Les images venues de France ces derniers jours ont quelque chose que l’on avait oublié ici. Des lycéens bloquent leurs établissements, descendent dans la rue, interpellent le gouvernement et réclament des comptes sur l’état de leur école et sur leur avenir. Ils ont 15, 16 ou 17 ans et considèrent encore comme allant de soi qu’ils peuvent contester ce qui ne va pas.
C’est cela qui, vu d’Algérie, frappe le plus. Non pas les manifestations elles-mêmes, encore moins les affrontements avec la police, mais cette évidence : lorsqu’une partie de la jeunesse française estime que quelque chose ne tourne pas rond, elle proteste. Et c’est plutôt bon signe pour un pays.
Une jeunesse qui râle, manifeste, bloque un lycée, monte un collectif ou rejoint un syndicat est une jeunesse qui croit encore, d’une manière ou d’une autre, qu’elle a prise sur son avenir. Elle conteste parce qu’elle pense que son pays lui appartient assez pour exiger qu’il fonctionne autrement.
Le contraste avec l’Algérie est cruel. Le pays aime rappeler qu’il est jeune, mais sa jeunesse est devenue politiquement invisible. Les partis ne l’attirent plus, les syndicats étudiants ne structurent plus grand-chose et les associations peinent à survivre. L’université n’est plus ce foyer de débats, de journaux, de mouvements et de confrontations d’idées qu’elle pourrait être. Même la colère a perdu ses lieux.
La jeunesse ne manque pourtant pas d’énergie, elle manque d’un espace politique où l’investir. Pour les uns, le grand projet collectif est devenu un projet individuel : partir. Apprendre une langue, décrocher une admission, obtenir un visa, trouver un contrat, rejoindre un frère ou un cousin déjà installé à l’étranger. Et quand toutes les voies régulières se ferment, il reste la mer.
Pour d’autres, le collectif se réduit au quartier. La bande devient un espace d’appartenance, de solidarité et de protection, avec ses codes, ses fidélités et son territoire. Là où le parti, le syndicat, l’association ou le mouvement étudiant ne proposent plus de cadre crédible, d’autres formes de sociabilité prennent leur place.
Le plus inquiétant n’est donc pas qu’elle soit en colère. Une jeunesse en colère peut encore contester, négocier, créer, arracher des changements. Le problème commence lorsqu’elle ne voit plus aucun intérêt à transformer cette colère en action politique.
Ailleurs, des lycéens se battent pour améliorer leur école. Ici, beaucoup pensent d’abord à changer de pays. D’autres défendent quelques rues, quelques immeubles, quelques mètres carrés devenus leur seul espace concret d’appartenance.
La différence est immense. Manifester, c’est encore adresser une demande à son pays. C’est lui dire : nous sommes là, nous ne sommes pas d’accord et nous voulons autre chose. Partir, c’est ne plus rien lui demander.
Et c’est cela que l’Algérie politique prend trop facilement pour du calme. Un pays où les jeunes ne manifestent plus n’est pas nécessairement apaisé. Il peut être un pays où une partie de sa jeunesse a simplement cessé de croire que la rue, le vote, le syndicat, l’association ou la parole publique peuvent encore changer quelque chose.
Le silence politique d’une jeunesse n’est jamais une victoire. Surtout lorsqu’au même moment, devant les consulats, dans les centres de langues, sur les plateformes universitaires et jusque sur les plages d’où partent les embarcations, elle cherche chaque jour une porte de sortie.