Devant l’hôpital de Taher, la nuit semble avoir refusé de finir. Des hommes restent debout sous les arbres et autour des ambulances, regardant les véhicules arriver, repartir, puis revenir. Les blessés viennent des communes voisines, là où le feu a quitté les forêts pour atteindre les routes, les maisons et les étables. Dans ce genre de nuit, les gens ne rentrent pas dormir. Ils attendent un nom.
Quelques heures auparavant, le feu était encore une ligne orange sur les montagnes. Puis il avait descendu les pentes.
À Texenna, les flammes arrivent derrière l’hôpital. Un appel diffusé sur les réseaux sociaux demande aux propriétaires d’engins de travaux publics de venir ouvrir en urgence une bande de terre autour de l’établissement, arracher les broussailles et ménager les quelques mètres de vide qui pourraient empêcher le feu de l’atteindre. À El Milia, les incendies se rapprochent des habitations. À Ziama Mansouriah, la montagne qui domine les Grottes merveilleuses devient rouge dans la nuit. Au matin, les petites échoppes installées à l’entrée du site ne sont plus que des armatures métalliques dans la cendre.
Plus loin, à Djemâa Beni Habibi, des photographies montrent des véhicules carbonisés, des arbres dépouillés de leurs feuilles et des bovins morts sur l’asphalte. Le feu est passé. Le paysage paraît avoir perdu sa couleur.
Trois jours plus tard, ce vendredi 28 août, une question demeure pourtant sans réponse. Combien de personnes sont mortes ?
Un chiffre arrêté pendant que le feu avançait
Mercredi soir, le ministre de l’Intérieur Saïd Sayoud avait annoncé douze morts, cinq à Jijel, quatre à Béjaïa et trois à Tizi Ouzou. Ce bilan provisoire avait été communiqué alors que les incendies progressaient encore, que des villages étaient évacués et que les ambulances poursuivaient leurs rotations.
Il décrivait un moment de la catastrophe. Depuis, le feu a continué d’avancer, tout comme les informations venues du terrain.
Jeudi après-midi, l’agence italienne ANSA, dont le correspondant Hassen Houicha se trouvait dans la région, faisait état d’au moins 69 morts, chiffre qu’elle disait tenir de l’hôpital d’El Milia. L’agence précisait que ce bilan restait provisoire et ne comprenait pas les victimes présentes dans les autres établissements de la wilaya.
Quelques heures auparavant, la fact-checkeuse Nozha Khelalef avait entrepris de retrouver les morts un à un à partir des avis de décès, des publications des familles et des pages locales. Sa première compilation comportait 57 victimes, avec des patronymes, des liens familiaux et des lieux de décès. Ce n’était pas un registre de l’état civil, mais la liste donnait déjà ce que le décompte officiel ne donnait pas : des noms.
Vendredi, la commune de Djemâa Beni Habibi a franchi une étape supplémentaire en publiant elle-même une liste nominative de 73 victimes. Elle demandait à leurs familles de se rapprocher des établissements hospitaliers de Jijel et d’El Milia afin d’accomplir les formalités nécessaires à la restitution de leurs proches.
Le décompte ne vient donc plus seulement d’habitants compilant les avis mortuaires ou de pages locales tentant de reconstituer la catastrophe. Une collectivité directement frappée par les incendies publie à son tour des dizaines de noms.
Ces nombres ne peuvent toutefois pas être additionnés. Une victime originaire de Djemâa Beni Habibi peut avoir été transportée à El Milia et apparaître à la fois dans une liste communale et dans un décompte hospitalier. Des corps peuvent avoir transité par plusieurs structures et les méthodes de comptage ne sont pas les mêmes d’une source à l’autre.
Au moment où cet article est publié, l’État n’a toujours pas rendu public un bilan humain consolidé permettant de savoir combien de personnes ont péri dans les incendies.
Les feux, eux, sont comptés presque en temps réel
Ce silence tranche avec la précision des données opérationnelles.
Jeudi à sept heures, la Protection civile recensait 193 incendies depuis le début de la nouvelle vague. Cent quarante-sept avaient été maîtrisés et 46 restaient actifs dans treize wilayas. Jijel et Béjaïa en comptaient alors sept chacune.
À vingt heures, 67 foyers brûlaient encore dans le pays, dont 17 à Jijel.
Vendredi matin, le décompte avait de nouveau changé. Entre jeudi et vendredi à sept heures, la Protection civile avait enregistré 174 incendies de végétation et de récoltes agricoles. Cent dix avaient été éteints et 64 restaient actifs dans dix wilayas. Jijel en comptait vingt à elle seule, devant Skikda avec quatorze et El Tarf avec dix. Quatre foyers brûlaient encore à Béjaïa. Deux Beriev BE-200 de l’armée et quatre AT-802 étaient engagés sur Jijel.
L’administration sait ainsi dire combien de foyers brûlent, dans quelles communes ils se trouvent et quels aéronefs sont envoyés sur les différents fronts. Elle détaille les interventions terrestres et aériennes, les routes coupées et les déplacements ministériels.
Trois jours après les premières morts, elle n’a pourtant toujours pas donné leur nombre. Le black-out s’installe.
Établir le bilan d’une catastrophe de cette ampleur peut prendre du temps. Des corps restent à identifier, des familles sont dispersées, des victimes ont été transportées par leurs proches et d’autres ont circulé entre plusieurs établissements. Les remontées venues des communes peuvent elles-mêmes se contredire. Rien de cela n’a d’exceptionnel dans les premières heures d’un désastre.
Ce qui devient plus difficile à comprendre, c’est l’absence d’explication. Lorsque le nombre des incendies est actualisé plusieurs fois par jour tandis que le bilan humain reste figé pendant des dizaines d’heures, malgré les listes qui remontent des hôpitaux et des communes, le vide finit par faire partie de l’événement.
Quand la forêt entre dans les villages
Les bulletins de la Protection civile disent assez précisément comment le feu a changé de nature. Ce n’est pas un incendie unique traversant Jijel d’est en ouest, mais une constellation de foyers qui prennent de l’ampleur presque simultanément dans un relief montagneux, sous une chaleur extrême et des vents violents.
À Chekfa, un incendie progresse vers des secteurs de Bordj T’har et de Djemâa Beni Habibi. À Ouled Yahia Khadrouch, un autre front atteint les zones habitées. Les flammes gagnent plusieurs secteurs autour de Boukhalf et finissent par menacer l’hôpital à Texenna. Des opérations se poursuivent à Sidi Maarouf et entre Texenna et Kaous.
À Ziama Mansouriah, un feu parti du secteur de Cheria est poussé par le vent vers les Grottes merveilleuses et Taza. Les pompiers interviennent autour des habitations tandis que les personnes les plus exposées sont évacuées.
Le vocabulaire administratif continue de parler d’« incendies du couvert végétal ». À ce stade pourtant, le sujet n’est déjà plus la forêt. Il est la maison située quelques mètres plus bas.
Les pompiers étaient engagés et beaucoup ont travaillé dans des conditions extrêmes. Les moyens aériens de l’armée ont également été mobilisés. Les moyens étaient là, mais la vitesse et la multiplication des incendies obligent à s’interroger sur leur capacité à arriver partout au moment où le feu atteignait les populations.
Demander de l’aide n’aurait rien enlevé à l’Algérie
Lorsqu’un pays affronte simultanément des dizaines de foyers répartis entre plusieurs wilayas, que ses avions doivent passer d’un front à l’autre et que des villages commencent à être encerclés, solliciter des pays amis n’a rien d’un aveu de faiblesse.
Il n’y aurait eu aucune honte à le faire.
Les grands incendies dépassent régulièrement les capacités nationales, y compris dans des pays disposant de flottes aériennes et de services de secours considérables. Un appareil supplémentaire n’enlève rien à la souveraineté. Il offre une rotation d’eau de plus là où chaque heure compte. Une équipe étrangère ne réduit pas le mérite des pompiers algériens. Elle peut leur permettre de libérer un équipage ou de tenir un autre front.
Le renfort aurait pu prendre plusieurs formes, depuis les bombardiers d’eau et les hélicoptères jusqu’aux équipes spécialisées, aux colonnes terrestres et aux moyens logistiques.
Lorsque l’hôpital de Texenna est menacé, que des citoyens mobilisent leurs propres citernes et que vingt incendies restent actifs vendredi matin dans la seule wilaya de Jijel, le prestige national devient une considération secondaire. Ce qui compte est de savoir si un avion, un camion ou une équipe supplémentaire aurait pu empêcher le feu d’atteindre une maison ou gagner quelques minutes décisives pour une famille.
Un État se juge aussi à sa capacité de reconnaître le moment où ses propres moyens doivent être renforcés par ceux des autres.
La corniche après les flammes
À Ziama Mansouriah, le feu a atteint un paysage que plusieurs générations d’Algériens connaissent avant même de l’avoir visité, la corniche, ses falaises, ses tunnels et les Grottes merveilleuses.
Une vidéo prise dans la nuit montre la montagne presque entièrement soulignée par les flammes. Au matin, les kiosques installés à l’entrée du site sont détruits. Pour les saisonniers qui y travaillaient, la catastrophe ne se mesure pas en hectares. Elle tient dans les marchandises perdues, le matériel brûlé et les revenus d’une saison disparus en quelques minutes.
Sur la route entre El Ancer et El Milia, la forêt est devenue grise. À Djemâa Beni Habibi, des bovins gisent au milieu de la chaussée et une camionnette n’est plus qu’une carcasse. Derrière les maisons, les arbres sont calcinés.
Il n’existe toujours pas de bilan consolidé de ces pertes. Le nombre d’hectares brûlés finira sans doute par être calculé, mais celui qui a perdu son exploitation compte autrement. Une vache, cinquante oliviers, des ruches, une camionnette achetée à crédit, une toiture, la récolte d’une année.
Il reste aussi les pertes auxquelles aucune indemnisation ne donne d’unité acceptable.
Béjaïa et Tizi Ouzou, les autres fronts meurtriers
À l’ouest de Ziama Mansouriah, le même épisode a frappé Béjaïa. Darguina, Fenaïa Ilmaten, El Kseur, Aokas et Tichy apparaissent dans les bulletins de la Protection civile et des moyens aériens ont été dirigés vers plusieurs de ces fronts.
À Souk El Tenine, mercredi soir, les victimes affluaient déjà à l’hôpital. Le ministre de l’Intérieur y avait annoncé 54 blessés, dont six dans un état grave. Quatre grands brûlés ont ensuite été évacués par hélicoptère vers l’hôpital spécialisé de Zéralda. Le dernier bilan ministériel rendu public mercredi attribuait quatre morts à Béjaïa.
Plus à l’ouest, Tizi Ouzou a elle aussi perdu des habitants. Trois décès figuraient dans ce même décompte. Jeudi matin, cinq incendies y étaient encore actifs dans les secteurs de Tigzirt, Iflissen, Mizrana, Maâtkas et Boghni, où pompiers et habitants continuaient à lutter contre des foyers dispersés.
Jijel, Béjaïa et Tizi Ouzou n’ont pas été traversées par un mur de feu unique. Elles ont subi la simultanéité de dizaines de foyers parfois éloignés les uns des autres et devenant dangereux au même moment. C’est cette dispersion qui met le dispositif de secours sous tension, lorsqu’un même camion, un même hélicoptère ou un même avion est réclamé par plusieurs villages à la même heure.
Les routes elles-mêmes ont fini par entrer dans la catastrophe. Plusieurs axes ont été fermés ou déviés dans l’Est du pays à mesure que les flammes atteignaient les chaussées, compliquant les déplacements entre villages, hôpitaux et centres de secours.
Le deuil avant le compte
Jeudi, le langage de l’État avait changé. Le président Abdelmadjid Tebboune avait décrété trois jours de deuil national, avec mise en berne des drapeaux et suspension des manifestations festives et sportives.
Saïd Sayoud s’était rendu à Jijel et avait annoncé des enquêtes destinées à déterminer les causes des incendies. Le Premier ministre Sifi Ghrieb l’avait rejoint plus tard, sur instruction présidentielle, avant de se rendre auprès des blessés à l’hôpital Bachir-Mentouri d’El Milia.
L’État reconnaissait ainsi une catastrophe suffisamment grave pour interrompre symboliquement la vie publique du pays, mais il n’en donnait toujours pas la mesure humaine.
Jeudi, une première compilation avait réuni provisoirement 57 noms. Quelques heures plus tard, ANSA rapportait au moins 69 morts à partir du seul hôpital d’El Milia. Vendredi, la commune de Djemâa Beni Habibi publiait une liste de 73 victimes et invitait les familles à accomplir les formalités nécessaires. Le Parti des travailleurs parle de centaines de morts.
Ces chiffres peuvent se chevaucher et certains seront probablement corrigés. Aucun ne peut aujourd’hui être présenté comme le bilan définitif. Mais ils suffisent à montrer qu’un décompte communiqué mercredi au milieu des incendies ne permet plus de mesurer la catastrophe.
Ce qui manque maintenant n’est pas une estimation supplémentaire. C’est un bilan.
Compter les morts
Il faudra reprendre les listes, comparer les noms, retrouver les avis de décès et distinguer les victimes selon leur commune d’origine, l’endroit où elles ont été retrouvées et l’établissement qui les a reçues. Il faudra confronter les données d’El Milia, de Taher et de Jijel à celles des communes, des services funéraires et des cimetières, puis écarter les doublons.
Ce travail ne demande ni bombardier d’eau ni hélicoptère. Il demande des registres, des noms et suffisamment de transparence pour les rapprocher.
À Jijel, pendant plusieurs jours, presque tout a été visible. Les montagnes rouges depuis les routes, les flammes depuis les terrasses, les ambulances devant les hôpitaux, les carcasses au matin, puis les cercueils.
Au milieu de cette catastrophe saturée d’images et de chiffres, un habitant avait résumé jeudi à la ministre de la Solidarité ce qui comptait encore pour lui. « Ma nhtajou la trisiti, la ma, la dar, la gaz, la walou. Tfiwlna en-nar bark. »
« On n’a besoin ni d’électricité, ni d’eau, ni de logement, ni de gaz, ni de rien. Éteignez-nous seulement le feu. »
À ce moment-là, il ne demandait pas encore qu’on reconstruise sa maison, qu’on indemnise ses pertes ou qu’on lui explique comment l’incendie avait commencé. Il demandait simplement qu’on l’éteigne. Le feu a pourtant continué une deuxième nuit. Vendredi matin, vingt foyers brûlaient encore dans la wilaya.
Et pendant que les familles commençaient à enterrer leurs morts, le pays attendait toujours de savoir combien ils étaient.