Il fallait y penser. L’Algérie, ses 47 millions d’habitants, son armée, ses services de renseignement, ses institutions, ses généraux et ses milliards consacrés à la défense ont trouvé un adversaire à leur mesure : Amir DZ. Un youtubeur installé en France, dont l’agitation sur les réseaux sociaux ne paraissait pas devoir constituer une priorité stratégique nationale. Les critères d’appréciation des menaces ont manifestement évolué.
Le ministère de la Défense nationale lui a consacré un documentaire diffusé samedi 17 octobre. Avec tout le cérémonial requis : révélations, aveux filmés, complot international et ennemis de l’intérieur travaillant pour ceux de l’extérieur. Il ne manquait que la musique de James Bond. Encore aurait-il fallu que le personnage principal possède quelques-uns des talents prêtés aux adversaires de l’agent 007.
Des jeunes arrêtés racontent devant les caméras comment ils auraient été recrutés pour incendier des forêts, moyennant des promesses d’argent, de privilèges et de facilités d’installation en France. Certains exerçaient une activité professionnelle. Ils auraient néanmoins accepté de participer à une entreprise de sabotage dont les contreparties paraissent avoir été empruntées au catalogue habituel des promesses faites à ceux qui rêvent de quitter le pays.
Que des individus aient pu commettre des incendies criminels est parfaitement plausible. Qu’ils aient agi sur instruction d’un commanditaire installé à l’étranger mérite une enquête et des preuves. Les aveux diffusés par une institution militaire ne remplacent pas un procès. Mais il y a déjà un résultat incontestable à cette opération de communication : Amir DZ bénéficie désormais d’une promotion que ses propres moyens ne lui auraient jamais permis d’obtenir.
Le ministère de la Défense a mobilisé son appareil de communication pour faire de ce personnage un protagoniste de la sécurité nationale. Pour un homme dont l’activité consiste à produire des vidéos sur Internet, difficile d’imaginer meilleure consécration.
Le rapprochement des faits mérite pourtant un examen. Les arrestations présentées dans le documentaire concernent des incendies à Constantine et à Guelma. La grande catastrophe de la fin août s’est déroulée notamment à Jijel, où des villages entiers ont été ravagés et des familles décimées. Le documentaire inscrit ces événements dans un même récit de déstabilisation nationale, sans établir que les suspects présentés sont responsables des incendies meurtriers de Jijel.
L’un des suspects aurait même participé à un convoi humanitaire destiné aux sinistrés de cette wilaya. Le documentaire présente cette participation comme une manœuvre destinée à dissimuler ses activités criminelles. L’explication a le mérite d’être commode : un déplacement pour apporter de l’aide devient, à son tour, un élément à charge.
C’est une méthode de communication particulièrement efficace. Des faits distincts sont réunis dans un même récit, un personnage sert de fil conducteur et le montage se charge de produire une cohérence que les éléments rendus publics ne suffisent pas à démontrer. Le spectateur est conduit d’incendies localisés à un complot national, puis de ce complot à une catastrophe dont les responsabilités restent à établir.
Pendant ce temps, les questions les plus importantes attendent toujours leurs réponses.
Combien de personnes sont mortes à Jijel ? Le dernier bilan officiel communiqué à la fin août faisait état de douze morts dans plusieurs wilayas. Dès le 31 août, Twala publiait un recensement de 200 victimes à Jijel, établi à partir des avis de décès, des publications des familles et des listes locales. Le 4 octobre, Abdelmadjid Tebboune annonçait près de 12 milliards de dinars d’indemnisations, sans donner davantage de précisions sur le bilan humain de la catastrophe.
L’État sait donc chiffrer ce qu’il a dépensé. Pour compter les morts, les familles et les journalistes ont dû se débrouiller.
D’autres questions attendent également. À quel moment les autorités ont-elles compris que les moyens locaux ne suffisaient plus ? Quand les échelons inter-wilayas et national du plan ORSEC ont-ils été activés ? Qui a pris ces décisions, et sur la base de quelles informations ? Comment les secours ont-ils été répartis entre les communes frappées simultanément par les flammes ?
Ces interrogations concernent des responsables autrement plus importants qu’Amir DZ. Elles ne trouveront pas leurs réponses dans les confessions filmées de suspects ni dans les commentaires d’un documentaire consacré à la trahison.
Le président Abdelmadjid Tebboune avait privilégié la piste criminelle peu après la catastrophe. Le documentaire vient donner corps à cette lecture des événements. Les enquêtes établiront peut-être l’existence d’un réseau de pyromanes. Ses membres devront alors répondre de leurs actes devant la justice. Leur éventuelle culpabilité ne dira cependant rien des conditions dans lesquelles les secours ont été organisés, des moyens effectivement engagés ni des défaillances qui auraient pu aggraver le bilan.
L’Algérie possède pourtant des capacités considérables, dont elle sait faire la démonstration. Le 30 août, quatre avions de combat Su-30, accompagnés d’un ravitailleur, ont été envoyés au Niger à la demande des autorités de Niamey, dans une mission de soutien à l’armée nigérienne. Une opération extérieure conduite avec les moyens logistiques et la coordination qu’elle exige.
Cette capacité à mobiliser des moyens militaires au-delà des frontières contraste avec la difficulté à présenter aux Algériens un compte rendu précis de la gestion d’une catastrophe sur leur propre territoire. L’un n’exclut évidemment pas l’autre. Mais il serait intéressant que la même rigueur démontrée dans l’organisation d’une opération militaire se retrouve dans l’établissement des responsabilités administratives et dans la communication des résultats.
Amir DZ, au fond, importe assez peu. Son éventuelle implication dans des infractions relève de la justice. Son importance politique dépend, elle, largement de ceux qui ont décidé de le présenter comme une menace à la mesure de l’État algérien.
Ce choix en dit davantage sur les responsables actuels que sur leur adversaire. À force d’attribuer aux activités d’un agitateur exilé une dimension historique, ils finissent par lui conférer une importance qu’il ne possède pas. La puissance de l’État semble devoir se mesurer à la gravité des complots qu’il affirme déjouer.
Il n’existe pourtant aucune incompatibilité entre poursuivre les auteurs présumés d’incendies criminels et examiner la gestion des secours. Un État peut parfaitement instruire une affaire de sabotage tout en rendant des comptes sur la manière dont il a protégé sa population.
C’est même ce qu’on attendrait de lui.
En Algérie, on a préféré offrir aux citoyens un documentaire sur Amir DZ avant de leur communiquer un bilan définitif des morts de Jijel. Il y a dans cet ordre des priorités quelque chose de plus humiliant pour les institutions que toutes les vidéos publiées par l’intéressé depuis la France.
À vouloir hisser Amir DZ au rang d’adversaire de l’État, les responsables ne l’ont pas grandi. Ils ont surtout donné la mesure de la hauteur à laquelle ils acceptent désormais de se placer.