Avant même le lancement de l’appel d’offres en 2017, le projet de raffinerie de Hassi Messaoud s’inscrit dans une stratégie plus large de recomposition du secteur énergétique. À cette date, Sonatrach cherche à s’adapter à un marché gazier en mutation, marqué par la montée du spot et la remise en cause des contrats de long terme. « Le long terme hier n’est pas le long terme aujourd’hui », résume alors son PDG, Amine Mazouzi, évoquant des horizons contractuels désormais ramenés à quinze ou dix ans.
Dans le même mouvement, la compagnie affiche une ambition industrielle affirmée : réduire la dépendance du pays aux importations de carburants et atteindre l’autosuffisance à l’horizon 2021. L’appel d’offres pour les raffineries de Hassi Messaoud et de Tiaret attire 53 compagnies, signe d’un intérêt massif du secteur. À Hassi Messaoud, les travaux préparatoires sont engagés sur un site de 220 hectares, avec une capacité annoncée de cinq millions de tonnes par an.
Ce cadre initial est celui d’un projet stratégique, inscrit dans une logique industrielle cohérente : valoriser la production nationale, capter davantage de valeur ajoutée et sécuriser l’approvisionnement du marché intérieur. C’est ce cadre, précisément, que la suite du projet va progressivement déplacer.
Une gouvernance instable dès l’origine
Ce moment de stabilisation reste bref. En mars 2017, Amine Mazouzi est remplacé par Abdelmoumen Ould Kaddour, aujourd’hui incarcéré. Le projet de raffinerie de Hassi Messaoud se déploie dans ce contexte de recomposition interne. Sur les 53 compagnies ayant manifesté leur intérêt pour les projets de raffinage, 18 retirent le cahier des charges spécifique à Hassi Messaoud, et 7 déposent une offre technique. La sélection est rapide, la compétition réelle, mais déjà resserrée.
Le 23 avril 2019, Abdelmoumen Ould Kaddour est limogé et remplacé par Rachid Hachichi. Quelques mois plus tard, en octobre 2019, le contrat est attribué. Entre ces deux dates, la direction change, le processus se poursuit sans être réexaminé, mais dans un environnement décisionnel instable.
C’est dans ce cadre qu’en novembre 2017, Sonatrach lance un appel d’offres restreint pour une raffinerie à conversion profonde d’une capacité de cinq millions de tonnes par an. Le 30 mai 2018, la commission d’ouverture des plis — présidée par Tahar Asbelaoui, avec notamment Hadj Taleb, Bariza Tefiani, Abdelah Arar ou Hacina Zerrouki — constate la réception des offres au siège du groupe. Le dispositif est encadré et documenté.
L’évaluation technique s’étend de juin à octobre 2018. Une commission dédiée travaille avec l’appui du cabinet AMEC Foster Wheeler. Elle mobilise des juristes, un planificateur, multiplie les réunions de clarification, échange avec les soumissionnaires, vérifie la conformité administrative, financière et technique des dossiers. La méthode se voulait « objective et transparente ». Le processus ne laisse, en apparence, que peu d’espace à l’arbitraire.
Une attribution hors concurrence
En février 2019, les offres financières sont ouvertes. Le groupement Petrofac–GS se place en tête avec une proposition à 3,7 milliards de dollars. Le moins-disant techniquement conforme doit l’emporter. Ce principe ne sera pas suivi. Dix mois plus tard, en octobre 2019, le contrat est attribué au groupement formé par Tecnicas Reunidas et Samsung Engineering, après alignement de son offre. Petrofac–GS est écarté pour avoir utilisé le won coréen dans sa proposition. La décision est contestée, mais maintenue.
Le contrat EPC est signé le 24 décembre 2019. Il engage Sonatrach, représentée par Zane Faiz, et le groupement UTE TR-SE Hassi Messaoud Project, conduit par Tecnicas Reunidas, avec Samsung Engineering comme partenaire. Le document fixe un cadre précis : respect des études FEED, responsabilité intégrale du constructeur, délai de 52 mois à compter de février 2020. L’ensemble est verrouillé. Tout est écrit.
La pandémie suspend l’exécution dès mars 2020. Une première lettre accord est signée le 13 mai 2020 pour geler les travaux, hors engineering et gestion de projet. D’autres suivront. Elles prolongent la période transitoire, ajustent les activités maintenues, redéfinissent les annexes et introduisent de nouveaux montants liés aux prestations non suspendues. Le contrat ne s’interrompt pas, il est progressivement reconfiguré.
Lorsque les discussions reprennent en 2021, le constructeur réclame une révision de 30 %, portant le coût à 4,8 milliards de dollars. Sonatrach refuse. Le blocage s’installe. Il dure près de deux ans. En avril 2023, le contrat est résilié. La logique voudrait une relance par appel d’offres. Elle ne vient pas.
Une reprise sous impulsion politique directe
Le 9 janvier 2024, une instruction change la cadence. Elle émane du ministre de l’Énergie, Mohamed Arkab et appelle à accélérer la reprise du projet « monsieur le président de la République nous instruit d’accélérer la réalisation ». En marge, une annotation manuscrite du PDG de Sonatrach, Rachid Hachichi, appuie : « nous devons accélérer la démarche ». Le calendrier n’est plus celui du contrat. Il devient politique..
Les négociations reprennent directement avec Tecnicas Reunidas. Aucun nouvel appel d’offres n’est lancé. En novembre 2024, un avenant est signé. Il porte le numéro 01, mais il agit comme un nouveau contrat. Samsung disparaît. Il est remplacé par Sinopec, via sa filiale Guangzhou Engineering. Le groupement change. L’équilibre aussi.
Le changement de consortium entraîne mécaniquement une recomposition de la chaîne d’exécution. Sans être détaillée dans les documents contractuels, cette reconfiguration implique une redistribution des lots et des sous-traitances, dont les contours restent peu visibles.
Dans son propre communiqué, Técnicas Reunidas confirme ce changement d’échelle. Le groupe évoque un projet d’environ 4 milliards de dollars, dont plus de 2 milliards lui reviendraient, avec un calendrier étendu à 65 mois et une mise en production partielle dès 2027. Le projet est par ailleurs intégré à un partenariat élargi entre Sinopec et Sonatrach, signé en 2024, qui dépasse le seul cadre de la raffinerie.
Un coût réorienté vers les devises
Le document est signé côté Sonatrach par Mahdi Sellami. Côté constructeur, par Rafael Camilleri pour Tecnicas Reunidas et Zheng Fuqiang pour Sinopec. Le délai passe de 52 à 65 mois. La mise en service glisse vers 2030. Le périmètre technique est modifié. Certaines unités disparaissent, d’autres sont ajoutées. La capacité de production est revue. Le prix atteint environ 4,5 milliards de dollars, soit une hausse d’environ 22 %. Les modalités de paiement sont réorganisées au bénéfice du constructeur. Un mécanisme permettant de réduire le coût en cas d’avantages fiscaux est supprimé. Les modalités de paiement sont réorganisées au bénéfice du constructeur. Un mécanisme permettant de réduire le coût en cas d’avantages fiscaux est supprimé.
Au-delà du montant global, la structure du prix change. Le contrat initial reposait sur 2,49 milliards de dollars, 529 millions d’euros et près de 73 milliards de dinars. L’avenant porte l’euro à plus de 1,16 milliard, tandis que la part en dinars recule. Le projet devient plus dépendant des devises. Le coût n’augmente pas seulement, il se renchérit.
Le cadre de 2019 ne subsiste plus. Ni dans sa forme, ni dans son économie. Un groupement non qualifié lors de l’appel d’offres initial exécute un projet redéfini, à un prix révisé, selon un calendrier repoussé. Aucun concurrent n’est revenu dans la course. La logique de marché disparaît.
Une trajectoire qui appelle des comptes
Les faits convergent vers une même question, celle de l’intégrité du processus, mise à l’épreuve par la chronologie et les chiffres. En 2019, l’offre la plus basse est écartée, en 2023 le contrat est rompu, puis en 2024 il renaît sans concurrence, avec un autre partenaire, pour un coût plus élevé et un projet modifié. Entre ces dates, les décisions se succèdent sans repasser par la mise en concurrence.
L’enchaînement est lisible. Une procédure d’appel d’offres encadrée, documentée, peuplée d’acteurs identifiés, débouche sur un contrat précis. Quatre ans plus tard, ce cadre est remplacé par une négociation directe, appuyée par une instruction politique explicite. Le passage de l’un à l’autre ne laisse aucune trace de mise en concurrence.
Cette instabilité s’inscrit dans la durée. Nommé en avril 2019 après le limogeage d’Abdelmoumen Ould Kaddour, Rachid Hachichi ne reste que sept mois à la tête de Sonatrach avant d’être à son tour évincé. Il revient en 2023 pour piloter la relance du projet, puis est de nouveau limogé en 2025. La continuité des décisions ne tient pas dans les hommes. Elle se défait avec eux.
La raffinerie de Hassi Messaoud finira peut-être par entrer en production. Mais le projet qui y conduira n’est plus celui qui a été lancé. Ce qui devait relever d’une logique industrielle suit désormais une autre trajectoire. Et c’est cette trajectoire, plus que le chantier lui-même, qui appelle des comptes.