Au premier semestre 2026, les partenaires commerciaux de l’Algérie ont déclaré environ 2,84 milliards de dollars d’importations de produits algériens hors hydrocarbures. Le chiffre, calculé à partir des données mensuelles d’UN Comtrade disponibles pour 73 pays et en retranchant le chapitre 27 des hydrocarbures, reste provisoire et ne remplace pas les statistiques définitives des Douanes algériennes. Il fixe déjà l’ordre de grandeur. À quatre ans de 2030, les 30 milliards de dollars promis par le patronat algérien paraissent encore très loin. UN Comtrade collecte les déclarations commerciales officielles des pays et permet précisément ce type de lecture « miroir » lorsque les chiffres nationaux ne sont pas encore disponibles.
À rythme inchangé au second semestre, ces données conduiraient à quelque 5,7 milliards de dollars sur l’année. Ce n’est pas une prévision, simplement une règle de trois. Elle suffit pourtant à rappeler l’écart qui sépare le commerce réel de l’objectif lancé quatre ans plus tôt.
L’histoire avait commencé avec une formule presque trop parfaite.
En octobre 2022, le Conseil du renouveau économique algérien, créé huit mois auparavant, organise son Forum de l’export. Deux ateliers accouchent de 30 propositions. Son président, Kamel Moula, leur assigne aussitôt une destination chiffrée.
« L’objectif de ces 30 propositions est d’atteindre 30 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures à l’horizon 2030 », déclare-t-il.
Trente propositions. Trente milliards. 2030.
Le 30-30-30 était né.
Le chiffre avait un mérite évident. Il se retenait.
Il lui manquait quelque chose de plus compliqué à mettre dans un slogan, une trajectoire industrielle permettant de le produire.
Les comptes rendus du forum détaillent surtout des réformes du financement, du rapatriement des recettes, de la logistique, de l’assurance et de l’implantation bancaire à l’étranger. Des sujets sérieux et, pour beaucoup, réclamés depuis longtemps par les exportateurs. Ils n’expliquent pas comment l’Algérie allait faire apparaître, en huit ans, plusieurs dizaines de milliards de dollars de biens supplémentaires compétitifs sur les marchés mondiaux.
Un mois plus tard, le 30 novembre 2022, Kamel Moula monte à El Mouradia avec une délégation du CREA. Abdelouahed Kerrar, patron de Biopharm, et Ramdane Batouche, dirigeant de Général Emballage, font notamment partie du groupe. La feuille de route des 30 propositions est présentée au président Abdelmadjid Tebboune et l’objectif des 30 milliards en 2030 est de nouveau mis en avant.
Le patronat avait désormais son grand chiffre, que les exportations allaient bientôt ramener à la réalité.

Le mirage de 2022
L’année 2022 semblait pourtant offrir un début de confirmation spectaculaire. La Banque d’Algérie comptabilise 5,978 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures, contre 4,579 milliards en 2021. D’autres évaluations publiées à l’époque les situaient autour de 6,5 milliards. Le premier semestre avait déjà produit 3,507 milliards de dollars.
Ce fut le moment idéal pour extrapoler, à condition de ne pas regarder de trop près ce qui se trouvait dans les conteneurs.
La Banque mondiale a fait cet exercice. Son constat est autrement moins spectaculaire. La valeur des exportations hors hydrocarbures avait bondi en 2022 alors même que les volumes exportés diminuaient de 3,5 %. La hausse provenait notamment de l’envolée des prix des engrais et des produits sidérurgiques sur les marchés internationaux. En 2021 déjà, ces deux familles représentaient environ 70 % des exportations hors hydrocarbures.
Autrement dit, l’Algérie n’avait pas soudainement construit en douze mois une nouvelle Corée du Sud au sud de la Méditerranée.
Elle vendait plus cher des engrais, de l’ammoniac, du fer, de l’acier et d’autres produits qu’elle savait déjà produire. Le ciment et le clinker, dont les capacités nationales excédaient la demande intérieure, complétaient ce panier.
La nuance aurait dû être centrale, mais c’est le record qui a occupé l’espace.
Puis les prix se sont calmés.
Et les exportations avec eux.
La Banque d’Algérie enregistre 5,058 milliards de dollars hors hydrocarbures en 2023. En 2024, elles tombent à 3,838 milliards, soit une baisse de 24,1 % en un an. Plus révélateur encore, 2,85 milliards, près des trois quarts du total, proviennent toujours des produits semi-finis.
Quatre ans après le lancement du 30-30-30, la structure du panier explique donc une bonne partie du problème.
Notre relevé des données miroir du premier semestre 2026 retrouve le même paysage. Les engrais arrivent très largement en tête, devant les produits chimiques inorganiques, le fer et l’acier, puis les minerais, le ciment et les matériaux assimilés. Les fruits, les plastiques, les machines, les équipements électriques et les autres produits manufacturés existent, mais changent encore peu l’ordre de grandeur.
C’est une économie qui exporte des produits hors hydrocarbures. Ce n’est pas encore une économie exportatrice diversifiée à 30 milliards de dollars.

Les milliards qui manquent
L’arithmétique commence désormais à rattraper la communication.
Prenons simplement les 2,84 milliards de dollars recensés au premier semestre 2026 dans les déclarations des pays partenaires. Doubler le chiffre donne 5,68 milliards sur douze mois.
Pour atteindre 30 milliards en 2030 à partir de ce niveau, les exportations devraient progresser d’environ 52 % par an, tous les ans, pendant quatre ans. Pas une année exceptionnelle. Quatre.
Il faudrait arriver autour de 8,6 milliards en 2027, 13 milliards en 2028, près de 20 milliards en 2029 puis 30 milliards en 2030.
Cela supposerait d’ajouter en quatre ans plus de recettes d’exportation hors hydrocarbures que l’Algérie n’en réalise aujourd’hui en plusieurs années cumulées.
Une hausse du prix de l’urée peut améliorer une année. Une nouvelle aciérie peut ajouter quelques centaines de millions. Des cargaisons supplémentaires de clinker peuvent pousser les statistiques. Quelques marchés africains peuvent ouvrir de nouveaux débouchés.
Aucun de ces éléments ne remplace cependant les capacités industrielles, les chaînes logistiques, les entreprises exportatrices, les normes, le financement, les réseaux commerciaux et les gains de productivité nécessaires pour multiplier durablement les exportations par cinq.
C’est précisément la différence entre un objectif et une stratégie.
Le plus curieux est que le chiffre de 30 milliards n’a pratiquement pas souffert de la confrontation avec les résultats. En 2022, il avait été lancé au moment où l’Algérie connaissait une flambée exceptionnelle de la valeur de ses exportations d’engrais et d’acier. Deux ans plus tard, lorsque les exportations hors hydrocarbures étaient retombées à 3,8 milliards de dollars, l’horizon 2030 demeurait.
Le slogan, lui, tient toujours
En 2026, le ministère du Commerce se félicite encore d’une progression de 16 % au premier trimestre. C’est une hausse réelle, mais elle ne résout simplement pas le problème d’échelle. Même l’année record de 2022 paraît désormais différente lorsqu’on la regarde depuis 2026. Avec le recul, 2022 ressemble surtout à un pic provoqué par une conjoncture internationale exceptionnellement favorable.
Le CREA avait peut-être raison sur beaucoup des obstacles qu’il identifiait. L’Algérie avait et a toujours besoin de meilleurs ports, de banques capables d’accompagner ses entreprises à l’étranger, de procédures plus simples, d’assurance-export et d’une logistique africaine digne de ce nom.
Mais ces réformes ne valaient pas 30 milliards de dollars. Elles en étaient les préalables. Quatre années ont passé depuis le forum d’octobre 2022. Il en reste quatre avant 2030. Le 30-30-30 conserve une remarquable symétrie. Les exportations, elles, sont restées loin du compte.