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Makri et les mauvais Algériens


Abderrazak Makri ne répond pas à ses adversaires. Il les désigne.

Dans un texte consacré à « ces laïcs », l’ancien président du MSP ne discute ni leur conception de l’école, ni leur politique linguistique, ni leur vision de l’identité. Il les appelle « serviteurs de la France », leur prête des positions sensibles dans l’État, suggère que leurs journaux obéissent presque au même directeur de rédaction et se demande si Paris ne leur aurait pas « promis quelque chose ». À la fin, ils ne défendraient plus une langue ou une idée, mais seraient prêts à « vendre le pays au colonisateur ».

L’accusation est énorme. La preuve est inexistante.

Aucun nom, aucun fait, aucun document n’établit cette prétendue collusion. Makri installe le soupçon sur un groupe indistinct auquel il attribue une intention commune avant de le placer à distance du reste des Algériens.

D’un côté, il y aurait les courants « fidèles au pays, à ses valeurs et à son identité ». De l’autre, une minorité laïque, francophile, influente et suspecte. Ses adversaires ne sont plus seulement des Algériens avec lesquels il est en désaccord. Leur loyauté devient elle-même discutable.

Le procédé est ancien en Algérie. Le pouvoir a longtemps associé ses opposants, selon les périodes, à une main étrangère, à des intérêts occultes ou à une menace contre l’unité nationale. Depuis 2019, ce registre s’est renforcé dans la bataille identitaire qui a accompagné le Hirak. La « badissia-novembria » a fourni à cette vieille pratique un nouvel habillage en opposant une Algérie réputée fidèle à ses constantes à des sensibilités renvoyées hors de ce cadre.

Cette frontière idéologique s’est imposée au moment où le pouvoir durcissait son traitement de la contestation. Des figures du Hirak ont été emprisonnées pour « atteinte à l’unité nationale », avant que la répression ne s’étende à des militants, journalistes et organisations indépendantes.

Makri connaît parfaitement ce vocabulaire. En 2021, il avait lui-même remis en circulation la « badissia-novembria », aujourd’hui bien installée dans une partie des rouages de l’État et de son appareil idéologique. Il sait à qui il parle, quels mots sont entendus et ce que peut produire, dans ce système, le soupçon de déloyauté nationale.

La France, l’ennemi intérieur, les « positions sensibles », une presse supposément coordonnée : il rassemble les éléments d’un dossier sans faits et laisse à d’autres le soin d’en tirer les conséquences. C’est la posture du mouchard politique, du bouchkara qui montre du doigt ses adversaires à ceux qui disposent de la police, de la justice et des moyens de coercition.

La contradiction est d’autant plus lourde que Makri appartient lui-même à une famille politique dont les références ont largement traversé les frontières algériennes. Le MSP s’inscrit historiquement dans la mouvance des Frères musulmans, née en Égypte et devenue transnationale.

Cela ne fait pas de Makri un agent égyptien.

C’est précisément pourquoi il devrait s’interdire le raisonnement qu’il applique aux autres. Une filiation idéologique étrangère n’est pas une preuve de déloyauté. On ne devient pas égyptien parce qu’on s’inspire de Hassan al-Banna, pas plus qu’on ne devient français parce qu’on écrit en français ou qu’on défend son maintien dans l’enseignement.

Makri transforme pourtant la langue en test de patriotisme. Défendre le français devient défendre la France, critiquer une politique d’arabisation devient détester l’arabe et être laïc revient presque à se placer en dehors de l’identité nationale.

Le débat disparaît.

On pourrait discuter des résultats de l’école algérienne, de la qualité de l’enseignement de l’arabe, de la maîtrise médiocre des langues étrangères, du choix entre français et anglais dans les sciences, de la place de Tamazight ou de la capacité de l’université à produire du savoir. Makri préfère transformer ces questions en enquête de loyauté.

Le passage le plus grave arrive à la fin lorsqu’il explique que « ces gens » rendent finalement service aux courants « fidèles au pays » en leur permettant d’oublier leurs divergences et de s’unir contre eux.

Tout est là.

Makri a besoin de mauvais Algériens pour définir les bons. Il lui faut un « eux » pour fabriquer son « nous », des suspects pour rassembler les fidèles et une menace intérieure pour ressouder son propre camp.

Dans l’Algérie de ces dernières années, où le soupçon de collusion avec l’étranger et l’accusation d’atteinte à l’unité nationale ont accompagné la répression politique, ce langage n’est pas anodin. Il place des adversaires politiques dans la catégorie des suspects et offre à la puissance publique le vocabulaire nécessaire pour ne plus les traiter comme de simples contradicteurs.

Makri a parfaitement le droit de combattre la laïcité, de défendre l’arabe et de contester la place du français. Il n’a pas celui de transformer, sans la moindre preuve, des Algériens en relais d’une puissance étrangère parce qu’ils ne partagent pas sa définition de l’identité nationale.

L’Algérie n’appartient ni aux islamistes ni aux laïcs, ni aux arabophones ni aux francophones. Aucun courant n’a reçu mandat pour décider qui est suffisamment algérien pour participer au débat public.

Makri ne cherche plus à battre ses adversaires dans ce débat.

Il les signale.