Il y a des noms qui collent aux murs comme une humidité ancienne. On repeint les façades, on restaure les places, on remplace les plaques, on convoque la mémoire nationale, et puis l’ancien nom revient, tranquille, presque innocent. À Béjaïa, la Place du 1er Novembre va bientôt retrouver son public après restauration. Bonne nouvelle pour la ville, ses habitants, ses promeneurs. Sauf qu’un revenant s’invite dans les commentaires : « Place Gueydon ». Comme si l’amiral n’avait jamais quitté les lieux.
Hosni Kitouni, historien attentif aux plis de la mémoire algérienne, a raison de rappeler ce que ce nom transporte. Louis de Gueydon n’est pas une survivance pittoresque, un vieux mot de carte postale ou une commodité de taxi. C’est le nom d’un gouverneur colonial associé à la grande punition infligée à l’Algérie après l’insurrection de 1871. En Kabylie, à Bougie, ailleurs encore, la répression n’a pas seulement tué, emprisonné, humilié. Elle a frappé les terres, les tribus, les familles, les descendances. Elle a transformé la défaite militaire en dépossession durable. Quand un nom comme Gueydon revient, ce n’est donc pas seulement une plaque qui remonte à la surface. C’est tout un programme.
L’Algérie a parfois un rapport étrange à ses noms de rue. Elle les change officiellement, puis les garde oralement. Elle débaptise dans les délibérations municipales, mais laisse l’ancien colon se promener dans les bouches. On dit encore Michelet, Belcourt, Saint-Jean, d’Isly, comme on dirait un raccourci urbain, sans toujours mesurer ce qui se glisse dans le raccourci. Il y a bien sûr l’habitude. Les anciens ne donnent pas une leçon d’histoire lorsqu’ils indiquent une adresse. Ils transmettent une géographie pratique. Mais l’habitude n’innocente pas tout. À force de répéter un nom, on finit par lui offrir une seconde vie.
À Constantine, les anciens racontent une anecdote qui dit mieux que de longs colloques le désordre intime de cette bataille des noms. Après l’indépendance, une commission de rebaptisation se réunit à la mairie. Le principe est simple : effacer des rues les noms des tortionnaires, des officiers de l’armée coloniale, des gouverneurs, des administrateurs, de tous ceux qui avaient transformé la ville en vitrine de domination. On examine les plaques, on trie les morts, on renvoie les sabres à leurs casernes.
Un moudjahid s’arrête alors sur un nom : Anatole France. Il conteste. France ? Encore France ? Autour de la table, quelqu’un précise qu’il ne s’agit pas de l’État français, ni d’un général, ni d’un préfet colonial, mais d’un homme de lettres. La pédagogie se veut patiente : ses livres, lui explique-t-on, ont instruit des enfants, ouvert des esprits, traversé les bibliothèques. Le moudjahid écoute. Il n’est pas convaincu. Ou plutôt, il est convaincu d’une seule chose : il ne veut plus voir le mot France sur une plaque de Constantine. Alors il tranche avec une logique merveilleusement algérienne : puisque c’est un homme de lettres et que ses lettres ont instruit nos enfants, appelons-la rue Anatole Algérie.
Tout est là : la blessure et le rire, la souveraineté reprise par un calembour. Anatole France n’était pas Gueydon et méritait peut-être un meilleur procès, mais le moudjahid ne faisait pas un séminaire de littérature. Il sortait d’une guerre. Pour lui, France disait la caserne, la prison, la terre confisquée, le frère arrêté, le drapeau interdit. La rue a finalement été rebaptisée Aouati Mustapha, l’un des guillotinés du 8 janvier 1958 à Constantine. La plaisanterie disait le refus, la plaque actuelle en dit le prix. Mais la mémoire populaire suit sa propre carte : pour les Constantinois, cette rue reste la route de Sétif.
À Constantine, l’histoire des noms de rues n’est jamais seulement une affaire d’archives. Elle descend dans les familles, les cages d’escalier, les adresses postales, les récits de palier. L’ancienne rue De Bienfait a été rebaptisée du nom d’Abdelmalek Kitouni, père de l’historien Hosni Kitouni. Mes beaux-parents y habitent. Abdelhak Benhamouda, ancien secrétaire général de l’UGTA, en fut leur voisin, avant d’être assassiné par la violence islamiste. Et cette rue parlait à l’immense chroniqueur Bob Hamidechi et parle encore à Badro, aujourd’hui directeur de rédaction du Soir d’Algérie.
Autour d’elle, presque dans le même quartier, Ouled Brahem et Aouinet El Foul ajoutent leurs propres strates. Ouled Brahem garde la mémoire des familles kabyles venues chercher refuge à Constantine après l’écrasement de la révolte d’El-Mokrani, quand la répression coloniale jeta des lignées entières hors de leurs terres. Aouinet El Foul, lui, a enfanté ses légendes noires. On y évoque Ramoul, « le Taureau » du quartier, figure de hors-la-loi que la décennie noire fera basculer dans la terreur islamiste. Dans ce morceau de Constantine, les histoires se touchent sans toujours suivre la même rue : l’exil kabyle, la mémoire ouvrière, la presse, le syndicalisme assassiné, la violence islamiste, les familles qui restent, les noms qui changent et ceux que la bouche populaire refuse d’abandonner.
Dans une autre direction, la rue Abdelmalek Kitouni mène plus bas vers la Ferme Ameziane. Le nom vient d’un riche propriétaire terrien dont la ferme servit de point d’appui à la Révolution, avant d’être découverte par l’armée française. Il y fut torturé, chez lui. La ferme devint ensuite l’un des centres de torture les plus sinistrement célèbres de Constantine, où passèrent des centaines d’Algériens engagés dans la lutte de libération. Une partie des terres confisquées abrita plus tard une cité qui porte encore son nom, dans le cadre du Plan de Constantine : la promesse sociale de De Gaulle pour améliorer la condition des Algériens sans leur accorder l’essentiel, l’indépendance.
Voilà ce que signifie réellement une rebaptisation : ce n’est pas une plaque que l’on remplace, c’est une ville que l’on réaccorde à ses habitants. Un nom hérité de l’ordre colonial recule, une présence algérienne s’installe, concrète, habitée, transmise de porte en porte.
Et puis, parce que Constantine reste Constantine, la rebaptisation parle aussi des fesses. Cela peut sembler indigne des grandes cérémonies mémorielles, mais c’est parfois ainsi qu’une ville se raconte le mieux. Entre Aouinet El Foul et le centre-ville, vers les Allées Benboulaid et Saint-Jean devenu Belouizdad, tout est montée. Dans cette géographie qui ne pardonne pas, les Constantinois ont leur verdict : plus on habite bas, plus on remonte à pied, plus la ville vous sculpte l’arrière-train. Maman résumait cela d’une sentence définitive : entre la montée et la descente, « Que Dieu ne fasse gagner ni l’une ni l’autre. » La mémoire n’est pas seulement dans les plaques de rue. Elle est dans les mollets, dans le souffle court, dans les escaliers, dans les plaisanteries de quartier. Elle est dans cette façon qu’a Constantine de faire travailler les corps autant que les souvenirs.
Autour de ces rues, un bidonville s’est aussi constitué. On l’appelait El Qahira, Le Caire, comme si la misère avait besoin, elle aussi, d’un nom de capitale. Ses habitants ont fini par être recasés à la nouvelle ville Ali Mendjeli, elle-même baptisée du nom d’un officier de l’Armée de libération nationale, Ali Mendjeli. Là encore, le nom ne vient pas seul. Il transporte un déplacement, une politique urbaine, une promesse de relogement, parfois une nostalgie, souvent une fatigue. On quitte une pente, une baraque, un voisinage, pour une ville nouvelle. On change d’adresse, mais pas toujours de condition.
Ces rues ont aussi connu les glissements de terrain, les fissures, les évacuations, les démolitions. À Constantine, même le sol participe à la mémoire : il secoue les maisons, déplace les familles, laisse des trous dans les quartiers. Une rue peut perdre sa plaque, perdre ses murs, et garder malgré tout son nom dans la bouche de ceux qui l’ont habitée.
Dans ce seul morceau de Constantine, la ville raconte un siècle et demi d’histoire algérienne : la dépossession coloniale, l’exil kabyle, la pauvreté urbaine, le relogement, le syndicalisme assassiné, la presse, la violence islamiste, les blagues de quartier et les maisons qui glissent. Voilà pourquoi les noms comptent. Ils ne décorent pas la ville. Ils l’obligent à se souvenir.
Revenir à Gueydon, même par négligence, ce n’est donc pas seulement employer un vieux nom. C’est laisser se rouvrir une porte que l’indépendance avait fermée. C’est réduire la violence coloniale à un épisode administratif, puis demander aux familles Mokrani, aux familles El Haddad et aux descendants des tribus punies et dépouillées d’accepter que le nom du vainqueur continue de servir de repère commode. Il y a des commodités qui coûtent cher à la dignité.
La solution n’est pas de transformer chaque conversation en tribunal. Personne ne propose de verbaliser les grands-mères qui disent encore l’ancien nom du quartier. Mais il faut répéter les noms nouveaux jusqu’à ce qu’ils deviennent naturels : Place du 1er Novembre plutôt que Place Gueydon, Belouizdad plutôt que Saint-Jean, Abdelmalek Kitouni plutôt que De Bienfait. Il faut aussi accepter qu’entre le vieux nom colonial et la plaque officielle existe parfois un troisième nom, populaire, têtu, pratique : la route de Sétif. Les villes changent par décision, mais elles durent par usage.
Gueydon n’a rien à faire dans la promenade de Béjaïa. Qu’il retourne aux archives, aux livres, aux dossiers de la dépossession, là où l’on peut l’étudier sans lui rendre hommage. La place, elle, s’appelle 1er Novembre. Ce n’est pas un détail. C’est précisément le genre de détail par lequel un pays cesse, ou non, d’habiter la maison de l’ancien colon.