La dernière loi de règlement budgétaire aurait dû provoquer un débat national. Publiée le 20 mai 2026 dans le Journal officiel, presque en silence, elle raconte mieux que les discours la manière dont l’État est gouverné sous Abdelmadjid Tebboune.
En 2023, le gouvernement disposait de 14 706,8 milliards de dinars de crédits révisés. Il n’en a dépensé que 10 592,2 milliards. Le taux d’exécution s’établit à 72 %. Plus de 4 114 milliards ont été annulés parce qu’ils n’avaient été ni consommés ni reportés. Près de trois dinars sur dix annoncés au pays ne sont jamais sortis des tableaux budgétaires.
Une partie correspond à une réserve centrale de 1 103 milliards classée comme montant non assigné. Même en la retirant, l’État n’a consommé qu’environ 78 % des crédits affectés. Le détail est d’autant plus gênant que la loi de finances rectificative a été adoptée le 5 novembre 2023. À huit semaines de la clôture, le gouvernement connaissait l’état des chantiers, des marchés et des paiements. Il a pourtant conservé un budget que son administration ne pouvait pas exécuter.
Le premier rendement d’un grand budget est politique. Son montant fait la une, nourrit les promesses et donne l’image d’un État puissant. Son exécution apparaît trois ans plus tard dans une loi que presque personne ne lit. Entre les deux, l’annonce a produit son effet et l’échec a perdu son public.
Le pouvoir présente ainsi l’ouverture d’un crédit comme une réalisation. Une enveloppe pour un hôpital devient presque un hôpital. Une autorisation pour une route prend déjà l’allure du bitume. Un programme de logements entre dans le récit officiel avant que les terrains, les études et les entreprises soient prêts.
La loi de règlement remet les verbes dans le bon ordre. Voter n’est pas dépenser. Dépenser n’est pas achever. Un budget record n’est pas une politique publique réussie. C’est seulement une autorisation dont il faut encore vérifier l’usage.
Dépenser moins n’empêche pas le déficit
En 2022, le budget d’équipement révisé atteignait 3 913 milliards de dinars. Les crédits mobilisés se sont limités à 3 050 milliards. Le taux d’exécution approchait 78 %, avec 863 milliards inutilisés. Le déficit définitif a pourtant atteint 3 137 milliards et les comptes d’emprunt ont augmenté de 1 588 milliards.
En 2023, la sous-consommation n’a pas empêché un déficit de 1 572,7 milliards de dinars. Les comptes d’emprunt ont progressé de 743,2 milliards. L’État n’emprunte pas pour les crédits abandonnés. Il emprunte parce que ses dépenses restent supérieures aux recettes et pour refinancer les titres échus.
Le paradoxe disparaît, mais la mauvaise gouvernance demeure. Salaires, pensions, transferts et subventions tombent chaque mois. L’investissement exige des études solides, du foncier, des marchés préparés et des administrations coordonnées. C’est là que la machine se grippe.
Sous Tebboune, la dépense qui entretient l’appareil avance. Celle qui doit transformer le pays patine. L’écart est présenté comme une prudence financière alors qu’il révèle une faible capacité d’exécution.
Un budget surdimensionné fausse le débat public. Il permet de promettre plus que l’État ne peut livrer et masque l’absence de hiérarchie. Tout paraît prioritaire, donc plus rien ne l’est. Le système ouvre des crédits abondants, puis annule ce qui n’a pas été consommé. La sous-exécution devient une austérité par l’enlisement.
Cette gouvernance a un coût bancaire. Le déficit doit être financé. Les banques ont toutes les raisons d’acheter la dette du Trésor. Un titre public demande moins de travail qu’un crédit à une PME. Il ne faut ni étudier une usine, ni surveiller ses ventes, ni négocier les garanties.
Le Fonds monétaire international a décrit la mécanique sans les précautions du discours officiel. Dans son rapport de septembre 2025, il projetait un déficit public de 11,5 % du PIB en 2025 et de 12,4 % en 2026. Il avertissait que ces déficits risquaient de tendre le système bancaire, d’évincer le crédit privé et de pousser à de nouveaux financements monétaires non conventionnels. Le risque de stress souverain de l’Algérie était jugé élevé.
Les banques ont trouvé un client presque parfait
Les établissements étrangers offrent l’image la plus nette du virage. Selon la compilation de Twala à partir de leurs comptes 2025, Citibank Algeria ne détenait que 39 milliards de dinars de prêts à la clientèle, mais 123,6 milliards de titres du Trésor. Ces titres représentaient 63,8 % de son bilan. Avec un actif de 193,8 milliards, la banque a dégagé 6,9 milliards de bénéfice. Son modèle ressemble moins à celui d’une banque commerciale qu’à une salle de trésorerie adossée à la dette publique.
Société Générale, BNP Paribas et Natixis restent plus actives dans le crédit. Leurs prêts totalisaient 593,6 milliards de dinars en 2025. Mais leur portefeuille de bons du Trésor atteignait 291 milliards, soit 25,4 % de leur bilan consolidé. Il n’était que de 242 milliards en 2023. Le crédit progresse, mais la dette publique prend une place croissante.
Les banques publiques racontent la même évolution à une autre échelle. Fin 2025, le CPA affichait un bilan de 3 216 milliards de dinars et un bénéfice net de 48,2 milliards. Dans ses comptes semestriels, les deux grandes catégories de titres disponibles à la vente et détenus jusqu’à l’échéance totalisaient près de 847 milliards au 30 juin 2025. Le CPA précise que ses actifs financiers comprennent notamment des placements en valeurs du Trésor.
La BDL reste davantage engagée dans le financement de l’économie. Ses prêts nets ont progressé de 18 % à 1 053 milliards de dinars. Ses dépôts atteignaient 1 729 milliards et son bénéfice 27,3 milliards. Mais ses bons et obligations du Trésor totalisaient environ 445 milliards, contre 357 milliards un an plus tôt. Plus de 20 % de son bilan était placé dans ces titres. Ses obligations assimilables du Trésor ont presque doublé, de 137 à 260 milliards.
Le signal est clair. Plus le Trésor emprunte, plus il offre aux banques un actif simple, rémunéré et peu exigeant. La fragilité budgétaire de l’État devient une ligne de revenus pour le secteur bancaire.
La rente la plus sûre gagne toujours
Chaque dinar placé en titres publics n’est pas automatiquement retiré à une entreprise. Le CPA et la BDL continuent à prêter. Les banques françaises ont également accru leurs crédits. L’éviction agit plus discrètement. Elle modifie l’arbitrage à la marge.
Quand l’État offre régulièrement un actif liquide et peu coûteux à gérer, le crédit productif devient le métier le moins séduisant. Une PME peut échouer. Un agriculteur peut subir une sécheresse. Une usine peut attendre une autorisation ou une pièce importée. Le Trésor, lui, renouvelle ses titres. Le choix est vite fait, surtout lorsque les taux de crédit sont administrés et que le recouvrement est lent.
Les comptes de la BDL le disent presque ouvertement. La banque explique que la baisse de ses titres de transaction vient d’une orientation vers les placements à moyen et long terme, jugés plus rémunérateurs. Elle attribue aussi l’amélioration de son résultat au développement du portefeuille clients et du portefeuille titres.
Cette boucle arrange beaucoup de monde à court terme. Le gouvernement affiche des budgets records. Les ministères conservent des enveloppes généreuses. Le Trésor trouve des acheteurs. Les banques améliorent leurs revenus avec un risque limité. Le coût est repoussé vers les entreprises qui cherchent du crédit, vers les contribuables futurs et vers une économie toujours plus dépendante de la dépense publique.
L’Algérie ne manque pas d’argent sur le papier. Elle manque de gouvernement dans l’exécution. Sous Tebboune, le budget est devenu un outil de communication avant d’être un outil de gestion. L’État promet au-dessus de ses capacités, dépense en dessous de ses annonces, puis emprunte pour couvrir le déficit qui subsiste. Les banques encaissent la différence.
Les lois de finances produisent des records, les lois de règlement enregistrent les renoncements et les bilans bancaires récoltent les intérêts. Le pays, lui, attend encore les routes, les hôpitaux, les entreprises et les emplois annoncés.