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5 000 articles, une même question : au bénéfice de qui ?


Publier un 5 000e article n’est pas seulement franchir un chiffre rond. C’est regarder derrière soi et constater qu’à force de couvrir l’actualité, d’enquêter, de vérifier des documents, de raconter des trajectoires et de démonter des mécanismes, un journal finit par dessiner une ligne, plus clairement que ne le ferait n’importe quel manifeste.

Lorsque nous avons lancé Twala, nous voulions d’abord faire du journalisme. Prendre le temps lorsque le temps était nécessaire. Vérifier avant de publier. Donner des faits plutôt que des slogans. Aller voir ce qui se cache derrière une décision, une annonce, une fortune, un marché, une arrestation ou un récit officiel.

Cinq mille articles plus tard, cette méthode dessine aussi un positionnement que je peux aujourd’hui assumer clairement devant nos lecteurs comme devant ceux que notre travail dérange.

Twala est un journal algérien libéral-démocratique et pluraliste, socialement ouvert, économiquement anti-rentier, attaché à la souveraineté de l’Algérie sans la confondre avec la fermeture. Nous considérons surtout qu’aucune autorité, militaire, politique, économique, religieuse, sociale ou mémorielle, ne devrait pouvoir échapper durablement aux trois questions les plus simples du journalisme : pourquoi, comment et au bénéfice de qui ?

Il serait réducteur de comprendre le mot rente uniquement à travers le pétrole.

La rente, dans le sens où nous l’entendons, est d’abord le privilège de ne plus avoir à se justifier.

Elle peut être économique lorsque l’accès à une licence, un marché, une devise ou une décision administrative vaut davantage que la capacité à produire. Elle devient politique lorsqu’une fonction permet de décider sans expliquer. Elle est informationnelle lorsqu’une administration considère les données publiques comme sa propriété. Elle peut aussi devenir identitaire lorsque certains s’arrogent le droit de définir seuls qui est Algérien, quelle langue mérite d’être parlée ou quelle mémoire doit devenir obligatoire.

C’est cette mécanique que nous avons rencontrée dans des centaines de sujets.

Lorsque Twala enquête sur OpenLux, sur des patrimoines à l’étranger ou sur les circuits financiers d’hommes d’affaires, le sujet n’est pas la richesse en elle-même. La question est de comprendre comment elle s’est constituée, quelles relations elle entretient avec la décision publique et pourquoi certaines informations essentielles restent hors de portée des citoyens.

Lorsque nous nous intéressons à VFS et au marché du visa, le sujet dépasse une file d’attente devant un centre. Une rareté administrative a créé un marché, des intermédiaires, des marges et un rapport de force. Là encore, la question est la même : qui contrôle l’accès à une ressource devenue rare et qui en tire bénéfice ?

Cette ligne explique notre rapport au politique.

Twala défend l’État de droit, les libertés publiques, le pluralisme, la séparation des pouvoirs et le droit pour chaque citoyen de contester une décision publique sans devenir pour autant un ennemi de l’État. Cela nous conduit nécessairement à interroger le pouvoir lorsque le pouvoir restreint ces principes. Mais nous ne sommes pas un média d’opposition. La différence n’est pas sémantique. Elle détermine notre manière de travailler.

Un journal d’opposition risque de construire toute son identité autour de celui qu’il combat. Il finit alors parfois par pardonner à ses adversaires les pratiques qu’il reproche au pouvoir. Notre indépendance ne consiste pas à nous tenir à égale distance de tout le monde. Elle consiste à appliquer les mêmes exigences à tout le monde.

Nous refusons cette facilité.

Nous avons interrogé le pouvoir politique, mais aussi l’islamisme politique, les discours identitaires, les populismes, certaines oppositions et toutes les entreprises de confiscation de la société. Écrire sur Abbassi Madani ne pouvait pas consister uniquement à raconter la répression qui a frappé le FIS et ses dirigeants. Il fallait également rappeler le projet politique qu’ils portaient, leur rapport aux femmes, à la démocratie, à la culture et aux libertés.

Être victime d’un abus de pouvoir ne transforme pas automatiquement un projet politique en projet démocratique.

C’est aussi cela, refuser la rente de l’opposant.

Notre regard économique procède de la même manière. Nous croyons à la concurrence parce qu’elle limite les privilèges, à la transparence parce qu’elle réduit l’arbitraire, à l’entreprise parce qu’aucune économie ne peut durablement distribuer une richesse qu’elle ne produit pas. Nous croyons à l’investissement, à l’industrie, à un système bancaire qui finance réellement l’économie et à l’ouverture sur le monde parce que l’Algérie ne pourra pas bâtir sa souveraineté sur l’isolement.

Cela ne signifie pas que nous croyons à un marché miraculeux qui réglerait tout.

Nous avons écrit sur les inégalités, le chômage, l’école, la protection sociale et les services publics parce qu’une économie n’est pas seulement un tableau de croissance. Son efficacité se juge aussi à la possibilité pour ceux qui naissent sans patrimoine, sans réseau et loin des centres de décision de construire leur vie.

Lorsque nous démontons le calcul d’un responsable politique qui prétend faire de 3 000 dinars l’équivalent de 50 euros, nous ne demandons donc pas seulement si l’État dépense. Nous demandons si la dépense atteint celui qui en a besoin ou si elle entretient une architecture de subventions coûteuse et inefficace.

Lorsque nous parlons de Gara Djebilet, de Sonatrach, des banques ou d’un grand investissement industriel, l’enthousiasme patriotique ne peut remplacer les chiffres. Il faut regarder le coût, les risques, les partenaires, la technologie, la valeur créée et la part qui restera en Algérie. La souveraineté commence justement par cette capacité à compter.

Pour nous, la souveraineté ne consiste pas à fermer les portes ni à transformer toute critique en ingérence. Elle consiste à disposer des moyens politiques, économiques, technologiques et intellectuels de choisir librement.

Nous défendons aussi une conception pluraliste de la société algérienne.

L’Algérie est arabe et amazighe, méditerranéenne et africaine, très majoritairement musulmane, traversée par des histoires, des langues et des expériences qui ne se superposent pas parfaitement.

Reconnaître cette diversité ne diminue pas la nation. Cela la rend simplement plus fidèle à ce qu’elle est.

Nous avons ainsi donné une place aux femmes de la guerre de libération, aux mémoires locales, au patrimoine populaire, à l’amazighité, aux traces de la présence juive, aux transformations sociales et aux débats sur l’école et les langues.

Nous pouvons être sévères avec l’instrumentalisation politique de la religion sans être hostiles à la religion. Nous pouvons défendre l’arabe sans considérer le français comme un ennemi. Nous pouvons rappeler les crimes coloniaux sans faire de la France contemporaine la cause automatique de tout ce qui dysfonctionne aujourd’hui. L’histoire mérite mieux que d’être transformée en rente politique.

Cette ligne n’est pas économiquement confortable.

Dans un marché publicitaire étroit, un journal qui enquête sur les entreprises renonce parfois à ceux qui pourraient financer ses pages. Un média qui critique les politiques publiques ne devient pas naturellement le meilleur endroit pour recevoir les budgets institutionnels. Refuser les clientèles oblige à chercher des ressources sans vendre en échange le silence.

Elle a aussi un coût politique.

Poser des questions déplaît. Publier des documents déplaît davantage. Refuser de rejoindre un camp déplaît parfois encore plus, car chaque camp aimerait que l’indépendance signifie critiquer uniquement son adversaire.

Nous connaissons ce prix et nous l’assumons, sans en faire un brevet de vertu. L’indépendance n’est pas un sacrifice que nous demandons au lecteur d’admirer. C’est simplement la condition de notre métier. Car un journal qui commence à calculer quelle question peut lui coûter un annonceur, un accès ou une protection finit tôt ou tard par ne plus calculer que cela.

Cinq mille articles ne prouvent pas que nous avons toujours eu raison. Nous avons pu nous tromper, choisir un mauvais angle, manquer un sujet ou publier un texte que nous écririons autrement aujourd’hui.

Ils prouvent en revanche que nous avons tenu.

Et si je devais résumer ce que nous voulons préserver pour les 5 000 prochains, ce serait cette liberté très simple : pouvoir regarder l’État, un ministre, un chef militaire, un chef de parti, un religieux, un industriel, un banquier, un opposant, une institution étrangère ou notre propre environnement et lui poser exactement les mêmes questions.

Pourquoi ? Comment ? Et au bénéfice de qui ?

Tant que Twala pourra continuer à les poser sans demander la permission, il restera fidèle à sa raison d’être.