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Les banques publiques vivent dans le système que l’État leur a construit


Le président Abdelmadjid Tebboune s’est une nouvelle fois agacé contre les banques, qu’il accuse de « vivre dans le passé » et d’exercer une forme de tutelle sur les investisseurs. Lundi, lors de sa rencontre périodique avec les médias, il a rappelé avoir nommé trois ministres des Finances et avoir insisté auprès de chacun d’eux sur la nécessité d’engager la réforme bancaire.

Le diagnostic sur les lenteurs du secteur n’est pas nouveau. Les entrepreneurs algériens connaissent les procédures interminables, la culture de la garantie, la peur de la signature et le pouvoir discrétionnaire des agences. Mais en rappelant avoir adressé la même instruction à trois ministres successifs, le président décrit aussi, involontairement, l’échec de son propre appareil exécutif à la mettre en œuvre.

Un chef de l’État ne se contente pas d’insister auprès de ministres qu’il nomme. Il tranche, fixe des échéances, désigne les responsables et demande des comptes.

Or les principales banques du pays sont publiques. L’État en est à la fois l’actionnaire, le régulateur, l’un des principaux clients et l’un des plus gros emprunteurs. Il nomme leurs dirigeants, fixe leurs priorités et peut modifier leurs règles de gouvernance. Les banques ne forment donc pas un pouvoir autonome qu’il faudrait convaincre de se réformer. Elles sont un rouage de l’État.

Des comptes en progression

Leurs comptes agrégés entre 2023 et 2025 contredisent toutefois l’image d’établissements simplement figés dans le passé. Leur bilan est passé de 20 521 à 22 140 milliards de dinars. Les dépôts ont progressé de 13 011 à 14 881 milliards et les crédits de 7 897 à 9 346 milliards. Leur produit net bancaire a bondi de 425 à 584 milliards, tandis que leur résultat brut d’exploitation est passé de 280 à 432 milliards.

Ces banques collectent donc davantage, prêtent davantage et gagnent davantage. Leur coefficient d’exploitation est même tombé de 33,96 % à 26,01 %. Autrement dit, leurs charges de fonctionnement absorbent une part de moins en moins importante de leurs revenus.

Ce chiffre ne prouve toutefois pas que les services se sont modernisés. Une banque peut afficher d’excellentes marges tout en conservant des procédures archaïques, des délais excessifs et une offre numérique médiocre. Une faible concurrence, des revenus sécurisés et des investissements limités peuvent également produire une belle rentabilité comptable.

Le coût du risque, vrai signal d’alarme

Le véritable signal d’alarme se trouve dans le coût du risque. Celui-ci est passé de 69 milliards de dinars en 2023 à 192 milliards en 2025. Il représentait 16 % du produit net bancaire. Il en absorbe désormais 33 %. Dans le même temps, le rendement des fonds propres a reculé de 12,62 % à 11,09 %.

Les banques deviennent ainsi plus performantes avant risque, mais une part croissante de leurs gains sert à couvrir les créances fragiles, les provisions et les pertes potentielles. Cette évolution pose une question centrale. Les mauvaises décisions de crédit relèvent-elles seulement des banquiers ou résultent-elles également des priorités imposées par l’État, du financement des entreprises publiques et de créances anciennes longtemps maintenues dans les bilans ?

La place occupée par le Trésor rend la contradiction encore plus visible. Les banques publiques détenaient 7 819 milliards de dinars de bons du Trésor en 2025, contre 6 790 milliards en 2023. Ces titres représentaient plus de 35 % de leur bilan. L’État reproche ainsi aux banques de ne pas assez financer l’investissement privé tout en mobilisant lui-même plus du tiers de leurs actifs.

Pourquoi le refus de crédit protège mieux que la prise de risque

Il leur demande également de prendre davantage de risques alors que le coût de ces risques explose. Dans une banque publique, un crédit qui tourne mal peut déboucher sur une enquête, une sanction ou des poursuites. Un financement refusé expose rarement son auteur. La prudence n’est donc pas uniquement le produit d’une mentalité dépassée. Elle constitue aussi une stratégie de protection dans un système où les responsabilités sont floues et où une décision économique peut, plusieurs années plus tard, être relue comme une faute pénale.

La réforme bancaire ne peut pas se réduire à la numérisation des guichets ou à des injonctions adressées aux directeurs d’agence. Elle suppose de clarifier la mission des banques publiques. Doivent-elles financer le déficit, soutenir les entreprises publiques, accompagner le secteur privé, préserver leur rentabilité ou remplir simultanément toutes ces fonctions ?

Elle exige aussi de revoir leur gouvernance, les critères d’octroi du crédit, la responsabilité de leurs dirigeants et la place du Trésor dans leurs bilans.

Les banques publiques ne vivent pas simplement dans le passé. Elles vivent dans le système que l’État leur a construit. Leur demander de changer sans revoir leurs missions revient à réclamer une réforme sans en assumer l’arbitrage économique ni le coût politique.