ONU et l’État d’exception

Le dossier du Comité des droits de l’homme des Nations unies, saisi par son fils Salim Abbassi, donne un autre éclairage. La communication n°1172/2003 ne juge pas l’histoire politique du FIS. Elle juge les droits d’un homme : arrestation, procès militaire, détention, assignation à résidence, liberté de circulation, garanties judiciaires. Elle rappelle qu’un État ne cesse pas d’être tenu par le droit parce que son adversaire est dangereux.

Le Comité conclut à des violations importantes. L’assignation à résidence est assimilée à une privation de liberté arbitraire. Le recours au tribunal militaire pour juger un civil n’est pas suffisamment justifié. L’Algérie est ainsi condamnée sur le terrain des articles 9 et 14 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. En revanche, le Comité ne conclut pas à une violation de la liberté d’expression faute d’éléments suffisants.

Cette décision empêche le portrait univoque. Madani a été un acteur politique de rupture. Mais il a aussi été victime de l’arbitraire d’État. Son procès militaire et sa longue assignation à résidence ont nourri la mémoire de ses partisans et donné du poids à l’argument du prisonnier politique. L’État, en voulant neutraliser un chef dangereux, a confirmé une part du procès que les islamistes faisaient contre lui : celui d’un pouvoir incapable de traiter ses adversaires dans un cadre civil et loyal.

Mais la décision onusienne ne lave pas Madani de sa responsabilité historique. Elle ne dit pas que le FIS était démocratique. Elle ne dit pas que son projet était rassurant. Elle dit que l’État a violé le droit. C’est déjà beaucoup. Ce n’est pas une absolution.

Doha, le vieil homme en exil

En 2003, Madani quitte l’Algérie pour la Malaisie puis le Qatar. L’exil transforme le chef du FIS en figure crépusculaire. Il ne dirige plus rien de décisif. Il reçoit, écrit, apparaît, se tait, survit. Les images qui circulent le montrent âgé, malade, entouré de proches, parfois hospitalisé. Elles contrastent avec le Madani des foules. Le corps a remplacé la voix. La faiblesse a remplacé la tribune.

Autour de lui, une partie de la famille s’installe dans l’espace qatari. Son fils Salim, qui a porté la plainte devant le Comité des droits de l’homme, a ensuite fait carrière au Qatar, jusqu’à occuper des fonctions dirigeantes dans le secteur de l’énergie solaire. Cette dimension ne doit pas être surjouée. Elle dit cependant quelque chose de la fin du cycle : l’homme qui avait voulu refonder l’État algérien finit loin de lui, dans un Golfe protecteur, au milieu d’une respectabilité d’exil qui contraste avec les ruines laissées dans la mémoire nationale.

L’exil ne fut pas seulement familial ou médical. Il devint aussi un espace de parole. Depuis cette diaspora politique se recompose une partie de la mémoire du FIS, notamment à travers des médias installés hors d’Algérie. Créée à Londres en 2011 puis établie à Paris, Al Magharibia s’inscrit dans l’environnement médiatique des réseaux islamistes radicaux issus du FIS. Son fondateur, Oussama Madani, est l’un des fils d’Abbassi Madani. Le détail n’est pas anecdotique : après la défaite politique et l’exil du père, une part du récit familial et militant s’est déplacée vers l’espace médiatique transnational.

Doha devient ainsi un décor ambigu. Pour ses fidèles, c’est le lieu de l’injustice prolongée, l’exil imposé à un homme empêché de vivre librement dans son pays. Pour ses critiques, c’est le lieu d’une fuite hors de l’histoire algérienne, un confort relatif après une tragédie payée par d’autres. La vérité est peut-être plus simple et plus triste : Madani n’était plus en mesure de peser. Il était devenu un nom, un corps, une archive vivante.

Mais certains noms ne vieillissent jamais complètement. Même malade, Madani restait lié à une question intacte : que faire de ceux qui ont été à la fois réprimés par l’État et responsables de l’avoir poussé vers l’abîme ?

« L’Algérie était entre ses mains »

La dernière scène rapportée par Nacer Djabi est l’une des plus fortes. Il revoit Madani à Doha, des années plus tard, dans les étages du Sheraton, vêtu de son habit traditionnel. Le sociologue dit s’être interrogé sur cette fin triste. Puis il écrit cette phrase cruelle : l’Algérie était entre ses mains, mais il n’a pas su la préserver, comme il avait su préserver son vêtement traditionnel.

Cette formule sonne comme une épitaphe politique. Elle ne signifie pas que Madani possédait littéralement l’Algérie. Elle signifie qu’il a tenu, un moment, une possibilité historique immense. En 1990 et 1991, il pouvait transformer une poussée populaire en négociation nationale, en refondation pluraliste, en pression démocratique réelle sur le régime. Il pouvait imposer une transition sans rassurer seulement ses partisans. Il devait parler aussi aux autres Algériens, à ceux qui avaient peur du FIS, aux femmes, aux démocrates, aux berbéristes, aux laïques, aux fonctionnaires, aux minorités politiques, aux électeurs du FLN, aux indifférents.

Il ne l’a pas fait. Ou pas assez. Il a préféré incarner une vague plutôt que la discipliner. Il a laissé se confondre majorité électorale, vérité religieuse et légitimité révolutionnaire. Il a cru pouvoir porter une colère qui le dépassait déjà. C’est cela que Djabi résume en disant que l’Algérie était entre ses mains. Non pas un pouvoir acquis, mais une chance historique. Non pas un droit à gouverner, mais une responsabilité devant la société.

L’échec n’est donc pas seulement celui d’un homme battu par l’armée. C’est celui d’un chef incapable de transformer la force populaire en projet politique habitable par tous.

Mourir sans demander pardon

À la fin, tout revient à cette absence d’excuses. Selon nos sources, l’État a refusé le retour du vivant parce qu’Abbassi Madani n’avait pas demandé pardon aux Algériens. La phrase peut paraître dure, surtout venant d’un État qui lui-même n’a jamais pleinement rendu compte de ses propres violences. Mais elle touche un point central. Madani a dénoncé l’interruption du processus électoral, la répression, l’injustice, la prison, l’exil. Il n’a pas livré la parole morale que beaucoup attendaient : la reconnaissance que son mouvement avait contribué à ouvrir une séquence tragique.

Des excuses auraient-elles suffi ? Sans doute pas. Elles n’auraient pas rendu les morts. Elles n’auraient pas effacé les massacres, les disparitions, les peurs, les deuils, les fractures. Elles n’auraient pas innocenté l’État ni guéri les familles. Mais elles auraient introduit une brèche dans la mémoire fermée du FIS. Elles auraient dit que la victoire confisquée ne justifie pas tout, que la répression subie n’efface pas la responsabilité exercée, que le statut de victime de l’arbitraire ne supprime pas la dette envers la société.

Madani est mort sans cette phrase. Ses partisans ont retenu le moudjahid, le professeur, le prisonnier, l’exilé. Ses adversaires ont retenu le chef d’un mouvement qui a fait entrer l’Algérie dans la logique du tout ou rien. Entre les deux, il reste une vérité inconfortable : Abbassi Madani fut assez profondément algérien pour incarner les contradictions de son pays, et assez puissant pour contribuer à les rendre meurtrières.

Son nom demeure inflammable parce qu’il ne renvoie pas seulement au FIS. Il oblige l’Algérie à regarder ce qui a rendu le FIS possible : un État autoritaire, une société humiliée, une religion politisée, une opposition sans culture démocratique solide, une mémoire de Novembre transformée en arme. C’est pourquoi son portrait ne peut être ni un réquisitoire simple, ni une élégie. C’est l’histoire d’un homme qui a voulu juger l’État au nom de l’islam et de la révolution, mais qui n’a jamais accepté de se laisser juger par les Algériens pour la catastrophe que cette prétention a contribué à produire.