Chargement ...

Abstention aux législatives : le vote silencieux contre le système


Quatre électeurs sur cinq ne se sont pas rendus aux urnes lors des législatives du 2 juillet 2026. Avec une participation annoncée à 20,79 %, le scrutin fait pire que celui de 2021, qui avait déjà enregistré un taux historiquement bas d’environ 23 %. Pourtant, cette année-là, les élections s’étaient tenues dans un climat d’appels au boycott, alors que le peuple, encore porté par le Hirak, réclamait une rupture systémique et rejetait massivement des scrutins perçus comme des instruments de perpétuation du statu quo.

Dans l’intervalle de ces deux moments, le pouvoir s’est employé à résorber le désir de changement exprimé durant de longs mois de marches populaires, ainsi que la défiance envers le processus électoral présenté comme réponse aux revendications des manifestants. Mais le refus de voter, ce 2 juillet, délivre le même message, avec plus d’insistance encore : une majorité d’Algériens récuse un mécanisme électoral qui, depuis 1995 au moins, masque mal l’écrasante tutelle autoritaire pesant sur le pays.

Les élections de simple succession, les procès pour corruption de dignitaires du régime déchu et le mitraillage médiatique magnifiant une présumée réussite économique et sociale n’ont pas produit l’effet escompté. Ils n’ont pas réussi à invalider tout attachement aux revendications du Hirak, ni à faire croire qu’elles seraient devenues obsolètes sous l’effet d’une prétendue évolution qualitative de la gouvernance nationale.

En parallèle, la répression des manifestations de rue et la répression judiciaire visant des activistes perçus comme travaillant à la réanimation d’un Hirak étouffé ont conduit à l’extinction de toute expression citoyenne publique. Il n’y a plus de Hirak physique. Mais le Hirak des consciences semble intact, sinon affermi, comme le montre cette défection électorale massive que tant de citoyens se sont imposée sans même avoir besoin de se consulter.

La normalisation intégrale de la presse a permis de ne rien laisser sourdre de ce paradoxe. Durant six ou sept ans, tout a été fait pour désactiver l’épisode du Hirak, l’enfouir, le déclarer dépassé, le réduire à une parenthèse. Mais, le jour du vote, une abstention massive est venue révéler que l’esprit de défiance à l’égard de l’ordre politique en place reste très largement partagé.

Le pouvoir n’a pas réagi à cet aspect de la consultation. La presse, publique et privée, s’en est chargée. La première, sans s’appesantir sur le niveau historique de l’abstention, a insisté sur la fin, traditionnellement annoncée, de la fraude et sur l’avènement de nouveaux visages. Quel changement !

La presse privée, de son côté, n’a pas escamoté la question de l’abstention, mais c’est pour mieux en décharger le pouvoir. Dans une quasi-unanimité qui ferait penser à l’exécution d’un mot d’ordre, elle n’y voit que la « faillite des partis politiques ». Avec des partis, notre « démocratie » n’en est pas une ; les médias nous proposent maintenant une démocratie sans partis ! Déjà qu’ils essaient de nous vendre une démocratie sans presse… indépendante !

Pourtant, les partis ont rempli leur fonction habituelle. Les appareils du soutien ont dressé des listes de candidats, même retoquées par l’ANIE, et ont essayé de faire campagne ; les formations dites d’opposition ont tenté de faire la même chose, malgré leur bannissement des journaux et des plateaux de télévision encadrés. Les médias, eux, n’ont pas ménagé leurs projecteurs : la vitrine électorale a été éclairée comme il se doit. Le gouvernement serait même en droit de leur demander des comptes sur leur apport à la mobilisation électorale, au vu de l’énorme subvention publicitaire dont il les arrose.

La brochette de partis en exercice et la kyrielle d’organes de presse en activité restent ainsi des rouages indispensables au fonctionnement du système tel qu’il se présente aujourd’hui. Leur intervention est vitale à sa « bonne » marche et à sa perpétuation. De ce point de vue, le rejet populaire ne s’adresse pas aux seules instances politiques. Il englobe l’ensemble des organes, institutions, relais et vitrines dont l’action converge vers la persistance d’un ordre contesté.

Cette contestation devrait être prise au sérieux, d’autant plus qu’elle est silencieuse. Elle se révèle alors même que les avis divergents ne sont plus médiatiquement pris en charge et que l’espace public a été méthodiquement asséché. Il serait donc difficile d’y voir le produit d’une manipulation quelconque, et imprudent d’en ignorer le message politique.

Une contestation qui ne trouve plus de rue, plus de presse indépendante et presque plus de partis pour s’exprimer ne disparaît pas pour autant. Le 2 juillet, elle a simplement choisi le silence des urnes vides.