La rentrée est fixée. Les personnels administratifs reprendront le dimanche 23 août, les enseignants le 30 août et les élèves le 6 septembre, selon un communiqué du ministère de l’Éducation daté du 30 juillet. Les professeurs ne disposeront donc que d’une semaine entre leur retour et l’arrivée des élèves pour prendre connaissance des nouvelles grilles, préparer les emplois du temps et organiser les changements annoncés.
Trois décisions prises à la fin de juillet modifient les horaires et les coefficients du primaire, du collège et du lycée.
Ces trois décisions redessinent la scolarité entière. Au primaire, l’anglais est introduit avant le français. Au collège, son coefficient devient supérieur au BEM. Au lycée, il reste présent dans les filières scientifiques et technologiques lorsque le français ne figure plus dans les grilles de troisième année. Dans le même temps, la troisième année est recentrée sur les spécialités, au prix d’un recul de la philosophie, de la géographie, de certaines langues nationales et de l’informatique dans plusieurs parcours.
La réforme promet des filières plus lisibles. Elle construit aussi un système en entonnoir. L’élève accumule les langues au primaire, les voit hiérarchisées au collège, puis abandonne une partie de la culture commune au lycée.
Au primaire, l’anglais prend une année d’avance
Pendant les deux premières années du primaire, l’emploi du temps reste dominé par l’arabe, enseigné onze heures par semaine, et les mathématiques, qui en occupent cinq. Aucune langue étrangère n’est prévue.
L’anglais entre en troisième année à raison de deux heures par semaine. Le français n’apparaît qu’en quatrième année. L’anglais devient ainsi la première langue étrangère rencontrée par l’élève, même si la réforme ne lui donne pas formellement ce statut.
En quatrième année, le français et l’anglais disposent chacun de deux heures. Tamazight en reçoit trois dans les classes concernées. Avec l’arabe, l’élève peut donc suivre quatre langues au cours de la même semaine.
La charge augmente fortement. Le volume hebdomadaire passe de 21 heures en troisième année à 25 heures 30 en quatrième. Cette hausse intervient au moment où l’enfant découvre le français, peut commencer Tamazight et reçoit de nouvelles matières comme l’éducation civique et la géographie.
Les langues peuvent représenter 13 heures 30 sur 25 heures 30. Plus de la moitié de la semaine leur est consacrée. Avec l’éducation islamique, près des deux tiers de l’horaire relèvent des langues et de la formation religieuse.
Cette diversité peut devenir une richesse si les progressions sont coordonnées. Elle peut aussi produire de la confusion si chaque langue est enseignée isolément, avec des méthodes et des objectifs sans articulation.
La décision ne couvre que les quatre premières années. La cinquième reste en dehors de la modification.
La réussite de l’anglais au primaire dépendra davantage du nombre d’enseignants disponibles, de leur niveau et de leur préparation à l’enseignement des jeunes enfants.
Le calendrier rend le défi plus visible. Les enseignants reprennent le 30 août et les élèves arrivent le 6 septembre. En sept jours, les établissements devront élaborer les emplois du temps, répartir les classes, intégrer les volumes supplémentaires et résoudre les éventuels manques de personnel.
La difficulté sera plus forte dans les écoles en double vacation, les communes éloignées et les établissements qui disposent de peu d’enseignants spécialisés. Une même décision nationale peut donc produire des résultats très différents selon les territoires.
Au collège, la préférence devient officielle
Le collège transforme l’avance chronologique de l’anglais en hiérarchie scolaire. Au BEM, l’épreuve d’anglais dure deux heures et reçoit un coefficient 3. Le français est évalué pendant une heure trente avec un coefficient 2.
L’anglais pèse donc 50 % de plus dans le calcul du résultat. Les coefficients orientent les priorités des établissements, les révisions des élèves et les dépenses des familles en cours particuliers. Le choix indique clairement quelle langue doit désormais recevoir le plus d’attention.
L’arabe reste la matière dominante avec un coefficient 5, devant les mathématiques, coefficient 4. Le français et Tamazight valent chacun 2.
La réforme ne refond pourtant pas tous les contenus. Les programmes de 2016 restent applicables dans la plupart des matières. Les principales actualisations concernent l’anglais en première et deuxième années moyennes.
Elle avance donc à deux vitesses. Les horaires et les coefficients changent rapidement, tandis qu’une grande partie des contenus conserve son ancien cadre. L’anglais bénéficie d’un traitement prioritaire.
Le nouveau BEM révèle aussi des décalages. L’informatique figure dans le parcours du collège, mais ne dispose pas d’une épreuve autonome.
Dans un système gouverné par l’examen, une matière absente de l’épreuve finale risque d’être traitée comme secondaire. L’informatique se retrouve ainsi marginalisée au moment où le discours public valorise le numérique et l’intelligence artificielle.
La réforme prévoit également des séances en groupes réduits pour l’arabe, les mathématiques, le français et l’anglais. Le principe est solide, mais il suppose des salles, des enseignants et des emplois du temps disponibles. La réforme fixe l’ambition sans détailler les moyens.
Le lycée devient une école en entonnoir
La décision n° 20 du 28 juillet prolonge cette logique au secondaire. La première année conserve deux troncs communs. La deuxième reste relativement large. La rupture intervient en troisième année.
En filière mathématiques, les élèves auront dix heures de mathématiques par semaine, avec un coefficient 8, et six heures de sciences physiques, coefficient 6. Ces deux disciplines occupent à elles seules plus de la moitié d’une semaine de 30 heures.
En sciences expérimentales, les sciences de la nature et de la vie passent à six heures, devant les mathématiques, cinq heures, et les sciences physiques, quatre heures.
La filière ingénierie pousse plus loin la spécialisation. La technologie atteint huit heures et reçoit le coefficient 7. Les mathématiques et les sciences physiques disposent chacune de cinq heures. L’informatique ajoute trois heures. Ces quatre matières absorbent 21 heures sur 30.
Le même recentrage touche les filières littéraires. En lettres et philosophie, l’arabe passe à huit heures et la philosophie à six. En langues étrangères, la troisième langue, espagnol, allemand ou italien, atteint huit heures.
La réforme donne à chaque filière un centre de gravité clair. Elle répond à une critique ancienne contre la dispersion des lycéens, contraints de suivre de nombreuses matières sans pouvoir approfondir les principales.
Mais l’allègement concerne surtout la troisième année. En première année, le tronc commun lettres atteint 33 heures, auxquelles peuvent s’ajouter trois heures de Tamazight. Le tronc commun sciences et technologie totalise 35 heures, plus trois heures de Tamazight. Un lycéen scientifique peut donc suivre jusqu’à 38 heures de cours par semaine avant les devoirs et les déplacements.
La réforme ne réduit pas vraiment la pression scolaire. Elle la déplace. Le lycéen commence par un programme très large, puis abandonne brutalement plusieurs matières au profit de sa spécialité.
L’anglais ne progresse pas seul, il remplace
Au primaire, l’anglais commence avant le français. Au collège, il obtient un coefficient supérieur au BEM. En troisième année secondaire, il demeure dans les filières mathématiques, sciences expérimentales et ingénierie, tandis que le français ne figure plus dans les grilles.
La réforme ne se contente donc pas de renforcer l’anglais. Dans plusieurs parcours, elle organise une substitution.
L’anglais domine la publication scientifique, l’informatique et la documentation technique. Mais retirer le français des horaires ne suffit pas à faire disparaître ses usages. Une partie de l’enseignement supérieur algérien continue à l’utiliser dans les formations scientifiques, médicales et techniques. Il reste aussi présent dans les entreprises, les administrations et de nombreuses pratiques professionnelles.
Un élève peut donc achever la troisième année secondaire sans cours de français, puis le retrouver à l’université. Si le supérieur ne change pas au même rythme, la réforme créera une rupture supplémentaire. Le basculement exige une coordination sur les cours, les manuels, le vocabulaire scientifique et la formation des enseignants universitaires.
La culture commune recule
Le recul de la culture commune ne touchera pas tous les élèves de la même manière. Les familles qui maîtrisent déjà le français pourront continuer à le transmettre, financer des cours privés et ajouter l’anglais à cet acquis.
Les élèves dépendant uniquement de l’école publique risquent au contraire de sortir avec un français trop faible pour les formations qui l’utilisent encore et un anglais insuffisant pour accéder directement aux connaissances scientifiques internationales.
Changer la langue dominante ne supprime donc pas mécaniquement les inégalités. Cela peut leur ajouter un nouvel étage. L’anglais deviendrait une ressource supplémentaire pour les familles capables de l’apprendre en dehors de l’école.
La question centrale n’est pas de savoir si l’anglais est plus utile que le français. Elle est de savoir si l’école publique peut l’enseigner correctement à plusieurs millions d’élèves, avec la même qualité sur tout le territoire.
La spécialisation réduit aussi la place de plusieurs disciplines générales.
La philosophie, présente en deuxième année dans de nombreuses filières, disparaît en troisième année des parcours scientifiques, mathématiques, technologiques, artistiques et linguistiques. Elle ne demeure que dans la filière lettres et philosophie.
Elle cesse ainsi d’être considérée comme un outil commun de formation du jugement. À l’heure de l’intelligence artificielle, de la génétique et des controverses scientifiques, de futurs médecins, ingénieurs ou informaticiens pourront terminer le lycée sans enseignement consacré à l’argumentation, aux dilemmes éthiques et aux conséquences des sciences et des techniques.
La géographie recule elle aussi. En troisième année mathématiques, sciences expérimentales et ingénierie, les tableaux ne mentionnent plus que l’histoire. Elle disparaît alors que ces futurs professionnels travailleront sur des territoires, des ressources, l’eau, l’énergie, l’urbanisation et l’environnement.
L’informatique progresse, mais reste sélective. Elle est maintenue en troisième année dans les filières mathématiques et ingénierie, avec trois heures, mais disparaît des sciences expérimentales, des langues, des lettres et des arts.
La réforme la traite comme une spécialité technique plutôt que comme une culture commune, alors que les données, les algorithmes et les outils automatisés concernent désormais tous les métiers.
La guerre des langues masque les moyens
Jusqu’au BEM, les élèves suivent encore un ensemble relativement commun de disciplines. En troisième année secondaire, les parcours se séparent nettement.
Le littéraire approfondit l’arabe et la philosophie. L’élève de langues travaille trois langues étrangères. Le scientifique se concentre sur les sciences et l’anglais. Le futur ingénieur évolue principalement entre technologie, mathématiques, physique et informatique.
Les filières ne produisent donc plus seulement des niveaux différents. Elles donnent accès à des cultures générales distinctes.
Cette spécialisation peut améliorer la préparation au baccalauréat, mais elle réduit les références partagées entre les futurs scientifiques, littéraires, artistes et ingénieurs.
La question est de définir ce qu’un bachelier doit encore partager avec les autres, quelle que soit sa filière. Les nouvelles grilles renforcent les spécialités, mais ne disent pas clairement quel socle intellectuel commun doit subsister.
La montée de l’anglais a réveillé une vieille polarisation. Pour les uns, le recul du français achève une décolonisation linguistique restée incomplète. Pour les autres, il relève d’une revanche idéologique menée sans tenir compte des usages réels de l’université et de l’économie.
Le débat s’éloigne alors de la classe et se charge de patriotisme, d’identité et de fidélité supposée à la France, jusqu’à reléguer la seule question qui compte, celle de savoir quelle langue l’école peut réellement enseigner à des millions d’élèves. Un coefficient se change par décision, mais il faut des années pour former les enseignants capables de donner corps à cette réforme.
La reprise des professeurs le 30 août et l’arrivée des élèves le 6 septembre illustrent ce décalage. Les établissements auront une semaine pour intégrer des grilles qui changent les horaires, les priorités et parfois l’organisation des classes.
Le succès ne dépendra pas de la victoire politique de l’anglais sur le français. Il dépendra du niveau des professeurs, de la qualité des manuels, de la taille des classes, de la continuité avec l’université et de la capacité à appliquer les mêmes ambitions partout.
Des choix nets, des moyens à prouver
Les textes installent une nouvelle architecture scolaire. L’anglais gagne des heures, des coefficients et un nouveau statut. Les filières se spécialisent davantage, tandis que la troisième année du lycée se resserre autour des disciplines principales.
Les bénéfices possibles sont réels. L’introduction précoce de l’anglais peut ouvrir l’accès à davantage de ressources. Des filières moins dispersées peuvent aussi permettre un travail plus approfondi.
Les risques le sont aussi. Le primaire accumule les langues sans exposer encore leur articulation pédagogique. Le collège modifie les coefficients alors que la plupart des programmes restent anciens. Le lycée allège les horaires en réduisant la culture commune. Les familles les mieux dotées pourront compenser les suppressions et cumuler les langues, tandis que les autres dépendront entièrement de la qualité inégale de l’école publique.
La réforme peut former des spécialistes plus précoces. Elle peut aussi produire des bacheliers qui auront fréquenté le même système sans avoir appris les mêmes langues, rencontré les mêmes disciplines ni reçu les mêmes outils pour comprendre la société dans laquelle ils vivront.
Le véritable test commencera le 6 septembre. La réforme devra trouver, dans chaque établissement, les enseignants, les salles et les moyens qu’elle suppose.