L’Algérie intensifie le dialogue militaire avec Washington, sans renoncer à ses distances. En recevant, mardi 9 juin, l’amiral George Wikoff, commandant des Forces navales américaines en Europe et en Afrique et commandant des Forces conjointes de l’OTAN, le général d’armée Saïd Chanegriha a confirmé une inflexion déjà perceptible : la relation militaire algéro-américaine devient un axe de dialogue stratégique, avec la Marine comme terrain privilégié.
Le communiqué du ministère de la Défense nationale aligne les marqueurs d’un rapprochement militaire en cours : mémorandum d’entente signé en janvier 2025, visite récente du commandant de l’AFRICOM en Algérie, délégations de haut niveau, canaux de communication sur les dossiers sécuritaires et stratégiques. Le vocabulaire dit assez clairement ce que le texte ne théorise pas : la relation avec Washington s’épaissit.
George Wikoff n’est pas seulement un haut responsable de la marine américaine. Il porte aussi une casquette atlantique, celle de commandant des Forces conjointes de l’OTAN. Pour l’Algérie, cette double fonction impose un cadrage. Le canal américain s’ouvre, mais le message reste borné. Coopération militaire, oui. Lecture atlantiste, non.
La Méditerranée occidentale comme espace utile
Le dossier le plus concret est maritime. Wikoff a salué la contribution de l’Armée nationale populaire à la sécurité maritime dans le bassin occidental de la Méditerranée. Il a ensuite rencontré, au siège du Commandement des Forces navales, le général-major Mahfoud Ben Meddah. Les échanges ont porté sur la coordination, le travail commun et le partage d’expérience en matière de sécurité maritime.
La Méditerranée occidentale donne à cette coopération son terrain le plus utile. Elle touche à la souveraineté algérienne, à la sécurité des approches, aux routes maritimes et aux flux énergétiques. La Marine permet d’y avancer sans proclamation politique. Le sujet est stratégique, mais reste assez technique pour être contenu. C’est précisément ce qui convient à l’Algérie : ouvrir un canal avec Washington sans déplacer sa ligne.
Ces limites sont rappelées dans le communiqué lui-même. Après avoir exposé la « dynamique » militaire avec les États-Unis, Chanegriha affirme que l’Algérie demeure attachée au principe de non-alignement, à son indépendance et à sa « souveraineté décisionnelle ». La phrase verrouille la portée de l’ouverture. L’Algérie peut renforcer ses échanges avec Washington. Elle refuse d’en faire un ralliement.
La mémoire qui fonde le non-alignement
Le rappel des sacrifices consentis entre 1830 et 1962 donne à cette ligne une charge politique immédiate. Il parle au visiteur américain, mais aussi à l’opinion interne, aux partenaires traditionnels de l’Algérie et aux capitales qui suivent les mouvements de sa diplomatie militaire. La coopération peut avancer. Elle ne change pas la doctrine.
Même le cadeau protocolaire portait le message. Le tableau offert à l’amiral George Wikoff immortalise la résistance de Zaâtcha, l’un des épisodes les plus sanglants de la conquête coloniale. Dans une rencontre consacrée à la coopération militaire, le symbole prolonge le rappel de Chanegriha : l’Algérie peut parler avec Washington sans renoncer à la mémoire politique qui fonde son non-alignement.
L’Algérie ouvre ainsi un canal militaire américain plus structuré, notamment par la mer, sans déplacer sa ligne politique. Washington gagne en place dans l’agenda militaire algérien, mais le non-alignement reste la borne. C’est dans cet espace que le pays cherche sa marge : parler à tous, coopérer quand l’intérêt l’exige, et ne laisser personne donner à sa place le sens de ses choix.