L’ancien monde, vieux de cinq siècles, est à l’agonie. Il ne traverse pas une simple crise, il se défait, échoué dans un goulet de cinquante-cinq kilomètres. Ce n’est pas un coup de sirocco venu perturber le plateau d’une petite partie hebdomadaire de kharbga. C’est le damier lui-même qui est en train d’être redessiné, avec d’autres règles, et peut-être même de nouveaux joueurs.
Dans cette partie qui recommence, l’Algérie n’est pas une case marginale. Elle est un rivage, une profondeur, une réserve d’énergie, un seuil entre Méditerranée, Afrique, monde arabe et Sahara. Encore faut-il qu’elle cesse de se laisser décrire comme un pays situé entre les autres, pour se penser comme une puissance capable de les aimanter.
La première bourrasque a déjà frappé. Ormuz bouclé. Vingt millions de barils emprisonnés chaque jour dans les soutes et les terminaux. Le gaz liquéfié figé derrière un mur de missiles. Bientôt les puits pousseront leurs premiers râles d’agonie. Demain, ils reviendront, diminués, incapables de produire ce qui, hier encore, coulait de source. Même les optimistes savent qu’il faudra des années. L’illusion danse encore sur le papier. Le physique, lui, se paie trente à quarante dollars au-dessus des contrats à terme. Le papier guette les communiqués, mais le brut ne négocie plus : il obéit au monde matériel. Les prix resteront élevés, mais ils deviendront de plus en plus volatils.
Le retour brutal du monde matériel
Cependant, le cœur du drame est ailleurs. Les pénuries ont déjà commencé, encore discrètes, déjà en marche. Les vaisseaux sanguins de l’économie mondiale s’atrophient. Ce qui circule moins finit toujours par transformer ce qui produit, ce qui mange, ce qui se finance et ce qui gouverne.
La deuxième bourrasque arrive déjà. Elle n’a pas l’odeur du brut. Elle s’attaque à la matière invisible de la civilisation fossile : le naphta, le soufre, l’éthylène, le propylène, le benzène, l’ammoniac et jusqu’à l’hélium de nos puces électroniques. Ces produits intermédiaires cessent alors d’être de simples variables techniques. Ils redeviennent ce qu’ils ont toujours été : les conditions matérielles du monde moderne. Quand ils manquent, ce sont les fondations discrètes du monde industriel qui se fissurent.
La troisième bourrasque atteint le squelette minéral de l’économie mondiale. Les métaux ont besoin d’énergie, mais aussi de chimie. Sans acides, sans lixiviation, sans réactifs, le cuivre, le lithium, le nickel, le cobalt, l’aluminium ou l’acier restent prisonniers de leur gangue. La charpente minérale attend, inerte, que reviennent l’énergie, la chimie et les routes capables de transformer la ressource dormante en puissance industrielle. Même la transition énergétique découvre alors sa dépendance à l’ancien monde qu’elle prétend remplacer.
Quand le papier commence à brûler
La quatrième bourrasque est celle de l’impuissance mécanique. Usines, fonderies, chaînes de montage, logistique : les muscles du corps s’affaibliront. Sans pétrole ni gaz pour les machines et le transport, sans pétrochimie pour les composants, sans métaux pour les câbles et les structures, les usines ralentiront, puis certaines s’arrêteront. Le chômage se propagera par plaques, d’abord dans les secteurs les plus exposés, puis dans les maillons qui semblaient protégés. Nul ne sait encore si le corps industriel cicatrisera ou s’il restera durablement diminué.
La cinquième bourrasque, plus silencieuse, plus lente, soufflera sur nos assiettes. Sans soufre, sans urée, les usines d’engrais toussent et se taisent. Le paysan prie. Les larmes arides du désespoir ne pourront irriguer les sols. Il sème moins, ou différemment. Dans les terres grasses, les pénuries seront un désagrément. Dans les pays d’aisance, la nourriture coûtera plus cher et les rayons, parfois, se videront. Mais ailleurs, là où les sols sont maigres et les États fragiles, la famine fera des ravages, et le système digestif de la planète se gangrènera.
La sixième bourrasque se propagera comme un incendie. Elle aura l’odeur du papier brûlé. Les dettes souveraines, gonflées par des années d’argent gratuit, céderont sous le poids des taux et des budgets de guerre. Les bulles, de l’intelligence artificielle au crédit privé, cesseront de faire écran au monde matériel dont elles dépendaient. Le marché des assurances, durement éprouvé par la crise d’Ormuz, tangue déjà et risque de chavirer. Le carry trade yen-dollar, ce pari silencieux de milliers de milliards, se débouclera dans la panique. Le système nerveux financier se dérèglera à son tour. Privé de coordination, le corps économique perdra sa capacité à transmettre la confiance.
Vers un nouvel ordre des corridors et des ressources
Une fois le corps économique gravement fragilisé, la septième bourrasque commencera à redessiner le damier. Elle inaugurera l’âge des grands troubles. Quand le pain manque et que l’ordre vacille, les damnés de la terre n’auront plus que deux choix : s’en remettre au mektoub ou se mettre en marche. Chaque nation, prise de fièvre, réagira selon ses propres réflexes : révolutions soudaines, migrations de masse, replis identitaires. La contagion touchera jusqu’à certaines zones que l’on croyait saines et immunisées. Déjà, un nationalisme des flux s’installe : de plus en plus d’États préfèrent laisser leurs richesses enfermées dans le coffre-fort de la terre plutôt que de s’en remettre aux marchés pour les faire fructifier.
Après la septième bourrasque, les suivantes dévoileront les règles de la nouvelle partie de kharbga. La huitième définira les coups légaux : corridors terrestres et maritimes entreront en concurrence pour les mêmes flux vitaux. La neuvième tranchera encore plus franchement : seuls les pays capables de sécuriser énergie, eau et minerais resteront dans la partie ; les autres, hier donnés gagnants, auront déjà perdu leurs pions. La dixième bourrasque entérinera le nouvel ordre : des alliances moins fondées sur des traités militaires que sur des corridors partagés, tissés d’interdépendances physiques. Demain, l’alliance décisive ne sera peut-être pas celle qui promet de défendre une capitale, mais celle qui garantit un port, une mine, une nappe, un câble, une usine ou une route.
Viendront enfin les dernières minutes de la partie : les plus lentes en apparence, mais les plus palpitantes aussi, car elles seront une lutte pour l’âme du monde qui vient. La génération née après la guerre jouera déjà sur un autre damier que le nôtre. Mais les joueurs se disputeront encore sa cosmogonie. Avec la onzième bourrasque, un nouvel esprit s’imposera : non pas nourri de nostalgie, mais façonné par la stabilité, l’énergie, l’eau, les minéraux, le local. La « crise d’Ormuz » y résonnera comme « la chute du mur de Berlin ». Non parce qu’elle aura tout détruit, mais parce qu’elle aura rendu visible ce qui travaillait déjà sous la surface.
L’Algérie entre empires-épées et civilisations-éponges
Puis les bourrasques s’éteindront enfin. Le nouveau damier sera apparent pour tous : il sera sans doute plus régional, plus résilient, moins optimiste, mais plus robuste. Si nul ne peut prédire le futur, une chose est certaine : ces bourrasques ne passeront pas d’elles-mêmes. Il ne s’agit pas d’une tempête passagère. Les infrastructures détruites ne se reconstruisent pas en mois, mais en années. Les assureurs ont déjà tourné la page : primes de guerre, exclusions et routes de transit agréées par Téhéran redessinent la géographie du risque. Des décisions d’apparence technique trahissent la durée du basculement : la sortie des Émirats de l’OPEP agit comme un séisme silencieux, brisant la discipline des quotas et refermant la porte à l’ordre pétrolier d’avant. L’Iran ne pourra pas reconstruire sans contenir l’inondation émiratie. Dans ce contexte, le détroit a peu de chances de retrouver ses équilibres d’antan.
Mais qui sont ces joueurs déjà engagés dans la lutte pour l’âme du monde à venir ?
D’un côté, les empires-épées, thalassocraties nées de la mer. Ils ne demandent pas, ils prennent. Leur puissance est navale, logistique et financière. Depuis la chute de Cordoue et la conquête des Amériques, il y a cinq siècles, ils règnent sur le damier. De l’autre côté, les civilisations-éponges, tellurocraties continentales qui régnaient jadis incontestées sur les terres. Leur gravité intègre les voisins dans leur orbite, parfois sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Depuis peu, elles ont renversé le damier en tissant chemins de fer, routes et ports. Les premières contrôlaient les passages. Les secondes construisent désormais des continuités.
La question algérienne revient alors avec plus de netteté. Sommes-nous condamnés à être de simples spectateurs ou à choisir un camp ? Ou pouvons-nous, précisément parce que nous sommes au point de contact de plusieurs mondes, refuser cette alternative trop pauvre ?
Devenir fiable là où d’autres deviennent imprévisibles
Chaque bourrasque arrache une certitude au vieux monde, mais chacune dépose aussi une promesse entre les mains des joueurs aguerris. La bourrasque de l’énergie exige de dépasser l’appât du gain pour ancrer notre force dans la fiabilité et la parole tenue. Celle de la pétrochimie commande d’accélérer sans trembler les plans en cours et d’en ouvrir de nouveaux avec nos alliés. Celle des minerais pousse à prospecter plus loin, à réveiller ce qui dort encore sous nos pieds. Celle de l’industrie invite à convertir nos atouts en filières : l’hélium pour les semi-conducteurs, le phosphate pour les engrais, le lithium pour les batteries, le gaz pour la transformation locale. Celle de l’agriculture et de l’eau impose un saut qualitatif dans les engrais et nous confronte à nos défis géologiques. Nous finirons un jour par prolonger les foggaras de nos ancêtres pour relier les usines de dessalement aux nappes fragiles qui s’épuisent. Celle de la finance nous commande de purger notre système, de peur que l’incendie ne se nourrisse des feuilles sèches de l’informel et du bois mort de certaines pratiques. Celle de la cohésion politique nous impose enfin d’apprendre à jouer en équipe, pour défendre nos pions et mieux échanger avec les autres joueurs. Il ne s’agit donc pas d’attendre que le monde se désorganise pour vendre plus cher ce que nous avons déjà. Il s’agit de devenir fiables là où d’autres deviennent imprévisibles.
L’enjeu, pour nous, n’est pas de cueillir les opportunités au passage. Seules les bourrasques silencieuses, les dernières, désigneront les vainqueurs. Les règles ne sont pas encore fixées, ni même le nombre de joueurs admis à jouer. Entre terre et mer, l’Algérie n’a plus le choix : émerger comme les monts de l’Atlas ou devenir un littoral où les autres viennent régler leurs querelles. Un pays qui ne pense pas sa position finit toujours par servir la stratégie des autres.
Pour penser la fin de partie, il faut revenir à nos lignes de force. L’Algérie est un archipel sans îles, suspendu entre montagnes et oasis. Au nord, la plus vaste mer du monde. Au sud, un océan de sable. À l’est, un carrefour hybride, à la fois routes et rivages. À l’ouest, l’appel de l’Atlantique, un horizon que, jadis, nous aimions explorer. Nous avons toujours vécu et fait prospérer une terre éreintante mais généreuse, située au point de choc de trois continents liquides : l’Afrique qui nous enracine, le monde arabe qui nous traverse et la Méditerranée qui nous ouvre.
La sahelocratie comme doctrine de puissance algérienne
Des plus anciens Amazighs à la Révolution de 1954, nous avons toujours été contraints de définir notre propre modèle. Ni épée, ni éponge. La république-aimant. Elle ne domine pas, elle n’absorbe pas. Elle polarise parfois, mais surtout elle attire. Depuis son noyau silencieux, elle lance d’infinies lignes magnétiques invisibles qui traversent mers et déserts, inaperçues, jusqu’au jour où un monde désorienté les suit, cherchant un nouveau cap. La puissance algérienne, si elle doit exister, ne sera ni impériale ni dissolvante. Elle devra être gravitationnelle.
Nous devons faire aujourd’hui ce que nos ancêtres ont toujours fait : construire nos propres chebecs pour naviguer dans les tempêtes, tracer des routes improbables pour nos caravanes à travers les sables mouvants, attirer les richesses naturelles, humaines et financières vers nos ports et nos oasis. Mais quel nom donner à un pays qui n’est ni tout à fait terre, ni tout à fait mer, mais une côte infinie ? Une Sahelocratie. Non pas un slogan, mais une doctrine : faire du rivage, du Sahara, des ports, des routes, de l’eau et de l’énergie les instruments d’une même puissance d’attraction.
Nos plus belles visions sont nées de la grandeur de nos rivages. Le rivage n’est pas une frontière. Il est le lieu où les mondes se rencontrent et où les caravanes déchargent leurs trésors. Il est fait pour que les autres y accostent, y échangent, et repartent transformés. Le cœur le plus fervent fait sa propre métamorphose avant d’insuffler un nouveau sang au reste du corps. Mais attirer suppose de tenir parole, de construire, de livrer, de protéger, de durer.
Sommes-nous prêts à accepter notre place sur le damier ? La stratégie est là, les pions sont déjà en mouvement. Le sirocco a commencé à souffler. La partie peut commencer.