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En Algérie, la presse est le deuxième pouvoir


Des journalistes et responsables de la presse indépendante algérienne, parmi lesquels feu Fouad Boughanem, ancien directeur de publication du Soir d’Algérie, et Omar Belhouchet, directeur de publication d’El Watan, rendent hommage aux confrères assassinés lors de l’attentat du 11 février 1996. Photo : Samir Sid.

Dans une démocratie, la presse est volontiers qualifiée de quatrième pouvoir. Elle vient après l’exécutif, le législatif et le judiciaire, trois institutions censées se limiter mutuellement avant que les journalistes ne viennent vérifier que personne n’a emporté la caisse.

Dans une dictature, le classement est beaucoup plus court.

Il n’existe, au fond, que deux pouvoirs : l’exécutif et les médias. Tout le reste est placé sous la tutelle du premier. Le Parlement vote, la justice juge, l’administration administre, les institutions consultent et les partis participent, mais tous évoluent dans un espace politique dont l’exécutif fixe les murs, le plafond et les sorties de secours.

La presse, elle, conserve un pouvoir que l’État ne maîtrise jamais complètement : celui de nommer les choses.

C’est peu en apparence. C’est immense dans un système fondé sur la maîtrise du récit. Un gouvernement autoritaire peut supporter une mauvaise décision, une pénurie, un scandale ou même un échec économique. Ce qu’il supporte beaucoup moins, c’est qu’on les appelle par leur nom. La faillite devient alors un « ajustement », l’arbitraire une « mesure conservatoire », la censure une « régulation » et l’incompétence une difficulté imputable à la conjoncture internationale.

Dans ce théâtre administratif, le journaliste est dangereux parce qu’il peut interrompre la pièce et signaler que le décor est en carton.

L’exécutif ne craint donc pas réellement les institutions qu’il contrôle. Il ne redoute ni les questions parlementaires soigneusement rangées dans les archives, ni les communiqués de partis agréés, ni les rapports officiels qui commencent par saluer les efforts des autorités avant de découvrir timidement quelques insuffisances.

Il redoute la subversion médiatique : une enquête, un document, un témoignage, un chiffre remis dans son contexte. Il redoute surtout le moment où une information dispersée devient une vérité publique, où les citoyens comprennent que ce qu’ils vivent individuellement relève d’un même mécanisme collectif.

Dans une démocratie, le pouvoir répond à la presse. Dans un régime autoritaire, il cherche d’abord à savoir à qui elle appartient.

La relation entre le premier et le deuxième pouvoir ne peut alors prendre que deux formes : le conflit ou l’intérêt.

Le conflit naît lorsque le média veut informer et que l’exécutif veut administrer l’information. Le journaliste enquête, le pouvoir convoque. Le journal publie, l’administration inspecte. Une rédaction pose une question, un responsable cherche qui l’a autorisée à la poser. Ce n’est plus le contenu qui est discuté, mais l’existence même d’un espace où l’État ne décide pas seul de ce qui peut être dit.

La relation intéressée est plus confortable. L’exécutif distribue la publicité, l’accès, les agréments, les confidences et parfois les protections. Le média fournit en échange du silence, de l’indulgence ou de l’enthousiasme préfabriqué. Il ne ment pas toujours. Il choisit simplement, avec beaucoup de professionnalisme, les vérités qu’il ne racontera pas.

C’est largement ce qui se passe en Algérie.

Le pouvoir ne cherche pas seulement à empêcher la critique. Il organise une économie de la dépendance. Une partie de la presse n’est plus contrainte de l’extérieur : elle a intégré les limites à sa comptabilité. Avant de publier, elle ne se demande plus seulement si l’information est vraie, mais si elle risque de lui coûter un annonceur, un marché publicitaire, un accès institutionnel ou sa tranquillité administrative.

La censure la plus efficace n’est pas celle qui interdit un article. C’est celle qui persuade le directeur de publication que cet article serait mauvais pour les affaires.

Je peux nommer Maâmar Farah, parce que j’ai fait au Soir d’Algérie l’essentiel de ma carrière et que je sais ce que ce journal représentait lorsqu’il refusait de confondre l’Algérie avec le pouvoir qui la gouverne. Lorsqu’il affirme que le journal n’a pas changé, mais que « le pays a changé », il ne décrit pas une continuité éditoriale : il tente de donner à un alignement politique les apparences de la fidélité nationale. Et lorsqu’il réduit la presse au simple écho d’une société tantôt bruyante, tantôt silencieuse, il oublie qu’un journal digne de ce nom ne marche pas seulement avec la foule : il enquête aussi lorsque la rue se tait, surtout lorsque le pouvoir voudrait que ce silence lui serve de plébiscite.

On comprend alors pourquoi la médiocrité prospère si facilement dans la gouvernance. L’exécutif ne reçoit plus d’alerte sincère. Les institutions lui obéissent, les experts l’accompagnent et les médias intéressés lui renvoient son propre discours avec une meilleure ponctuation. Chaque erreur remonte dans la hiérarchie sous la forme d’un succès, chaque échec est nettoyé avant d’arriver au sommet, chaque responsable apprend que la loyauté consiste à rassurer celui qui décide.

Le système finit ainsi par croire à sa propre propagande, ce qui est la forme politique la plus coûteuse de la bêtise.

La corruption peut être rationnelle : quelqu’un vole et sait ce qu’il fait. La gouvernance stupide est plus redoutable. Elle produit des dégâts sans même garantir un bénéfice à leurs auteurs. Elle lance des politiques contradictoires, étouffe les secteurs qu’elle prétend relancer, ferme les espaces qui pourraient l’avertir, puis charge une commission d’expliquer pourquoi personne n’avait rien vu venir.

Tout le monde avait vu. Mais ceux qui pouvaient parler avaient intérêt à se taire, et ceux qui parlaient n’avaient plus intérêt à être entendus.

Une presse indépendante n’est donc pas un luxe démocratique réservé aux pays prospères. Elle est un instrument élémentaire de sécurité publique. Elle ne sert pas seulement à dénoncer les abus. Elle permet à un pouvoir de découvrir ses erreurs avant que la réalité ne les transforme en catastrophes.

Mais cela suppose d’accepter que le journalisme ne soit ni une annexe du gouvernement, ni une agence de relations publiques, ni une branche commerciale vivant de la faveur publique.

En Algérie, l’exécutif voudrait une presse assez forte pour défendre son image à l’étranger, mais assez faible pour ne pas l’abîmer à l’intérieur. Il voudrait des journalistes crédibles lorsqu’ils vantent le pays et suspects lorsqu’ils l’interrogent. Il réclame une presse professionnelle, à condition qu’elle exerce son professionnalisme sur les autres.

Voilà peut-être la grande contradiction du régime : il veut gouverner sans contre-pouvoir, mais souffre ensuite des erreurs que seul un contre-pouvoir aurait pu lui signaler.

Dans une démocratie, la presse est le quatrième pouvoir parce que trois autres existent réellement. Dans une dictature, elle devient le deuxième parce que tous les autres ont été absorbés par le premier.

Entre les deux, la relation ne peut être que conflictuelle ou intéressée. En Algérie, elle est souvent intéressée pour éviter qu’elle ne devienne conflictuelle. Et lorsque l’argent ne suffit plus, l’administration retrouve soudain une passion pour la loi.

Le pouvoir peut acheter le silence, punir la parole et subventionner l’éloge. Il ne peut toutefois supprimer indéfiniment les faits.

Le réel, lui, ne demande ni agrément ni publicité institutionnelle.