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L’Algérie triomphe numériquement


Après la plateforme des logements AADL, après la plateforme des moutons importés, voici donc la plateforme des pneus. Naftal vient d’annoncer le lancement d’un site permettant aux automobilistes de réserver des pneus Continental, de payer par carte bancaire ou Edahabia, puis d’aller les récupérer dans un centre agréé sous trois jours. Passé ce délai, la réservation s’évapore. La modernité algérienne a désormais son calendrier, son QR code et son compte à rebours.

Il y a, dans cette succession de plateformes, quelque chose de presque touchant. Le pays n’a pas encore réglé l’abondance, mais il perfectionne l’art de mettre la pénurie en ligne. Hier, il fallait faire la chaîne devant les guichets. Aujourd’hui, il faut rafraîchir une page web. Le progrès est réel, mais il est surtout ergonomique. L’attente se digitalise, l’anxiété se connecte et la rareté change d’interface.

Le discours officiel y voit naturellement une preuve de transparence, d’organisation et de lutte contre les intermédiaires. C’est parfois vrai. Une plateforme peut réduire la chippa, limiter les passe-droits, tracer la demande et calmer les scènes de bousculade. Mais elle révèle aussi autre chose : l’incapacité d’un marché normal à produire une offre normale. Quand un pneu, un mouton ou un logement doit passer par une procédure quasi administrative, ce n’est plus seulement de la modernisation. C’est l’aveu que l’État continue de gérer l’économie comme une salle d’attente.

L’Algérie officielle aime désormais les objets technologiques. Le drone compte les moutons, repère les piscines privées, surveille les forêts et, bientôt, pourquoi pas, vérifiera la pression des pneus. La plateforme enregistre, classe, confirme et annule. Le citoyen reçoit un SMS, un reçu, une date, parfois même l’impression d’être entré dans le XXIe siècle. Mais l’économie réelle, elle, reste coincée dans une logique de distribution, de quota, de guichet et de faveur.

Le problème n’est pas que Naftal numérise la vente de pneus. C’est même préférable au désordre et aux files d’attente dès l’aube dans les stations-service. Le problème est que chaque petite opération commerciale finit par devenir un événement national, un communiqué ou un signe de victoire. Dans une économie normale, acheter des pneus relève du commerce. En Algérie, l’administration a le chic de transformer cela en prouesse numérique. On ne vend pas seulement du caoutchouc. On vend le récit d’un pays qui avance parce qu’il a remplacé la file par le formulaire.

Reste ce slogan, presque parfait malgré lui : l’Algérie triomphe numériquement. Elle triomphe dans l’inscription, dans la réservation, dans la validation et dans la notification. Elle triomphe à l’écran, là où le stock semble exister tant que le bouton « commander » apparaît. Puis vient le réel, avec ses centres, ses délais, ses annulations et ses quantités limitées.

La modernité n’est pas de réserver un pneu sur Internet. La modernité, c’est de ne pas avoir besoin d’un communiqué de presse pour en acheter quatre.