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La tutelle, matrice politique du régime


Houari Boumediene à Blida le 9 septembre 1962 à la tête de l’ALN en route vers Alger
Le colonel Houari Boumediene traverse Blida le 9 septembre 1962, à la tête de l’Armée de libération nationale, en route vers Alger, entouré des colonels Ahmed Bencherif et Mohamed Chaabani. Après deux mois de luttes pour le pouvoir qui ont suivi l’indépendance, le Bureau politique de Ben Bella, soutenu par l’armée des frontières commandée par Boumediene, impose son ascendant. Photo Fernand Parizot/AFP

À chaque 1er Novembre, l’Algérie célèbre la naissance d’une révolution qui a aussi forgé, bien avant 1962, les pratiques du pouvoir qui lui a succédé. La clandestinité et les rivalités du mouvement national ont installé des pratiques tenaces : le secret érigé en méthode de gouvernance, la discipline imposée au débat, l’unité invoquée contre la contradiction et la force appelée à trancher les conflits politiques.

Fondée en 1926, l’Étoile nord-africaine émerge au sein d’une émigration ouvrière qui découvre les syndicats, la presse militante et l’action collective. Le combat pour l’indépendance se nourrit alors de controverses, de ruptures et de courants concurrents. Cette diversité résiste à la prétention des organisations nationalistes d’incarner seules le peuple. C’est l’une des vérités embarrassantes du récit officiel : la Révolution n’a pas été conçue par une famille unanime.

Le 1er Novembre 1954 naît d’une impasse. Paralysé par ses divisions, le MTLD voit des militants décider de passer à l’action. Leur proclamation appelle au rassemblement et promet un État souverain, démocratique et social, respectueux des libertés fondamentales, sans accorder à quiconque un droit perpétuel de gouverner au nom de la Révolution.

La guerre transforme rapidement les conditions de l’action. Face à la répression coloniale, le FLN doit s’armer, organiser les maquis et déjouer l’infiltration. Imposée par les nécessités de la survie, la clandestinité installe aussi une culture où celui qui détient l’information commande, où la contestation passe pour une menace et où les désaccords se règlent parfois par l’élimination. La lutte contre les messalistes, les purges internes et les assassinats rappellent que la violence de la guerre a également traversé le camp indépendantiste.

Le congrès de la Soummam, en août 1956, tente justement de donner un ordre politique à cette mécanique. Il affirme la primauté du politique sur le militaire et celle de l’intérieur sur l’extérieur. Il crée des institutions pour que la Révolution ne dépende pas du seul rapport de force entre chefs. Un an plus tard, au Caire, ces principes sont remis en cause. L’assassinat d’Abane Ramdane, en décembre 1957, révèle jusqu’où peut aller la lutte pour le commandement. C’est aussi le droit de contester les chefs qui se joue.

La guerre produit ainsi deux héritages concurrents. D’un côté, des militants qui pensent la représentation, les libertés et le contrôle du commandement. De l’autre, des appareils militaires et de renseignement dont l’efficacité dépend de la centralisation, du cloisonnement et de l’obéissance. Les hommes circulent entre ces univers, les convictions s’y mêlent aux ambitions et aux contraintes de la guerre. La question décisive viendra au moment de la paix : lequel de ces héritages servira à construire l’État ?

L’été 1962 apporte une réponse brutale. Alors que le pays retrouve sa souveraineté, le GPRA et les institutions de la Révolution perdent l’épreuve de force face à l’alliance nouée autour de Ben Bella et de l’état-major de Boumediene. Les armes pèsent davantage que les procédures. Les Algériens conquièrent l’indépendance sans avoir la possibilité de choisir librement l’architecture du pouvoir qui s’installe. Le parti unique puis le coup d’État de juin 1965 consolident cette prééminence du commandement sur la représentation.

La matrice politique du régime prend alors forme autour d’une légitimité révolutionnaire érigée en titre de propriété sur l’État, d’institutions réduites à ratifier des décisions prises ailleurs et d’une vie publique placée sous la surveillance de ceux qui se considèrent comme les gardiens de la nation. Du socialisme à la nouvelle République, en passant par le redressement, le pluralisme et la stabilité, les discours et les dirigeants changent sans que les véritables centres de décision soient remis en cause.

Les fondateurs de la Révolution ne sont pas responsables de toutes les impasses ultérieures. Le régime s’est aussi construit après la guerre, à travers des décisions, des coups de force, des renoncements et des occasions manquées. Chaque génération au pouvoir a eu la possibilité de modifier les règles. Mais, beaucoup ont préféré conserver leurs prérogatives. Si l’histoire éclaire une partie du présent , elle ne peut absoudre les responsables de leurs choix.

Le pluralisme arraché en 1988 n’a pas suffi à défaire cette architecture. La rupture de 1992, les années de violence et les arrangements de la période suivante en ont montré la résistance. En 2019, les manifestants du Hirak ont ramené au centre de la rue une vieille exigence : « Dawla madania, machi askaria ». Ils réclamaient que l’autorité politique cesse de dépendre du commandement militaire. Ce mot d’ordre renouait avec le principe de primauté du politique sur le militaire affirmé au congrès de la Soummam.

Aucun gouvernement ne peut s’approprier le 1er Novembre, qui appartient à ceux qui ont combattu, à ceux qui sont morts, à ceux qui ont espéré et aux générations qui leur ont succédé. Leur rendre hommage exige davantage que des discours sur le sacrifice. Cela impose de prendre au sérieux la promesse de liberté inscrite dans la proclamation de 1954 et de cesser de confondre la défense de l’État avec la préservation d’un système de pouvoir.

Soixante-douze ans après le déclenchement de la Révolution, la question de savoir qui autorise les gouvernants à gouverner reste entière. Les martyrs, auxquels personne ne peut demander leur avis ? Une institution qui se croit investie d’une mission historique ? Ou les citoyens, seuls détenteurs légitimes de la souveraineté ? Tant que la réponse restera ambiguë, le pays continuera de célébrer sa libération sans avoir réglé la question politique que cette libération devait ouvrir.