Il est des calendriers qui font mieux que les programmes politiques. En Algérie, le 1er Mai permet au pouvoir de célébrer les travailleurs. Le 3 Mai lui permet de saluer la liberté de la presse. Le 2 juillet 2026, il demandera aux citoyens d’élire une nouvelle Assemblée populaire nationale. Entre ces rites, Abdelmadjid Tebboune a jugé que le retrait annoncé des Émirats arabes unis de l’OPEP, si lourd de sens pour un pays qui vit encore sous l’ombre portée du baril, relevait du « non-événement ». Voilà donc une séquence admirablement algérienne : le travail est honoré, la presse est libre, les élections approchent, la rente ne tremble pas. Le pays peut dormir tranquille. Surtout ceux qui ne dorment jamais loin du pouvoir.
Le 1er Mai devrait rappeler une chose simple : le travail n’est pas une décoration sociale. C’est une force. Dans les démocraties industrielles, cette journée porte la mémoire d’un conflit. Elle dit que les droits ne sont pas descendus des palais vers les ateliers, mais qu’ils ont été arrachés par des syndicats, des grèves, des partis, des journaux, des procès et parfois des morts. En Algérie, la journée est souvent ramenée à une liturgie d’État. On célèbre les travailleurs comme on célèbre les martyrs : avec ferveur, mais sans leur demander leur avis sur l’organisation du présent. L’État promet de protéger le pouvoir d’achat, de préserver son caractère social, de soutenir les prix. Il distribue, compense, rassure. Il parle au nom du travail, mais il se garde bien de lui reconnaître une puissance autonome.
Le 3 Mai obéit à la même grammaire. Née de la Déclaration de Windhoek adoptée le 3 mai 1991 par des journalistes africains réclamant une presse libre, indépendante et pluraliste, cette date rappelle aux gouvernements leur obligation de respecter la liberté de la presse. En Algérie, l’exercice peut tourner à la cérémonie funéraire préventive. On honore la presse, on salue son professionnalisme, on célèbre son rôle national, puis l’on referme la porte sur ce qu’une presse libre est censée faire : enquêter, déranger, embarrasser, vérifier, contredire. Une presse que le pouvoir félicite trop souvent est rarement une presse qui lui fait peur. Or une presse qui ne fait jamais peur au pouvoir finit par faire peur aux journalistes.
Cette mise en scène révèle l’impasse centrale du pays. La démocratie moderne est née d’un compromis entre deux forces constituées, le capital et le travail. Le capital voulait produire, accumuler, investir, exporter. Le travail voulait des salaires, des droits, une représentation, une dignité. De cette tension est née une partie de l’histoire politique occidentale : la gauche et la droite, l’impôt et le profit, l’État social et l’entreprise, la grève et le parlement. La démocratie n’est pas la bonté institutionnelle de sociétés vertueuses. Elle est une guerre sociale qui a appris à porter une cravate.
En Algérie, cette équation ne s’est jamais vraiment formée. Il existe des entrepreneurs, des salariés, des pauvres, des fortunes, des fonctionnaires, des importateurs, des chômeurs, des diplômés sans emploi et des patrons qui réussissent. Mais il n’existe pas, au sens historique et politique, un capital autonome faisant face à un travail autonome. Le capital dépend trop souvent de l’accès à l’État : crédit, foncier, commande publique, autorisation d’importer, protection administrative, indulgence fiscale, silence judiciaire. Le travail dépend trop souvent de l’emploi public, de la subvention, de l’informel, de la débrouille, de la peur du chômage ou de la promesse d’un concours. Entre les deux ne se forme pas un compromis démocratique. Se forme un système d’accès. Dans une démocratie industrielle, le citoyen a des droits. Dans une économie rentière administrée, il a surtout intérêt à connaître quelqu’un.
Fatma Oussedik avait publié, quelques années plus tôt, un autre livre au titre involontairement constitutionnel : Avoir un ami puissant. Peu d’ouvrages disent avec autant d’économie la sociologie réelle d’un pays où le droit existe, où l’accès compte davantage, où la règle est écrite sans suffire, où l’intermédiation décide, et où l’on peut avoir un diplôme, une entreprise, un talent ou une idée, tout en sachant qu’il vaut mieux connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un. Dans une société libérale, l’individu demande l’application de la loi. Dans une société rentière, il cherche le téléphone juste. C’est moins noble, mais souvent plus rapide.
L’affaire récente autour des Identités rebelles, le livre de Fatma Oussedik sur le Mzab, en déplace le constat du terrain social vers celui, plus sensible, de la parole publique. La vente-dédicace prévue à la librairie des Beaux-Arts, à Alger, a été interdite le 18 avril 2026, et la librairie a fait l’objet d’une procédure de fermeture. Tout est là, dans ce raccourci algérien : on prépare des élections, on célèbre la presse, on invoque le caractère social de l’État, mais une sociologue ne peut pas rencontrer ses lecteurs autour d’un livre sur une région dont l’histoire dérange les récits trop lisses. Les travailleurs peuvent être célébrés tant qu’ils ne s’organisent pas. Les journalistes peuvent être honorés tant qu’ils ne surveillent pas. Les électeurs peuvent voter tant que l’élection ne met pas réellement le pouvoir en jeu. Les livres peuvent circuler tant qu’ils ne touchent pas aux nerfs du pays.
En 1962, l’Algérie aurait pu s’offrir une scène fondatrice qu’elle n’a jamais eue : une présidentielle opposant Krim Belkacem à Ferhat Abbas. Non pas une simple compétition entre deux hommes, mais le duel inaugural entre deux légitimités. D’un côté, Krim, le maquis, la guerre, Évian, la souveraineté arrachée par les armes. De l’autre, Abbas, le civil, le parlementaire, l’idée d’un État constitutionnel où l’indépendance ne serait pas seulement une victoire militaire, mais l’ouverture d’un ordre politique. Cette élection n’a jamais eu lieu. L’été 1962 fut celui des colonnes armées, des alliances d’appareil et de la primauté progressive du militaire sur le civil. L’Algérie indépendante n’a pas raté une alternance. Elle a raté sa première dispute démocratique. Depuis, elle compense par des plébiscites. C’est moins incertain, donc plus confortable. Surtout pour ceux qui comptent les voix avant même que les électeurs ne parlent.
Le courant libéral, civil, constitutionnel, fut rapidement écrasé au sein du FLN. Ferhat Abbas, qui pouvait incarner une autre idée de l’État, fut exclu en 1963, accusé d’incarner une bourgeoisie opposée à l’orientation socialiste du régime, tournée officiellement vers les fellahs et les ouvriers. La formule est cruelle, car elle dit tout : on dénonça la bourgeoisie, mais on ne donna pas le pouvoir aux travailleurs. On parla de socialisme, mais on installa l’État. On invoqua le peuple, mais on organisa sa tutelle. Le libéralisme fut excommunié, le travail fut encadré, la religion fut conservée comme réserve de légitimité, l’armée comme garantie suprême, la bureaucratie comme colonne vertébrale.
L’Algérie officielle réussit ainsi une prouesse : vaincre le libéralisme sans créer de démocratie sociale, neutraliser la bourgeoisie productive sans émanciper le salariat, célébrer le peuple sans lui abandonner le pouvoir. Ce n’était ni un capitalisme classique, ni un socialisme ouvrier. C’était un étatisme rentier, où la richesse ne dépend pas de la production, mais de la proximité avec la porte. Le capital n’y devient pas une classe historique capable de défier l’État. Il devient un client. Le travail n’y devient pas une force politique capable de négocier avec le capital. Il devient une masse à administrer, à subventionner, à calmer, parfois à mobiliser dans les discours.
Ce vide a produit, à un moment de l’histoire, le FIS. Non pas seulement comme poussée religieuse, ni comme météorite tombée d’un ciel islamique, mais comme vote sanction d’un pays auquel on avait confisqué les instruments normaux de la sanction. Quand la droite libérale est empêchée, quand la gauche sociale est absorbée par l’État, quand la presse est tenue, quand les syndicats sont neutralisés, quand les partis deviennent des décors, la colère cherche une autre langue. Elle l’a trouvée dans la mosquée. Aux législatives de décembre 1991, le FIS arrive largement en tête du premier tour, avec 188 sièges et près de 48 % des voix, avant l’annulation du second tour. Ce vote fut à la fois adhésion, protestation, revanche morale et punition politique. Il ne disait pas seulement : nous voulons l’islam politique. Il disait aussi : nous ne voulons plus de vous.
Le régime avait passé trois décennies à empêcher la formation d’une droite libérale, d’une gauche ouvrière autonome, d’une presse libre, d’un syndicalisme puissant, d’une université capable de nommer les fractures et d’une bourgeoisie productive indépendante. Il découvrit ensuite, avec une stupeur admirablement officielle, que la mosquée était devenue le dernier parlement du pays. C’est une règle assez constante de l’autoritarisme : lorsqu’il interdit aux sociétés de parler politiquement, elles finissent par parler autrement. Parfois en dialecte religieux. Parfois avec des armes. Et quelquefois les deux.
La séquence actuelle rejoue, sous une forme moins tragique mais tout aussi révélatrice, cette vieille structure. Les législatives du 2 juillet approchent. L’État dira que toutes les conditions sont réunies, que le peuple choisira, que les institutions seront renouvelées. Mais où se fabriquent réellement les choix ? Dans des partis affaiblis ? Dans des syndicats autonomes ? Une presse libre ? Dans des universités où les livres circulent sans surveillance ? Dans des entreprises capables de financer une vie publique indépendante ? Un salariat capable de peser sur les orientations économiques ? Une élection ne suffit pas à produire une démocratie si la société qui vote a été privée des institutions qui permettent de transformer la colère en représentation.
C’est pourquoi la déclaration sur les Émirats et l’OPEP est plus qu’une réplique de conjoncture. Lorsque les Émirats annoncent leur retrait de l’OPEP, plusieurs analyses y voient un signal sérieux pour le cartel pétrolier, même si son effet immédiat dépend du contexte du marché et des contraintes d’exportation. À Alger, le président parle de « non-événement ». Peut-être voulait-il rassurer. Mais la formule trahit une culture politique. Dans une économie productive, les ruptures industrielles obligent à penser. Dans une économie rentière, elles sont d’abord requalifiées. Le pouvoir ne nie pas toujours les faits. Il les rétrograde. Une menace devient une péripétie. Une dépendance devient souveraineté. Une alerte devient bruit. Le vocabulaire travaille comme une administration : il classe, tamponne et archive.
À l’approche des législatives, l’Algérie officielle demandera donc aux citoyens de choisir leurs représentants, après avoir soigneusement réduit les lieux où se fabriquent les choix : syndicats, partis, presse, librairies, université, société civile. C’est une méthode. Elle permet d’organiser des élections sans trop risquer la politique, de célébrer le travail sans puissance ouvrière, la presse sans liberté embarrassante, la culture sans débat, et la souveraineté sans société souveraine. Dans les démocraties industrielles, le capital et le travail ont fini par produire un compromis. En Algérie, on a trouvé plus simple : remplacer le compromis social par l’accès administré. L’idéal démocratique y tient parfois en quatre mots : avoir un ami puissant.