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France-Algérie, l’Institut Montaigne prépare une rupture froide


Dans sa note « France-Algérie, sortir de l’émotion », l’Institut Montaigne, think tank écouté dans les milieux diplomatiques et économiques français, propose les contours d’une doctrine. Son idée centrale consiste à réduire l’exposition politique de la relation tout en renforçant les instruments de pression migratoire, administrative et sécuritaire.

Rédigée par Michel Duclos et Augustin Motte, la note examine trois scénarios. Le premier prolonge la coopération actuelle. Le deuxième assume une rupture ouverte autour de l’accord franco-algérien de 1968. Le troisième, présenté comme le plus praticable, propose une « désensibilisation renforcée et flexible ».

La méthode repose sur une rupture discrète. Moins de visites ministérielles, moins de communication présidentielle, suspension des initiatives mémorielles, réduction de la coopération culturelle et des bourses, retrait de l’État du soutien commercial. En parallèle, Paris devrait agir sur l’accord de 1968, les laissez-passer consulaires, les obligations de quitter le territoire français et la coopération judiciaire.

La note recommande donc une relation moins visible mais pas moins conflictuelle. Le langage diplomatique serait abaissé, tandis que la pression administrative augmenterait.

L’immigration comme point d’entrée

Le rapport reconnaît d’abord que l’immigration algérienne régulière n’est pas exceptionnelle par rapport à celle du Maroc ou de la Tunisie. Il évoque environ 650 000 titres de séjour valides et 29 346 premiers titres délivrés en 2024. Les chiffres officiels français montrent que ces titres relèvent principalement des motifs familiaux et étudiants. Les données de la Direction générale des étrangers en France confirment cette réalité.

Mais cette présentation change rapidement. Après avoir décrit une immigration légale comparable à celle des autres pays du Maghreb, la note insiste sur les interpellations d’étrangers en situation irrégulière, l’aide médicale de l’État, les centres de rétention, les détenus algériens et les échecs des expulsions.

Cette juxtaposition transforme une question migratoire en problème de sécurité. Le rapport ne compare pas toujours les chiffres à la taille des populations concernées et mélange des catégories qui ne relèvent ni des mêmes procédures ni des mêmes réalités sociales. L’Algérien apparaît ainsi comme étudiant, membre d’une famille installée en France, étranger sans titre, détenu ou menace potentielle. La diaspora disparaît derrière le vocabulaire du contrôle.

L’accord de 1968 devient le principal obstacle à cette reprise en main. Le texte lui reproche de faciliter le regroupement familial, la circulation et certaines régularisations. Il avance qu’une dénonciation ne réduirait pas forcément le volume de l’immigration, mais permettrait d’en modifier la composition et de renforcer le contrôle français.

La note présente également une rupture maîtrisée comme une option réaliste. Elle évoque une dénonciation unilatérale, des représailles possibles de l’Algérie, une réduction de la coopération sécuritaire, des mesures sur les visas, les hydrocarbures ou les vols. La rupture ouverte est jugée risquée, mais elle n’est jamais traitée comme un échec historique. Elle apparaît comme un scénario qu’il faudrait savoir préparer.

La mémoire et le Sahara comme lignes de fracture

La partie consacrée à la mémoire est particulièrement cynique. Le rapport parle de « rente mémorielle » et reproche à l’Algérie de déplacer sans cesse ses exigences. Il recommande de suspendre les initiatives françaises sur le passé colonial afin de ne plus alimenter ce qu’il considère comme une stratégie de pression.

Cette lecture réduit une question historique et politique à un instrument diplomatique. Les demandes algériennes peuvent être instrumentalisées par le pouvoir, mais elles renvoient aussi à une histoire qui continue de structurer les deux sociétés. Dans la note, la mémoire devient surtout une charge pour Paris, rarement un contentieux historique à traiter sur un pied d’égalité.

Le traitement du Sahara occidental prolonge ce biais. La reconnaissance française de la position marocaine est présentée comme une orientation stratégique presque définitive. La réaction algérienne est surtout décrite comme un facteur de crise. Les enjeux juridiques et diplomatiques de ce changement sont peu examinés. Le choix français apparaît comme une donnée, tandis que l’Algérie est invitée à en accepter les conséquences.

Sur le plan économique, la note assume une contradiction. Elle souhaite réduire l’influence culturelle et politique française tout en préservant les entreprises, les intérêts énergétiques et les positions commerciales. La France veut moins de coût diplomatique et davantage de résultats économiques. Elle cherche à conserver un accès privilégié au marché algérien tout en diminuant les concessions politiques consenties dans le passé.

Le rapport décrit enfin l’Algérie comme un régime opaque, dominé par l’armée, proche de la Russie et capable d’utiliser la migration ou la coopération sécuritaire comme leviers. Dans le scénario de rupture, il évoque même un soutien possible à des oppositions ou à des troubles en France avec l’aide de Moscou.

Le virage sécuritaire

La recommandation finale demande de préparer d’éventuelles « tentatives insurrectionnelles », d’identifier des « foyers à risque » et des « personnalités à surveiller ». La crise bilatérale est ainsi déplacée vers le terrain de la sécurité intérieure française, avec la diaspora, l’islam et les binationaux placés dans le même champ de vigilance.

Le document ne propose plus de réparer la relation. Il veut en réduire le coût politique, reprendre le contrôle des dossiers migratoires et préserver les positions économiques françaises. La « désensibilisation » est une rupture sans cérémonie. Elle calme le discours, réduit les contacts et durcit les instruments.

La note a le mérite de sa clarté. Sa faiblesse est de réduire l’Algérie à un problème de flux, de sécurité et de mémoire. Cette doctrine ne cherche pas à sauver la relation, mais elle acte une rupture froide et veut la rendre maîtrisable en remplaçant le dialogue politique par le contrôle, la pression et la négociation au cas par cas.