Le pays compte aujourd’hui plus de 1,7 million d’étudiants dans l’enseignement supérieur. L’Algérie a formé une génération plus instruite que les précédentes, sans transformer assez vite l’appareil productif capable de l’employer. C’est là que se noue le paradoxe algérien.
Le chômage des jeunes reste élevé, autour de 25 à 30 %, davantage encore chez les diplômés. La croissance, elle, demeure limitée à 3 ou 4 %, un rythme insuffisant pour créer des emplois qualifiés à la hauteur des besoins. Chaque année, près de 200 000 nouveaux entrants arrivent sur le marché du travail, sans que l’économie génère assez d’opportunités pour les absorber.
Le décalage se joue sur les deux versants du marché du travail. L’offre augmente rapidement, sous l’effet combiné de la démographie et de l’accumulation de capital humain. La demande, elle, reste structurellement insuffisante, contrainte par la nature même du modèle de croissance. L’Algérie forme des compétences que son économie ne parvient pas à utiliser pleinement.
Le problème n’est donc pas l’absence de capital humain. Il réside dans l’incapacité de l’économie à l’employer au bon niveau, ni à en faire un levier durable de croissance. Dans ce contexte, le chômage des jeunes n’est pas un dysfonctionnement isolé. Il est le symptôme d’une croissance peu diversifiée, faiblement intensive en savoir et mal orientée vers la création d’emplois qualifiés.
Il montre surtout que le problème ne se limite pas au nombre d’emplois créés. Le capital humain est mal utilisé, comme le montrent le déclassement, le sous-emploi et la faible valorisation des compétences, tandis que la formation reste désalignée avec la structure productive et le régime de croissance. Tant que cet alignement ne sera pas rétabli, le capital humain continuera d’être sous-utilisé et la croissance restera limitée. La question n’est donc pas seulement de mieux former. Elle est de transformer le modèle de croissance pour créer une demande réelle de compétences.
Une pression démographique que l’économie n’absorbe pas
La dynamique démographique algérienne exerce une pression croissante sur le marché du travail. La population est passée d’environ 44 millions d’habitants en 2020 à près de 48 millions en 2026, soit une hausse de près de 9 % en quelques années. Les moins de 30 ans représentent près de 60 % de la population totale. Cette structure donne au défi de l’emploi une intensité particulière.
Cette poussée démographique se répercute directement sur le marché du travail. La population active avoisine 14 millions de personnes et l’économie doit absorber chaque année environ 200 000 nouveaux entrants. Face à ce flux, la capacité de création d’emplois reste insuffisante. Les créations annuelles se situent généralement entre 170 000 et 180 000 postes. Il en résulte un déficit de 20 000 à 30 000 emplois par an.
Ce déficit n’est pas seulement comptable. Il s’accumule dans le temps et nourrit un déséquilibre structurel : le flux d’entrée sur le marché du travail dépasse durablement la capacité d’absorption de l’économie. À ce déséquilibre quantitatif s’ajoute un décalage qualitatif de plus en plus visible, notamment pour les jeunes diplômés. Leurs compétences trouvent difficilement une correspondance dans une structure productive encore peu intensive en capital humain.
Pourquoi le capital humain ne se transforme-t-il pas automatiquement en emplois ? Trois mécanismes se combinent. L’économie absorbe mal les compétences, les utilise souvent en dessous de leur niveau réel, puis laisse le chômage prolongé en éroder progressivement la valeur.
La création d’emplois qualifiés dépend d’abord de la structure productive. Dans une économie dominée par des secteurs peu intensifs en savoir et faiblement intégrés aux chaînes de valeur, la demande de compétences reste limitée. L’augmentation du nombre de diplômés ne peut donc pas, à elle seule, produire une hausse équivalente de l’emploi qualifié.
Vient ensuite l’allocation inefficiente du capital humain. Les compétences disponibles ne sont pas mobilisées là où elles seraient les plus productives. Le déclassement des diplômés, la surqualification dans certains emplois et le sous-emploi traduisent une mauvaise utilisation des ressources humaines. Cette inefficience réduit le rendement du capital humain et pèse sur la productivité globale.
Elle est renforcée par une employabilité parfois fragile, elle-même liée au décalage entre les formations dispensées et les besoins du tissu productif. Mais ce décalage ne peut pas être imputé seulement à l’université ou au système de formation. Il reflète aussi la structure de l’économie. Quand les secteurs technologiques, numériques, industriels et exportateurs restent peu développés, la demande de main-d’œuvre qualifiée demeure étroite.
Enfin, le chômage prolongé produit ses propres effets. Il entraîne une perte progressive de compétences, une déconnexion du marché du travail et une baisse de l’employabilité. Lorsque le chômage des jeunes se maintient autour de 25 à 30 %, ces effets deviennent cumulatifs. Un déséquilibre initial se transforme alors en contrainte durable.
Une croissance qui crée trop peu d’emplois qualifiés
La croissance économique en Algérie repose encore largement sur les hydrocarbures. Ce secteur demeure le principal moteur de création de richesse, mais il est faiblement créateur d’emplois. Il représente environ 20 à 25 % du PIB et l’essentiel des exportations, tout en générant un nombre limité d’emplois directs. Sa nature capitalistique limite d’emblée la capacité de la croissance à se traduire en créations d’emplois, en particulier pour une main-d’œuvre qualifiée.
Au-delà des hydrocarbures, la structure productive reste peu diversifiée. L’industrie manufacturière demeure marginale, autour de 5 à 7 % du PIB. Les services modernes, notamment numériques, financiers et à forte valeur ajoutée, restent insuffisamment développés. La base productive est donc étroite, dominée par des activités peu intensives en capital humain.
Ce fonctionnement s’inscrit dans un système d’incitations qui oriente l’allocation des ressources vers des activités à faible productivité. La prédominance de la rente, le rôle central de l’État dans l’allocation du capital et les contraintes pesant sur l’investissement privé limitent l’émergence de secteurs innovants et intensifs en compétences. La structure productive tend ainsi à se reproduire, ce qui freine la transformation économique.
La croissance qui en découle présente une faible élasticité à l’emploi. Même à un rythme de 3 à 4 %, elle ne génère pas un volume d’emplois suffisant pour absorber les flux entrants, estimés à près de 200 000 personnes par an. Ce décalage traduit une dissociation entre croissance du PIB et création d’emplois, particulièrement marquée pour les emplois qualifiés.
Le développement limité des secteurs d’avenir prive aussi l’économie de relais capables de créer des emplois à grande échelle. Le numérique, l’ingénierie, les services professionnels, la finance, les technologies de pointe et les activités exportatrices pourraient absorber une partie du capital humain disponible. Mais leur poids reste encore trop faible pour modifier la trajectoire globale de l’emploi.
Les politiques de l’emploi, principalement orientées vers l’offre de travail, atténuent certaines tensions à court terme. Elles peuvent accompagner l’insertion, améliorer la formation ou soutenir l’entrepreneuriat. Mais elles ne répondent pas à la contrainte fondamentale : l’insuffisance structurelle de la demande de travail qualifié.
Si rien ne change, le déséquilibre s’aggravera
Sans transformation du modèle de croissance, le déséquilibre actuel ne se résorbera pas. Il risque au contraire de s’accentuer. Deux facteurs dominent : une pression démographique durable et un flux annuel d’environ 200 000 nouveaux entrants dans un contexte de croissance limitée et peu créatrice d’emplois qualifiés.
À moyen et long terme, cette contrainte pourrait se renforcer. La population algérienne pourrait atteindre près de 60 millions d’habitants à l’horizon 2050, contre environ 48 millions aujourd’hui. Certes, la croissance économique, autour de 3 à 4 %, dépasse le rythme démographique, proche de 1 %. Mais cette comparaison est trompeuse. Une croissance faiblement intensive en emploi ne peut pas absorber durablement des flux croissants de main-d’œuvre, surtout lorsque cette main-d’œuvre est de plus en plus qualifiée.
Plusieurs dynamiques cumulatives peuvent alors se mettre en place. Le chômage des jeunes, notamment parmi les diplômés, risque de progresser. Le déclassement et le sous-emploi peuvent s’étendre, réduisant le rendement du capital humain et pesant sur la productivité. La fuite des compétences peut s’intensifier, faute de perspectives professionnelles à la hauteur des qualifications. L’informalité peut jouer un rôle accru de variable d’ajustement, au prix d’une fragmentation économique et d’une baisse de la productivité.
À cela s’ajoutent les effets d’hystérèse. Le chômage prolongé érode les compétences, éloigne durablement du marché du travail et réduit les chances d’insertion future. Ce qui commence comme une difficulté conjoncturelle peut ainsi devenir une contrainte durable.
Ces évolutions alimentent un cercle vicieux : faible croissance, faible création d’emplois qualifiés, dégradation du capital humain, puis ralentissement supplémentaire de la croissance. Le coût dépasse donc le présent. Il compromet la capacité future de croissance en dégradant la qualité et la valorisation du capital humain.
Le seuil de croissance ne suffit pas, sa composition compte aussi
Les ordres de grandeur sont clairs. Une croissance d’environ 3 % permet de créer entre 170 000 et 180 000 emplois par an, alors que les besoins avoisinent 200 000. Le déficit annuel, compris entre 20 000 et 30 000 emplois, s’accumule dans le temps. Les emplois créés couvrent à peine les nouveaux entrants et ne permettent pas de réduire le stock de chômage, en particulier chez les jeunes.
Cette situation renvoie à une relation proche de la loi d’Okun : en dessous d’un certain seuil de croissance, l’économie ne crée pas assez d’emplois nets pour réduire le chômage. Dans le cas algérien, ce seuil semble supérieur au niveau actuel. Stabiliser le chômage suppose déjà de combler le déficit annuel de créations d’emplois. Le réduire exige un effort supplémentaire.
Cela implique de porter la croissance à un niveau plus élevé, au moins autour de 5 %, et de la maintenir durablement pour absorber les nouveaux entrants tout en résorbant le stock existant. Mais cette condition n’est pas suffisante. Une croissance de 5 à 7 % tirée par des secteurs peu intensifs en emploi qualifié n’aurait pas le même effet qu’une croissance portée par l’industrie, les services modernes, les technologies, l’agro-industrie, l’ingénierie ou les activités exportatrices.
Le problème n’est donc pas seulement le rythme de la croissance. Il est aussi sa composition. Une croissance plus forte est nécessaire, mais elle ne produira ses effets sur l’emploi que si elle repose sur des secteurs capables d’absorber massivement une main-d’œuvre qualifiée.
La croissance doit aller plus vite, mais aussi venir d’autres secteurs. Tant que ces deux conditions ne seront pas réunies, le chômage des jeunes ne pourra pas reculer de manière significative.
Transformer le modèle, pas seulement la formation
Le chômage des jeunes en Algérie résulte à la fois d’une inadéquation entre formation et besoins du marché du travail et d’un désalignement plus profond entre capital humain et structure productive. La réponse ne peut donc pas être partielle. Elle doit porter à la fois sur la formation, le modèle économique et les mécanismes de croissance.
Le premier axe consiste à rétablir une stabilité macroéconomique capable de soutenir une croissance durable d’au moins 5 % par an. Cet objectif suppose de restaurer la crédibilité des politiques publiques, de maîtriser les grands équilibres macroéconomiques et d’améliorer l’efficacité de la dépense publique. La question n’est pas seulement de dépenser davantage, mais de mieux orienter les ressources vers les secteurs capables de produire de la valeur, de la productivité et de l’emploi.
Le deuxième axe est celui des réformes structurelles. Sortir d’un modèle dominé par les hydrocarbures suppose d’engager une diversification réelle de l’économie. Cela passe par l’amélioration du climat des affaires, la réduction des rigidités administratives, la réforme du financement de l’économie, la réduction de l’informalité, le renforcement de la concurrence et une ouverture plus grande aux financements, aux technologies et aux chaînes de valeur.
Le troisième axe concerne les politiques sectorielles. Il faut repenser le système de formation en l’alignant davantage sur les besoins réels, mais sans faire de la formation le bouc émissaire d’un problème plus vaste. La priorité est aussi de transformer la structure productive, de développer une industrie compétitive, d’accélérer les services à forte valeur ajoutée, de miser sur les technologies de pointe et de soutenir les activités innovantes et exportatrices.
Le modèle actuel a atteint ses limites. La croissance ne peut plus être tirée principalement par la rente et la dépense publique. Elle doit reposer davantage sur la productivité, l’innovation, la technologie et la diversification.
Il ne suffit donc pas de mieux former. Il faut surtout transformer l’économie pour qu’elle crée une véritable demande de compétences. L’Algérie n’a pas seulement besoin de diplômés plus nombreux ou mieux formés. Elle a besoin d’une économie capable de les employer, de les retenir et de faire de leur savoir un moteur de croissance.