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L’agression américano-israélienne contre l’Iran, une guerre contre toute une société

Dans cette contribution à Twala, la sociologue Azadeh Kian analyse les conséquences de l’agression américano-israélienne contre l’Iran. Elle décrit une société prise en étau entre les bombardements, les sanctions et la répression du régime islamique, et plaide pour une paix durable qui permette aux Iraniens de décider eux-mêmes de leur avenir.


Une Iranienne assise parmi les gravats devant un bâtiment résidentiel endommagé à Téhéran.
Une femme assise au milieu des décombres, devant un immeuble résidentiel endommagé par les bombardements américano-israéliens, à Téhéran, le 12 mars 2026. Photo Vahid Salemi/AP.

Le massacre de plusieurs milliers de manifestants par le régime islamique, en janvier 2026, a endeuillé la majorité de la population iranienne. Alors que les familles cherchaient encore leurs proches, tués, blessés ou emprisonnés, Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont décidé d’imposer au pays une guerre illégale et illégitime, sous prétexte de venir en aide à cette population meurtrie.

Le 28 février, alors que le régime conduisait des négociations avec les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner à Genève, le Guide Ali Khamenei, ainsi que certains membres de sa famille et plusieurs dizaines de hauts responsables du régime, ont été tués par des bombardements américains et israéliens. Pourtant, la guerre ne ciblait pas seulement les dirigeants du régime. Le même jour, des missiles Tomahawk ont frappé une école de filles à Minab, dans une région pauvre du sud-est du pays, tuant 160 petites écolières. Un crime de guerre.

Il ne s’agissait pas d’une guerre de libération, mais d’une guerre de destruction massive des infrastructures. En un mois, le pays a subi plus de 23 000 bombardements américano-israéliens. Plus de 93 000 immeubles résidentiels, 20 000 immeubles commerciaux, 300 hôpitaux et centres médicaux, l’Institut Pasteur de Téhéran, des dizaines d’écoles, une centaine de monuments historiques, plusieurs installations de dessalement de l’eau, des raffineries et dépôts de pétrole, des ports et aéroports, des navires et avions, ainsi que des installations industrielles pharmaceutiques, métallurgiques et pétrochimiques ont été détruits.

Plusieurs milliers de civils ont été blessés, entre deux et trois millions de personnes ont été déplacées et 3 540 civils ont été tués, dont plusieurs lors du tout récent bombardement d’un village du sud. Parmi les victimes, encore un enfant. Mais, pour les médias et les décideurs occidentaux, les enfants iraniens ont-ils la même valeur que les enfants américains ou français ? J’en doute. Force est de constater que, dans les faits, c’est l’Iran, sa population et son État qui sont visés, et non le régime. Trump continue d’ailleurs à chercher à négocier avec des personnalités issues de ce même régime.

Le régime islamique, décapité, a rapidement régionalisé, voire internationalisé, cette guerre asymétrique et pris le contrôle du détroit d’Ormuz, provoquant une hausse des prix des hydrocarbures et de leurs produits dérivés.

Aujourd’hui, le peuple iranien est pris en étau entre les États-Unis, qui imposent de nouvelles sanctions drastiques et reprennent les bombardements, et le régime islamique, qui continue à réprimer ce même peuple. Les arrestations d’opposants n’ont jamais cessé, les exécutions sommaires non plus. Malgré la répression sévère subie par les militants kurdes et baloutches, ainsi que par d’autres opposants, ceux-ci partagent avec les autres peuples d’Iran le souci de préserver l’intégrité du pays et de sa population.

En revanche, le régime de la République islamique a refusé de saisir cette occasion pour se réconcilier avec la population. Rappelons que le régime était de plus en plus contesté en raison de son incompétence dans la gestion des crises sur tous les fronts : crises économiques (chômage, pauvreté touchant plus de 50 % de la population, inflation, corruption), sécheresse (liée en partie à la construction effrénée de barrages et à une agriculture gourmande en eau), pénuries d’électricité, pollution ou encore fuite des cerveaux. Autant de crises qui, selon de nombreux experts, pourraient menacer l’existence même du pays.

Précisons qu’en dépit des sanctions, ou grâce à elles, l’économie continue à servir les intérêts de structures monopolistiques qui, de surcroît, sont exemptées d’impôts : les fondations des Gardiens de la révolution, dont Khatam al-Anbiya, la fondation Astan Qods Razavi (à Mashhad, la plus riche du pays) ou encore la Fondation des déshérités.

Avec le contrôle du détroit d’Ormuz et la fabrication de missiles balistiques, le contrôle de la population fait partie des trois priorités sécuritaires du régime, comme le montrent les récentes nominations attribuées au nouveau Guide, Mojtaba Khamenei. Aujourd’hui, un groupe de six à sept personnes, essentiellement des militaires, dirige le pays. Il s’agit du président Pezeshkian, qui assure également la présidence du Haut Conseil de la sûreté nationale, de Qalibaf, président du Parlement, de Mohseni-Ejei, chef du pouvoir judiciaire, de Mohsen Rezayi, actuel secrétaire du Haut Conseil de la sûreté nationale, du général Ali Abdollahi, chef d’état-major des armées et chef de Khatam al-Anbiya, d’Ahmad Vahidi, commandant en chef des Gardiens de la révolution, et du redoutable ultraconservateur Hossein Taeb, chef du Bassidj, supposé être proche du Guide, qui n’a cessé de prôner la violence contre les opposants. Il est aussi contre les négociations avec les Américains.

Cette guerre a davantage paupérisé une population soumise à des sanctions depuis plusieurs décennies et dont plus de la moitié vivait déjà sous le seuil de pauvreté avant le conflit. Les femmes sont parmi les premières victimes de cette guerre. Beaucoup travaillaient dans le secteur informel, notamment pour des commerces largement fermés pendant la guerre. Elles ont perdu leurs revenus, tout en devant prendre en charge leurs enfants et les rassurer au quotidien.

Les traumatismes psychologiques, souvent ignorés, sont dévastateurs. Vivre sous la menace permanente des bombardements, même indirects, crée une angoisse insupportable, tant pour les enfants que pour les adultes. Les femmes sont en première ligne face à cette détresse familiale.

La guerre augmente les violences faites aux femmes et affaiblit davantage la société civile iranienne qu’on prétend sauver.

Le texte signé le 13 août par une trentaine de pays, dont la France, demandant au régime iranien de cesser immédiatement les exécutions d’opposants et la répression sanglante de la population contestataire, est un geste louable. Mais l’Europe ne doit-elle pas s’impliquer comme médiatrice afin que l’Iran et les États-Unis parviennent à mettre fin à cette guerre meurtrière et dévastatrice ?

Seule une paix durable est susceptible de garantir la stabilité de l’ensemble de la région et de renforcer la société civile iranienne, lui permettant ainsi de décider elle-même de son avenir.