Parce que l’expression « beau à pleurer » ne renvoie jamais à la tristesse mais à un trop-plein d’émotion et d’admiration, elle sied parfaitement à Aléa Jacarandas, le nouveau film de Hassen Ferhani, qui a ouvert les 21es Rencontres cinématographiques de Béjaïa, du 26 septembre au 1er octobre 2026.
Jusqu’ici, le cinéma de Hassen Ferhani était un cinéma du dehors : celui qui filme les autres, patiemment, en creusant leur intimité par le simple fait de rester là, longtemps, sans juger, en accueillant l’imprévu comme on cueille un fruit mûr.
Les ouvriers des anciens abattoirs d’Alger dans le quasi huis clos de Dans ma tête un rond-point (2015), Malika, la vieille tenancière d’une improbable boutique perdue dans le Sahara de 143 rue du Désert (2019), les jeunes détenus de la prison de Marseille de Studio Beaumettes, court-métrage de commande également programmé dans cette riche édition des RCB : à chaque fois, sa caméra était une main tendue vers quelqu’un d’autre.
Ce même dispositif, la patience, l’écoute, le refus du commentaire, la confiance accordée au temps qui passe et aux silences qui parlent, il le retourne soudain vers son père. Cette manière-là, qui semblait taillée pour l’altérité, fonctionne tout aussi bien pour dire la filiation. Comme si observer des inconnus avec tant d’attention avait toujours été, pour Hassen Ferhani, une façon de s’entraîner à regarder son propre père.
Le roman de Mézou
Figure emblématique du petit monde culturel francophone algérien, Ameziane Ferhani, Mézou pour les intimes, journaliste et écrivain, achève un livre sur Alger. Le film du fils se propose de mettre en images ce que le père exprime avec ses mots, de le suivre dans sa quête d’un éditeur, de questionner son regard sur Alger et, en filigrane, d’élargir la question : peut-on être attaché à une ville comme on l’est à son propre père, ou à son propre fils ?
Cette œuvre intimiste s’aventure dans les dédales des questions délicates autour des appartenances et des filiations sans imposer de réponses toutes faites. Aléa Jacarandas est d’ailleurs un film qui filme sa propre fabrication : on suit le père et le fils en train d’imaginer, souvent ensemble, comment raconter, comment filmer. « Et si on faisait comme ça ? », « Non, plutôt comme ça », « Papa, ton texte est long, tu peux le réduire ? ».
On assiste moins à un portrait qu’à sa mise au point, hésitante, discutée, parfois contredite d’une scène à l’autre. C’est cette mise en abyme qui rend le film si singulier : le sujet n’est jamais figé, et Ameziane Ferhani devient, l’espace de quelques séquences, un peu le réalisateur de sa propre mémoire.
Dès les premières images, on est saisi par un vertige. Les mouvements de caméra en zigzag pour filmer les immeubles d’Alger-Centre disent d’emblée que Hassen Ferhani compte épouser la topographie de la ville pour tenter de la cerner. Dans la bouche d’Ameziane Ferhani, la ville n’est jamais « splendide », le mot serait trop facile, trop carte postale méditerranéenne. Il préfère « étonnante », et le choix n’est pas anodin : une ville étonnante continue de surprendre celui qui, pourtant, la connaît par cœur.
Les jacarandas participent de cet étonnement, ces arbres venus d’ailleurs qui finissent par appartenir à la ville autant que ses immeubles décatis ou sa baie immuable.
Aimer Alger pour ses gens
On comprend vite que, dans ce film, Alger n’est pas un décor qu’on admire de loin, mais un objet d’étonnement renouvelé, un peu comme on regarde son père : on croit le connaître, et il continue de nous surprendre.
Mais comment être attaché à cette ville « étonnante » où l’on ne vit pas forcément « heureux », pour reprendre les mots inspirés de Mézou ? C’est là que les Ferhani, père et fils, nous surprennent. En retournant comme une crêpe une idée reçue partagée par toutes les couches sociales algéroises depuis la nuit des temps : on connaît la rengaine, la ville serait magnifique mais ses habitants trop incivils, trop durs, incapables d’être à la hauteur de la beauté qui les entoure.
Calmement, Ameziane Ferhani dit exactement le contraire : s’il aime Alger, c’est d’abord et avant tout pour ses gens. Pas aimer au sens vague et facile du terme, mais être attaché, comme on l’est à quelque chose qui nous dépasse et nous constitue à la fois, qu’on n’a pas choisi et dont on ne pourrait pourtant plus se défaire.
Pour éviter que le film ne se réduise à un face-à-face père-fils célébrant Alger, Hassen Ferhani introduit le comédien professionnel Samir El Hakim. On peut penser ce qu’on veut de lui, à condition d’admettre une chose : pour jouer un comédien qui n’arrive pas à jouer, il faut être un sacré bon comédien.
Faire entrer un acteur de fiction dans un portrait intime, c’est assumer que le réel a parfois besoin d’un peu de mise en scène pour se dire vraiment. Résultat fascinant : on ne sait plus ce qui a été vécu et filmé sur le vif, et ce qui a été écrit, préparé, rejoué. Comme cette scène au Jardin d’Essai où Ameziane Ferhani compare les jacarandas à des « exilés », avant que Samir El Hakim rectifie : « déportés ». Dialogue du roman du père, du scénario du fils, ou remarque spontanée du comédien ?
Hassen Ferhani ne tranche jamais entre fiction et réel, il les laisse se contaminer, comme deux couleurs qu’on n’essuie pas complètement.
L’autre question sensible du film concerne la langue. Comment un film qui parle majoritairement en français peut-il être algérien ? Peut-on raconter une histoire algérienne dans une langue qui porte déjà toute l’ambiguïté de cette histoire ? Comment en faire autre chose qu’un fardeau ? Comment hériter d’une ville elle-même double, française dans sa pierre, ses avenues, son urbanisme colonial, et profondément algérienne dans tout ce qui s’y vit, s’y raconte, s’y filme aujourd’hui ? Là encore, le film n’évite pas la question des héritages imposés et ne verse jamais dans les réponses simplistes ou moralisantes.
La bénédiction de Sidi Abderrahmane
Écrire en français, penser en algérien, filmer d’une manière qui se veut universelle : voilà le triple héritage que porte Hassen Ferhani, sans chercher à en trancher les contradictions. Il les tient ensemble, patiemment, comme on tient la main de quelqu’un qu’on va perdre.
Et c’est là que le film trouve sa portée la plus large : en racontant un père, une langue, une ville et un pays qui ne se laissent jamais réduire à une seule appartenance, Ferhani parle à quiconque a dû, un jour, faire l’inventaire de ce qu’on lui a transmis sans le lui demander, et choisir quoi en faire. Aléa Jacarandas ne referme aucun de ces héritages ; il les laisse fleurir, comme les arbres du titre, d’un continent à l’autre, sans jamais s’excuser d’avoir poussé là où on ne les attendait pas.
Ce qui n’empêche pas Ameziane Ferhani d’être on ne peut plus lucide sur les héritages conflictuels avec l’ancienne puissance coloniale. S’il prend un plaisir fou à écrire en français, il ne se fait aucune illusion sur ce qu’on attend aujourd’hui en France d’un écrivain algérien francophone. Il le dit avec ses mots à lui, doux et poétiques : lui, il ne versera jamais dans la haine de soi et des siens, pas plus qu’il ne sera un « auto-orientaliste ».
Avec le sourire qui plus est, sans jamais citer de noms, sans pointer du doigt ces écrivains algériens qui ont fait commerce d’un néo-orientalisme de bon aloi, vendant à l’Occident une Algérie fantasmée, « misérabilisée ». Son amour d’Alger ne cherche pas à séduire un lecteur étranger, il ne s’embarrasse d’aucun folklore, il regarde la ville avec la précision affectueuse de celui qui y vit, quitte à rester un écrivain confidentiel.
« J’ai besoin de m’inscrire dans la modernité même défaillante de mon pays », dit-il pour seule justification. Sa malice est de ne jamais nommer ce contre quoi il se positionne : il lui suffit de montrer ce que peut être un regard réellement habité pour que le reste se dessine, en creux, tout seul.
Comme cette scène appelée à devenir un témoignage éloquent de nos nouvelles années de plomb. Dans ce jeu de piste à travers Alger, on arrive au mausolée de Sidi Abderrahmane, où le tournage se heurte à un refus, à cette méfiance très ordinaire dans les pays autoritaires que le pouvoir éprouve devant l’image.
La caméra filme cet empêchement, et ce qui aurait dû être une scène ratée devient une scène d’anthologie : la peur du pouvoir face à la caméra devient, paradoxalement, le sujet le plus vrai du film à cet instant précis. Par la magie du cinéma, plans somptueux du mausolée, intérieurs et extérieurs, et avec la bénédiction du saint protecteur d’Alger, Aléa Jacarandas restera, jusqu’à preuve du contraire, le plus beau film jamais fait sur Sidi Abderrahmane.
Une caméra pour le peuple
À quoi sert la littérature, à quoi sert le cinéma ? À transmettre des émotions, des vécus, des histoires. Dans les années d’avant la décennie noire, Ameziane Ferhani offre au jeune Hassen un caméscope. Le réalisateur introduit avec bonheur dans le film les images qu’il a tournées enfant, quand il interrogeait déjà ses parents, et sa sœur, sur leurs origines : scènes joyeuses et émouvantes d’une soirée de ramadan, d’une nuit de Mawled ennabaoui, d’une liesse dans le quartier après une victoire de foot.
« Cette caméra, c’est pour le peuple », confiait l’enfant à son père. Ces petites séquences de vie disent mieux que tout la transmission : c’est Ameziane, l’homme des mots, qui offre la caméra au petit Hassen, comme s’il avait deviné, ou espéré, que son fils prolongerait autrement ce geste de regarder le monde et d’en rendre compte affectueusement.
Des années plus tard, dans leurs échanges filmés, Ameziane pose la question qui hante tout père un jour ou l’autre : « Qu’est-ce que je t’ai transmis ? » Le film entier prend le temps de retourner cette question dans tous les sens sans jamais y répondre frontalement, parce que la vraie réponse, c’est le film lui-même : la preuve vivante, à l’écran, que quelque chose s’est bien transmis, même si ni le père ni le fils n’auraient su dire quoi.
Cette caméra offerte à l’enfance changera d’apparence mais ne quittera jamais Hassen Ferhani. C’est avec elle qu’il réalise ses premiers films, c’est à elle qu’il confie ses émotions le jour où il décide d’aller vivre ailleurs…
Galerie de portraits amoureux
Ameziane Ferhani aime Alger pour ses gens, disait-il. Ses repères dans la ville sont les jacarandas qu’il répertorie quartier par quartier, mais d’abord les gens. Surtout les gens. Il raconte à ce propos une jolie histoire : en descendant la rue Didouche-Mourad, il croisait un homme qui faisait le chemin inverse ; au fil des ans, les deux hommes ont appris à se saluer, et cet homme est devenu son repère horaire : « Je savais si j’étais en retard ou en avance suivant que je le croisais à tel ou tel niveau de la rue. »
En écho, le fils avoue à son père qu’il ne peut filmer les gens que s’il les aime, et il le prouve une fois de plus à travers une galerie de portraits amoureux qui font vibrer le film : les bouquinistes du centre-ville qui se battent contre la bureaucratie de la mairie ; les étudiants de l’atelier d’écriture d’Ameziane Ferhani, dont une jeune fille solaire qui a beau avoir de l’imagination, reproche au réel de la rattraper toujours ; un vieux SDF tout droit sorti d’un roman de Naguib Mahfouz, qui discute square Port-Saïd avec Samir El Hakim et qui, au lieu d’avouer qu’il se réfugie dans les vieux cinémas pourris d’Alger pour dormir un peu, préfère dire : « J’ai vu tous les films du monde sauf le film de ma vie ».
La mère nous fait découvrir de sa douce voix le jardin secret de son mari, ses magnifiques tableaux ; l’écrivaine Hajer Bali en muse éveilleuse de regard ; les ingénieurs agronomes passionnés du Jardin d’Essai qui aident Hassen Ferhani dans sa recherche des origines des jacarandas d’Alger, dont un jeune homme timide, qui doit être le dernier à savoir qu’il est le plus beau garçon d’Alger, et qui finit par retrouver la fiche du premier jacaranda planté par les Français en terre algérienne, en 1915, venu du Brésil ; sans oublier ce mesghar gringalet qui traverse l’écran comme on traverse la vie, trouvant les mots justes pour réconforter Hassen au cimetière alors qu’il vient d’enterrer son père.
Car l’imprévu du film, c’est la mort de son sujet et acteur principal, Ameziane Ferhani. Le fils se retrouve à devoir continuer seul une conversation, à imaginer ce que son père aurait proposé, à filmer l’absence de cette voix qui lui soufflait comment filmer. Jamais pourtant le film ne cherche à nous faire pleurer « un cher disparu » : c’est sa grande qualité, éviter le pathos pour aller plus loin dans l’exploration des sentiments et des liens humains, même si les scènes où le fils, devenu orphelin, emprunte les parcours algérois habituels de son père provoquent une intense émotion.
Autre scène poignante, le fils qui revient au cimetière pour tenir au courant son père de l’état d’avancement du film. Une vraie leçon de cinéma : Hassen Ferhani préfère sortir du cadre à chaque fois que l’émotion l’emporte plutôt que de pleurer face caméra.
Tout ce qui reste quand tout disparaît
Ce refus du climax funèbre donne au dernier tiers sa force tranquille : le deuil, ici, n’est pas un moment mais un déplacement, celui d’un regard qui cherche son père dans les arbres, dans la langue, dans la ville, après que la caméra a cessé de le filmer.
Aléa Jacarandas est un film sur tout ce qui reste quand tout disparaît : une façon de regarder qu’on se transmet sans s’en apercevoir, une manière d’affronter le réel et les hasards de la vie. La filiation, ici, n’est pas seulement un sujet, c’est une méthode : on hérite d’une éducation familiale, d’une langue, d’une ville, d’une manière de raconter, d’une culture religieuse, Hassen Ferhani récitant in extenso la Fatiha, plus qu’une profession de foi, un acte de résistance par les temps qui courent, et on ne sait jamais très bien où s’arrête ce qu’on a reçu et où commence ce qu’on invente pour continuer à vivre avec.
Beau à pleurer, disait-on au début ; on pourrait ajouter : beau parce qu’il refuse justement de nous faire pleurer. Le film transcende le drame qui le traverse pour rester fidèle à l’essentiel, cette philosophie de la vie que le père a transmise au fils : chérir Alger qui est belle malgré elle, célébrer la vie malgré tous les coups tordus qu’elle nous réserve.
Sur la forme, tout est d’une maîtrise qui ne se donne jamais à voir : les sons d’Alger, Karim Moussaoui, le cadre, Hassen Ferhani, le montage, Léa Chatauret et Rodolphe Molla, la musique, Hakim Hamadouche, concourent à cette impression de simplicité, fruit d’un travail d’orfèvre qui tisse interviews, archives et déambulations sans qu’aucun des trois régimes n’écrase les autres, avec à chaque séquence le rythme juste, ni trop lent pour perdre l’attention, ni trop rapide pour trahir la contemplation.
Ce film pourrait s’inscrire dans un mouvement plus large du nouveau cinéma arabe post-révolutions avortées : le film familial comme échappatoire à la censure. Quand parler du pays, du pouvoir, de l’histoire collective expose trop directement, on se réfugie dans l’intime, on filme son père, sa mère, sa maison, et c’est par cette porte dérobée que le politique, le social, l’Histoire finissent par entrer.
Aléa Jacarandas appartient à cette famille de films-là, et pourtant il en est aussi le contre-exemple. Là où tant de ces films se servent de l’intime comme d’un cheval de Troie, Hassen Ferhani ne triche jamais : il parle vraiment de son père, de leur lien, de ce deuil qui vient tout emporter en cours de route. Le politique, la ville, la langue, l’héritage colonial ne sont pas cachés derrière la figure paternelle, ils sont ce dont elle est faite.
L’intime, regardé avec assez d’honnêteté et de patience, dit de toute façon tout ce qu’il y a à dire, sans qu’on ait besoin de choisir entre parler de son père et parler de son pays.

L’âge de la sagesse
Le film sort l’année des quarante ans de Hassen Ferhani, l’âge, dans la tradition musulmane, de la pleine maturité, celui du Prophète au moment de la révélation, où l’on est censé savoir enfin qui l’on est.
Coïncidence ou non, cela donne au film une résonance supplémentaire : le jour où il entre dans l’âge de la sagesse, ce fils achève d’hériter de son père, et le caméscope offert par Ameziane n’aura jamais autant tenu sa promesse : continuer, « au service du peuple », de filmer, de chercher, de transmettre. Continuer de s’étonner de la beauté des arbres et de la tendresse des gens. Continuer à chercher la fantaisie pour résister à la morosité ambiante, d’où la scène finale : Hassen Ferhani, sa sœur et Samir El Hakim sur le toit d’un car de touristes, forcément vide, qui descend l’avenue principale d’Alger. Filiation, fiction, fantaisie.
Au nom du père, de la foi dans le cinéma et de Sidi Abderrahmane, le saint protecteur d’Alger, Aléa Jacarandas est un petit talisman qui provoque de grandes émotions. Aaaamine ! Et si nos yeux larmoient au générique, on dira, par pudeur et par retour de politesse, que c’est juste l’effet de l’éblouissant fondu au violet jacaranda qui clôt magistralement le film.