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La société algérienne a renoncé à son droit à l’information


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À Berlin, Abdelmadjid Tebboune a refusé de répondre sur une éventuelle grâce en faveur de Christophe Gleizes, au nom de son « respect pour la justice algérienne ». Le journaliste français, faut-il le rappeler, a été condamné en Algérie à sept ans de prison pour apologie du terrorisme.

Entré dans le pays avec un visa touristique, Gleizes préparait pour So Foot un reportage sur une « sélection » kabyle liée au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, classé organisation terroriste en Algérie. Il était en contact avec Aksel Bellabbaci, qui se présente depuis la France comme responsable de cette équipe. Le reportage n’a pas été publié. Son auteur, lui, a été envoyé en prison.

Le sujet touchait à un symbole politiquement explosif. L’Algérie glorifie l’équipe du FLN, puissant instrument de diplomatie et de mobilisation au service de la révolution. Elle sait donc mieux que quiconque qu’une équipe de football peut être beaucoup plus qu’une équipe de football. Mais enquêter sur un projet ne revient pas à y adhérer.

En mai 2026, Amnesty International recensait sept journalistes et travailleurs des médias détenus, poursuivis ou condamnés depuis novembre 2025 en raison, selon l’organisation, de leur travail ou de leurs opinions. Le chiffre n’a provoqué ni débat national ni sursaut collectif. Il n’a produit qu’un silence supplémentaire.

Et la répression s’est poursuivie. Le journaliste Mourad Atmimou a été arrêté et placé sous mandat de dépôt la semaine dernière à Tizi Ouzou. Aujourd’hui, vendredi 17 juillet, le journaliste Mustapha Benfodil a annoncé qu’il a été placé sous ISTN (Interdiction de sortie du territoire national).

La société algérienne n’a pas seulement été privée de son droit à l’information. Elle y a, peu à peu, renoncé.

Elle a vu des journaux disparaître, des rédactions s’appauvrir, des journalistes poursuivis, des sites bloqués, des émissions supprimées et des voix critiques réduites au silence. La presse publique est devenue le service après-vente du pouvoir, tandis qu’une partie de la presse privée a appris à devancer des consignes qu’elle ne recevait même plus. Puis la société s’est habituée.

C’est peut-être la victoire la plus complète de la répression, celle qui survient lorsqu’elle n’a plus besoin de frapper pour être obéie.

La domestication des médias ne produit pas seulement des journalistes prudents. Elle fabrique aussi un public indifférent, qui ne demande plus ce qui s’est réellement passé, mais quelle version il est autorisé à répéter. Il ne recherche plus l’information, seulement la confirmation confortable de ses préjugés, de ses peurs ou de ses fidélités.

Le citoyen algérien se plaint volontiers du mensonge officiel. Il est moins pressé de défendre ceux qui tentent de le documenter.

Une répression sans mauvaise conscience

Les médias algériens n’ont pas été écrasés dans le secret. Leur recul s’est accompli en pleine lumière, devant une société silencieuse et parfois réjouie.

Chaque arrestation de journaliste a trouvé son tribunal populaire sur les réseaux sociaux. Personne ou presque ne demandait ce qu’il avait publié, si les faits étaient exacts ou si la procédure était régulière. On inspectait plutôt son passé, ses fréquentations, son accent, sa région, ses opinions et, au besoin, celles de ses cousins.

Le pouvoir n’avait plus à justifier la répression. Le public se chargeait de rédiger l’acte d’accusation.

Le journaliste dérangeant est devenu un personnage commode, traître pour les uns, agent de l’étranger pour les autres, vendu à un clan, à une ambassade, à un milliardaire ou à une mystérieuse officine internationale. En Algérie, lorsqu’une information déplaît, il est souvent plus simple d’enquêter sur celui qui la publie que sur ce qu’elle révèle.

Le pays célèbre la souveraineté tout en acceptant que sa propre société soit informée par des communiqués, des rumeurs, des captures d’écran anonymes et des vidéos découpées. Il proclame son indépendance médiatique alors qu’une partie du public doit se tourner vers des chaînes étrangères pour apprendre ce qui se passe chez elle.

Il fallait réussir ce paradoxe, dénoncer l’ingérence extérieure après avoir détruit les conditions d’une information intérieure crédible.

La gratuité coûte cher

Une société qui renonce à l’information finit toujours par payer davantage pour l’ignorance.

Le prix prend la forme de politiques publiques jamais évaluées, de budgets jamais expliqués, d’institutions rarement questionnées et de scandales découverts trop tard. Il augmente lorsque le responsable politique n’a plus à convaincre, mais seulement à communiquer. Il devient exorbitant lorsque l’administration confond le secret avec l’autorité et le citoyen avec un mineur sous tutelle.

À cette facture s’ajoute la fragilité des médias indépendants, sommés de survivre sans publicité, sans accès normal à l’information, sans protection juridique réelle et parfois sans public disposé à financer leur travail.

Le même lecteur qui réclame une enquête de plusieurs mois hésite devant un abonnement coûtant moins cher qu’un repas. Il veut des révélations solides, gratuites, immédiates, sans erreur et, de préférence, conformes à ses opinions. Puis il traite le journaliste de mercenaire parce que celui-ci cherche un modèle économique.

L’information indépendante devrait donc être gratuite, héroïque et immortelle. Une profession religieuse, mais sans fidèles contributeurs. Le journaliste devrait vivre d’air pur et de convictions.

Pendant ce temps, la propagande ne manque jamais de budget. Elle dispose de bureaux, de caméras, de véhicules, de pages sponsorisées, d’influenceurs de circonstance et d’une remarquable capacité à présenter chaque échec comme une étape décisive vers le succès.

Le confort de la cage

Il serait trop facile d’accuser seulement le pouvoir. La répression vient d’en haut, mais sa banalisation se nourrit d’en bas.

Une partie de la société a accepté l’idée qu’un média libre serait nécessairement un média hostile. Elle réclame la liberté de la presse lorsqu’elle attaque ses adversaires, puis demande sa fermeture lorsqu’elle examine son propre camp. Ce n’est pas un principe qu’elle défend. C’est une arme qu’elle loue temporairement.

Cette société ne manque pas d’opinions. Elle manque d’exigence envers les faits.

Des journées entières peuvent être consacrées à commenter une déclaration douteuse, contre quelques secondes seulement pour vérifier son authenticité. La mise en scène passionne, la méthode ennuie et la viralité tient lieu de preuve. Là où l’information recule, le soupçon devient une industrie nationale.

Le résultat est un espace public rempli de bruit et vidé de sens. Tout le monde parle. Presque personne ne sait.

La domestication des médias n’a donc pas seulement réduit le nombre de journaux libres. Elle a dégradé l’idée même de vérité publique et appris aux citoyens que certains sujets ne se discutent pas, que certaines questions coûtent trop cher et que certains silences seraient des signes de maturité.

La société algérienne n’a pas perdu son droit à l’information en une seule nuit. Elle l’a abandonné par petites concessions, avec une arrestation jugée acceptable, un média fermé dans l’indifférence, une campagne de diffamation partagée par réflexe ou un mensonge officiel répété faute de mieux.

Sa reconquête suivra le même chemin, en refusant chaque silence imposé, en finançant les médias qui travaillent, en exigeant des preuves et en défendant le droit d’être informé, y compris lorsque l’information dérange.

Surtout lorsqu’elle dérange.

Car une société qui accepte de ne rien savoir ne devient pas plus stable. Elle devient seulement plus facile à gouverner, jusqu’au jour où la réalité, moins disciplinée que les médias, décide de publier son propre communiqué.