Un festival de films libéral, laïc, qui fait son « Cinema for Humanity » et accueille des cinéastes menacés avec Safe Harbour MENA, tout en assumant son côté glamour pour attirer tous les médias du monde. C’est ainsi qu’est né le Festival d’El-Gouna, initiative du magnat égyptien Naguib Sawiris, dans une ville construite en plein désert, à quelque 400 km au sud du Caire, près de Hurghada, par son frère Samih Sawiris. Ce festival, qui sert de vitrine à cette puissante entreprise familiale qui construit ici des villas de luxe pour la bourgeoisie égyptienne et les expatriés fortunés, n’est pas né pour concurrencer le vieux festival étatique du Caire, avec qui il entretient, autant que possible, de bons rapports. Pour les magnats coptes égyptiens, le vrai rival est l’autre festival de la mer Rouge, le Red Sea International Film Festival de Djeddah, en Arabie saoudite.
Guerres d’influence
Si ce n’est pas une guerre d’influence, ça y ressemble furieusement. Résumé de la situation géopolitique des festivals de cinéma MENA. Pour ne pas laisser le petit Qatar (à travers les fonds de son très efficace Doha Film Institute) et la puissante Arabie saoudite (et son Red Sea Fund) se partager le marché des cinéastes arabes et, d’une manière générale, de tous les créateurs de contenus audiovisuels, l’Égypte tente de résister malgré la crise économique qui s’aggrave.
L’argent, c’est le nerf. Le Red Sea a été lancé avec un fonds de 10 millions de dollars pour soutenir une centaine de projets d’Afrique et du monde arabe. Un producteur égyptien cité par Al-Ahram Weekly prévenait à l’époque qu’il attirerait la plupart des productions arabes, en participant directement à leur financement. Il rappelait aussi que beaucoup de cinéastes égyptiens avaient évité le Doha Film Institute à cause des tensions avec le Qatar, ce qui leur laissait, outre le Red Sea, El-Gouna et Le Caire.
Aujourd’hui, comme pour les grandes compétitions sportives, la guerre de Trump contre l’Iran et ses conséquences sur la région fragilisent, pour ne pas dire ébranlent, les industries du cinéma dans le monde arabe.
Après les attaques des rebelles houthis contre l’aéroport de Dammam, dans l’est de l’Arabie saoudite, le royaume a décidé d’annuler l’édition 2026 du Red Sea International Film Festival. Ses promoteurs ont beau rassurer les professionnels en rappelant à coups de communiqués que son fonds continue de financer, les producteurs présents à El-Gouna remarquent surtout que les fonds ont été divisés par deux, et parfois par trois, cette année. Même tendance à El-Gouna, où les fonds ont sensiblement baissé. « Nous avons perdu quelques sponsors cette année », reconnaît la direction de CineGouna.
Films inquiets, salles pleines
Dans cette atmosphère morose, les Égyptiens sont les premiers à s’inquiéter : « Même pour les feuilletons du Ramadan, qui dépendent des financements des chaînes et plateformes saoudiennes, on est à l’arrêt. »
Enfin, dans ce contexte, l’annonce par les Émirats arabes unis de la reprise du Festival de Dubaï dès l’année prochaine est tout sauf apolitique.
Comme un anachronisme, la nouvelle de l’installation de la commission algérienne d’aide aux films (FDATIC), en début de festival, a été largement saluée par les professionnels présents à El-Gouna. Quand on leur explique que ce fonds, qu’on imagine très modeste par rapport à ceux de la région, ne concernerait que les films algériens, la réaction a été radicale : soudain, plus personne ne voulait le numéro de téléphone de Maïssa Bey (présidente désignée de ce fonds).
Les cinéastes des pays arabes sous influence française sont tout aussi inquiets. Dans une tribune publiée dans Le Monde, 170 cinéastes français s’inquiètent des mesures annoncées dans le projet de loi de finances 2027, qui affectent les deux principaux financeurs du cinéma hexagonal : doublement de la TVA applicable à Canal+ et réduction drastique des moyens accordés à France Télévisions. À El-Gouna, les cinéastes maghrébins, libanais et égyptiens s’attendent donc à des coupes drastiques, même pour le fonds « Cinéma du monde » du CNC. On n’a pas osé leur dire que ce fonds peut carrément disparaître si l’extrême droite arrive au pouvoir en mai 2027, ce qui est de plus en plus probable.
Colères sourdes et soirées douces
Si les soirées sont douces à El-Gouna, l’inquiétude est le sentiment le plus partagé par les festivaliers. À la plage ou entre deux projections, tout le monde est rivé sur son smartphone pour se tenir au courant des derniers bouleversements du monde. Les quelques Français et Italiens suivent avec anxiété les manifestations sociales qui se terminent par des scènes de violence et de saccages dans leurs pays respectifs. Les Saoudiens se demandent quand les attaques des houthis vont cesser, les Égyptiens expriment la peur de voir leur pays s’engager dans une nouvelle guerre, les Tunisiens alertent sur les atteintes au droit de créer chez eux des films indépendants des orientations du nouveau président.
Pour ne pas être hors sol, le Festival d’El-Gouna a adapté son programme au contexte politique. Pas de grosses vedettes hollywoodiennes sur le tapis rouge cette année. Pas de méga-concerts pop comme ceux de Mohamed Ramadan les années précédentes. Cette année, on se contentera d’un concert classique du maestro égyptien Omar Khairat.
Les films choisis par le nouveau directeur artistique, Andrew Mohsen, reflètent avant tout les crises que traverse le monde aujourd’hui. Les salles étaient pleines pratiquement à toutes les séances, ce qui est nouveau. Le film Fjord du réalisateur roumain Cristian Mungiu, qui a remporté la Palme d’or cette année à Cannes, a attiré des foules impressionnantes.
Les crises qui inquiètent les producteurs occupent aussi les écrans. Avec, cette fois, des personnages et des histoires pour donner un visage aux guerres et aux traumatismes dont on parle entre deux projections.
Thrillers psychologiques et traumas contemporains
Côté cinéma arabe, le drame de Gaza était présent dans toutes les sélections (longs métrages, documentaires, courts métrages). En ouverture, Yesterday the Eye Didn’t Sleep du Palestino-Libanais Rakan Mayasi, un film d’auteur exigeant tourné dans la brume silencieuse de la vallée de la Bekaa, à la frontière entre le Liban et la Syrie. Avec la vengeance comme thème principal, le scénario tourne autour d’une disparition, d’un accident qui dégénère en différend entre deux tribus de bédouins et d’une menace de vendetta qui fait trembler tout un village. Il y a beaucoup de cinéma dans ce film âpre et profond.
Le grand moment attendu du festival était le film égyptien Safe Exit de Mohammed Hammad, sélectionné à la dernière Berlinale. Le personnage principal, le jeune Samaan, est copte, ce qui n’est pas si courant dans le nouveau cinéma égyptien. Gardien d’un immeuble résidentiel du Caire, ce garçon discret, plutôt introverti (le genre qu’on ne remarque pas, et c’est bien le problème), écrit des histoires la nuit et rêve de publier un premier roman. Sous la surface, ça tangue : son père a été tué dans un attentat en Libye quand il était gamin, et Samaan n’en est jamais vraiment sorti. Le réalisateur dit s’être inspiré du massacre de coptes égyptiens par Daech en 2015, mais ce qui l’intéresse, c’est la génération d’après, ces enfants dont les parents ont été massacrés et qui sont aujourd’hui adultes.
Samaan rencontre Fatima, une jeune musulmane, tout aussi pauvre que lui, et cette amitié commence à fissurer le mur qu’il a construit autour de son trauma. Puis le film bascule : par peur, Samaan est contraint de cacher un terroriste recherché dans un appartement de l’immeuble où il travaille. Thriller psychologique, sociologique et politique, avec une mise en scène efficace qui pourrait lui offrir un public plus large que celui des festivals. Pour son second long métrage après Akhdar Yabes, Mohammed Hammad a tout fait : scénario, réalisation, production, et il signe aussi les décors et les costumes du film.
Pour la réalisatrice algérienne Sofia Djama, présente à El-Gouna, Safe Exit est « le plus beau film arabe de l’année ». On peut comprendre son enthousiasme sans toutefois le partager. La représentation de l’oppression et du stress post-traumatique dans le film de Mohammed Hammad est souvent maniérée, comme si le réalisateur ne faisait pas confiance à son propre et excellent scénario. On aurait tendance à partager le point de vue de notre collègue égyptien Joseph Fahim qui, dans Middle East Eye, décrit des personnages vaincus, « trop épuisés pour tracer un chemin hors de leur purgatoire ».
Côté pipoleries du Caire, l’acteur Hussein Fahmy a réussi le pari de réunir autour de lui les actrices Yousra, Laila Aloui et Ilham Shahine, chacune s’épuisant devant les caméras à jurer qu’aucune ne jalouse l’autre. De toute évidence, ces actrices du passé n’ont rien compris aux réseaux sociaux et aux médias d’aujourd’hui. Plus elles démentent, moins on les croit.