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Du « moustache » à refdet el kebch


Une manifestante offre une rose blanche à un policier lors d’une marche d’étudiants à Alger, le 13 mars 2019. Cette proximité entre citoyens et forces de l’ordre avait marqué les premières semaines du Hirak. Photo : Ramzi Boudina/Reuters.

Il fut un temps où la démocratie algérienne voyageait sur un camion antiémeute. Elle n’avait ni billet ni programme politique très précis et ne dépassait guère les abords du stade. Mais elle voyageait.

À la fin des matchs à forte affluence, de jeunes supporters grimpaient sur le grand véhicule équipé d’une lame métallique que les unités de maintien de l’ordre utilisaient pour dégager les barricades. Les jeunes l’avaient surnommé le « moustache ». L’engin conçu pour repousser les foules finissait par les transporter.

La police avait même donné un nom ambitieux à cette méthode : la « gestion démocratique des foules ». L’expression était peut-être plus avancée que le régime lui-même, mais elle décrivait une réalité. Face à des galeries rivales, parfois violentes, les policiers avaient appris qu’une foule ne se maîtrise pas seulement à coups de matraque. Il fallait lui parler, lui laisser une sortie et éviter de transformer chaque adolescent bruyant en ennemi de l’État.

La méthode n’était ni sentimentale ni naïve. Elle était professionnelle. Le maintien de l’ordre consiste à maintenir l’ordre, pas à gagner un concours d’autorité virile. Un match sans blessés valait mieux qu’une démonstration de force terminée aux urgences.

Les policiers de terrain savaient le faire. Ils distinguaient le provocateur du supporter et la nécessité d’intervenir de l’envie de donner une leçon. L’État découvrait alors qu’une puissance sûre d’elle-même peut tolérer qu’un jeune s’assoie sur son camion sans considérer que la République vient de perdre une bataille.

Cette intelligence du terrain a progressivement cédé la place à une solution plus simple. En 2018, les déplacements de supporters étaient encore interdits au cas par cas. En 2024, l’interdiction s’est étendue à une journée entière du championnat. Puis elle a couvert toute la saison en 2025. En sept ans, l’exception est devenue une doctrine.

On ne cherche plus à organiser les déplacements, mais à supprimer les déplacés. Les clubs perdent des recettes, les équipes visiteuses leur soutien et le championnat une part de sa ferveur. Hier, la police transportait les supporters sur le « moustache ». Désormais, le règlement leur demande de rester chez eux.

Aujourd’hui, le décor a changé. Des hommes arrêtés pour des agressions au sabre sont portés sur les épaules comme un boucher transporterait une carcasse de mouton. C’est refdet el kebch, le « portage du mouton ». Certains sont à moitié nus. Ils ne sont pas seulement immobilisés puis conduits au commissariat. Ils sont mis en scène.

On peut encore voir dans refdet el kebch, lorsqu’elle survient exceptionnellement face à un individu particulièrement violent, un geste de contrainte improvisé ou un débordement. Ce qui inquiète, c’est sa répétition. Une pratique systématique cesse d’être un incident pour devenir une doctrine.

Du supporter perché sur le « moustache » au suspect soumis à refdet el kebch, la distance paraît immense. La police n’a pas changé de nature. C’est la séquence politique qui a changé ce qu’elle attend d’elle.

Le policier accomplit la mission que l’institution valorise. Lorsqu’on lui demande de prévenir l’émeute, il négocie. Lorsqu’on lui demande d’afficher la fermeté, il en produit l’image. Dans le premier cas, sa réussite est presque invisible : rien ne brûle et la foule se disperse. Dans le second, elle tient dans une vidéo de vingt secondes, mieux adaptée aux exigences de la gouvernance contemporaine.

L’ancienne doctrine cherchait à éviter les affrontements. La nouvelle séquence cherche à être vue en train de les gagner.

Il faut dire que notre époque est exigeante. Un suspect arrêté sans fracas puis remis au parquet laisse peu d’images à partager. Pour que l’autorité paraisse avoir fait son travail, il faut désormais que l’arrestation offre aussi son spectacle.

À la vidéo de l’agression doit donc répondre celle de la capture. Le délinquant avait montré son sabre. L’État montre son délinquant. Il avait terrorisé une victime. Il doit à son tour paraître terrorisé. Entre les deux séquences, la justice peut attendre.

La police se retrouve ainsi chargée d’une fonction supplémentaire. Elle ne doit plus seulement arrêter, mais rassurer, venger symboliquement et fournir la conclusion visuelle de l’affaire. C’est beaucoup demander à une institution dont le travail devrait commencer là où le spectacle s’arrête.

Il serait injuste de faire porter cette évolution aux seuls policiers. Les mêmes corps ont montré qu’ils savaient contenir des foules sans les humilier. La compétence n’a pas disparu. Ce qui a changé, c’est le langage du pouvoir et la récompense politique attachée à chaque comportement.

La retenue produit rarement des discours officiels. La brutalité spectaculaire se vend mieux. Elle offre à un pouvoir inquiet l’apparence de la maîtrise, à une société excédée l’illusion d’une vengeance et aux pages Facebook une séquence prête à l’emploi.

Le policier n’a pas inventé cette demande. Il l’exécute dans un système où l’autorité doit sans cesse prouver qu’elle existe. Lorsque le chômage, l’échec scolaire et la dégradation des quartiers disparaissent sous des rapports édulcorés, les politiques publiques deviennent des slogans et l’État finit par gouverner à l’aveugle. Plus il doute de sa capacité à gouverner les causes de la violence, plus il insiste sur sa capacité à transporter le corps de ceux qui l’incarnent.

« Nous les vaincrons », a déclaré Abdelmadjid Tebboune lors de sa dernière rencontre avec la presse, à propos des bandes de quartier. Il est, après tout, plus facile de compter les vues d’une arrestation que les années d’abandon ayant précédé le passage à l’acte.

Le délinquant au sabre doit être arrêté, jugé et condamné selon la gravité de ses actes. Nul besoin d’être tendre avec lui. Mais entre la tendresse et l’avilissement subsiste cette vieille invention appelée le droit.

La leçon du « moustache » n’était pas que policiers et supporters étaient devenus amis. Elle était plus sérieuse : l’autorité peut être efficace sans être humiliante. Une foule peut être maîtrisée sans devenir un troupeau. Un suspect peut être neutralisé sans être transformé en carcasse.

La démocratie était montée, un soir de match, sur un camion antiémeute. Depuis, la séquence politique l’en a poliment fait descendre. Elle avait besoin de la place pour charger le mouton.