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La Bourse d’Alger cherche encore le marché capable de faire ses prix

AYRADE apporte à la cote une promesse de croissance. Alliance Assurances rappelle qu’une société rentable peut rester longtemps sous son prix théorique. À Alger, le problème n’est pas seulement d’introduire des entreprises en Bourse, mais de faire vivre leurs titres après l’annonce.


À Alger, la cote existe. Le marché, lui, reste à construire.

La Bourse d’Alger a deux problèmes. Elle attire trop peu d’entreprises. Et lorsqu’elle en attire, elle peine à leur donner un vrai marché. AYRADE et Alliance Assurances montrent les deux faces de cette faiblesse.

La première apporte une histoire de croissance. La seconde offre l’image d’une société déjà cotée, rentable, mais sous-valorisée. Dans un marché profond, ces deux dossiers nourriraient des débats d’investisseurs. À Alger, ils exposent surtout la même question : à quoi sert une Bourse si le capital y reste moins naturel que le crédit bancaire et si le marché secondaire ne donne pas assez de liquidité à ceux qui prennent le risque d’entrer ?

AYRADE est le cas que la place aimerait multiplier. Une entreprise numérique, positionnée sur le cloud, les data centers, l’hébergement local, la cybersécurité et les services informatiques. Selon une note d’analyse consacrée à l’introduction en Bourse d’AYRADE, signée par Omar Berkouk, économiste et consultant financier indépendant, l’entreprise numérique cherche à lever un milliard de dinars, ouvrir 20 % de son capital et financer une accélération. Sur le papier, c’est exactement ce qu’un marché actions devrait permettre : accompagner une société en croissance, canaliser l’épargne vers le capital productif, donner à la cote une histoire nouvelle.

Mais le prix montre déjà la tension. AYRADE arrive à 800 dinars l’action, après une valorisation théorique de 865 dinars. Le multiple implicite sur le résultat 2025 atteint environ 69 fois. Ce prix suppose que la société réussisse sa mue : passer d’un chiffre d’affaires de 416 millions de dinars en 2025 à plus de 4,5 milliards en 2031. L’investisseur ne paie pas le présent. Il finance une projection.

Ce n’est pas illégitime. Une Bourse sert aussi à cela. Mais dans un marché peu liquide, la promesse coûte plus cher. Celui qui souscrit ne sait pas seulement si l’entreprise exécutera son plan. Il doit aussi se demander s’il pourra sortir si le plan déçoit, si les volumes suivront, si le titre vivra réellement après la période de souscription. Sur une place étroite, le risque industriel se double d’un risque de marché.

Alliance, la décote qui ne disparaît pas

Alliance Assurances montre l’autre versant. Ici, l’entreprise existe, les résultats sont là, les dividendes aussi. Dans une autre note consacrée à Alliance Assurances, Omar Berkouk estime la valeur centrale du titre à 476 dinars par action, contre un cours de 344 dinars. La décote ressort autour de 28 %. Le résultat net individuel dépasse 611 millions de dinars. Le dividende 2025 est fixé à 26 dinars par action. Le dossier a des arguments. Il offre même ce que les investisseurs disent chercher : rentabilité, distribution, solvabilité et visibilité.

Pourtant, la décote demeure. Elle ne dit pas seulement quelque chose d’Alliance. Elle dit quelque chose du marché. Une valeur peut être rentable, suivie par une note, sous-évaluée sur le papier, et rester prisonnière d’une cote trop étroite. Dans un marché aussi étroit, le prix affiché ne résulte pas toujours d’une vraie confrontation entre acheteurs et vendeurs. Il devient une indication fragile, parfois plus administrative que financière.

Les deux exemples se répondent. AYRADE montre que la Bourse peut attirer une histoire neuve, mais au prix d’une forte confiance dans l’avenir. Alliance montre qu’une société installée peut rester décotée malgré ses résultats. Dans un cas, le marché doit croire avant de voir. Dans l’autre, il voit déjà, mais ne réévalue pas vraiment.

Le crédit bancaire, rival silencieux de la cote

La racine du problème se trouve en amont. En Algérie, la Bourse ne concurrence pas seulement d’autres placements. Elle concurrence la banque. Et la banque conserve l’avantage. Pour beaucoup d’entreprises, l’ouverture du capital reste moins attractive que le crédit bancaire. La dette finance l’investissement tout en laissant le contrôle et la gouvernance à l’abri du marché. Quand les taux sont bonifiés ou simplement plus supportables que le coût du capital, le choix devient encore plus évident.

L’État peut déclarer vouloir développer le marché financier. Mais tant qu’il oriente l’économie par le crédit, il entretient la marginalité du capital. L’argent se négocie au guichet. La Bourse reste une option de communication, parfois une vitrine, rarement un réflexe. Les entreprises n’y viennent pas assez parce qu’elles peuvent se financer ailleurs. Les investisseurs n’y viennent pas assez parce qu’il n’y a pas assez de titres vivants. La liquidité manque parce que l’offre manque. L’offre manque parce que le système bancaire absorbe l’essentiel du financement.

C’est un cercle discret, mais puissant. Il ne bloque pas seulement les introductions. Il affaiblit aussi le marché secondaire. Un investisseur qui entre dans AYRADE doit intégrer la possibilité d’un titre peu liquide. Un investisseur qui regarde Alliance doit accepter qu’une décote apparente puisse durer. Dans les deux cas, la Bourse n’offre pas encore ce qu’elle devrait offrir : un lieu où l’information devient un prix, et où le prix peut être monétisé.

Un marché se prouve après l’introduction

La liquidité ne se décrète pas avec une nouvelle opération. Elle se construit par des introductions régulières, des flottants plus larges, des investisseurs institutionnels actifs, une recherche indépendante, une communication financière exigeante et une vraie concurrence entre dette bancaire et capital. Sans cela, chaque IPO restera un événement isolé. Chaque décote restera une curiosité. Chaque promesse restera suspendue à un marché trop faible pour l’éprouver.

AYRADE est donc une bonne nouvelle, mais pas une solution. Alliance est une valeur intéressante, mais aussi un avertissement. L’une montre que la Bourse d’Alger peut encore attirer un récit de croissance. L’autre rappelle qu’un récit ou des résultats ne suffisent pas si le marché ne suit pas.

Une place financière ne se juge pas seulement au nombre de ses sociétés cotées. Elle se juge à sa capacité à faire vivre leurs titres. À Alger, le problème n’est donc pas seulement d’introduire des entreprises en Bourse. C’est de faire en sorte que leurs actions trouvent, ensuite, un vrai marché.